3615 Futur : où est donc passé le Minitel ?

Il était une fois le monde sans Internet, ni Snapchat, ni streaming. Si l’évocation du petit terminal carré suffit à faire émerger des souvenirs ironiques et affectueux, des artistes en ressuscitent les traces, conjuguant leurs recherches archéologiques au futur antérieur. Retour sur l’épopée télématique.
Minitels Graffiti Research Lab France, The Dead Minitel Orchestra (D.E.M.O.), 2013, de jérôme saint-clair, Performance pour l’ouverture du festival Photophore.
Minitels Graffiti Research Lab France, The Dead Minitel Orchestra (D.E.M.O.), 2013, de jérôme saint-clair, Performance pour l’ouverture du festival Photophore.

Qui est né avant les années 80 partage sans doute un morceau de ce pan de la mémoire collective française qu’est le Minitel (médium interactif par numérisation d’information téléphonique). Ceux que la nostalgie chatouille trop peuvent lire La Théorie de l’Information1 d’Aurélien Bellanger, même si l’ouvrage vaut essentiellement en tant qu’exemple rare d’histoire romancée d’une machine. Son auteur y documente par le menu ces temps où la France se voyait encore belle. Imaginé sous Giscard dès 1978, le Minitel est, aux côtés du TGV orange, l’un des derniers signes extérieurs de richesse des 30 glorieuses à bout de souffle. Mitterrand en héritera pour parfaire l’incarnation de modernité de son premier septennat. Lancé par les PTT en 1983 avec un annuaire en ligne (pour diminuer l’utilisation du papier), le Minitel est prêté gratuitement aux Français, qui n’en payent que les communications, comme pour le téléphone. 

Un succès précurseur d’internet 

Si tout cela semble furieusement désuet, le modèle est pourtant à l’origine d’un succès alors inédit en Europe (l’Allemagne et l’Angleterre lanceront des solutions qui ne rencontreront pas leur public), voire dans le monde. À partir du moment où toute la France peut bénéficier de l’équipement à domicile, avant même d’avoir accès aux coûteux ordinateurs personnels, il ne reste plus qu’à créer les services ad hoc. C’est là le second coup de génie de l’État, qui assure la réussite de sa technologie en l’ouvrant dès 1984 aux opérateurs privés, avec lesquels il partage les revenus des services facturés. Il ne faut pas attendre longtemps pour que des petits malins hackent le cahier des charges et développent les messageries qui feront exploser les compteurs érogènes. Les crises pétrolières et l’explosion de la société du tertiaire mettent la population sous pression, la solitude et le mal-être urbain pavent la voie du Minitel Rose, qui garantit l’anonymat à ses utilisateurs. Les célèbres 3615 ULLA mais aussi ALINE (créé par le Nouvel Obs) ou TURLU (Libération) explosent, tirant dans leur sillage des milliers de services : annuaire, presse, vente par correspondance, météo, billetterie ferroviaire ou résultats d’examens. 

Pochette de l’album The French Machine, de Minitel Rose, 2008.
Pochette de l’album The French Machine, de Minitel Rose, 2008.

Tant et si bien qu’à son apogée au milieu des années 90, 23 000 services rapportent près de 7 milliards de francs par an, 1 milliard d’euros ! L’Internet américain, qui tente alors de taper l’incruste, a du mal à jouer des coudes face au Minitel hexagonal. Car il est la fierté de ses créateurs, qui le protègent. En 1994, l’ingénieur général des Télécommunications Gérard Théry recommande à son premier ministre Édouard Balladur, cohabitant avec Mitterrand, de privilégier le Minitel français à l’Internet américain, dans un savoureux rapport sur “Les autoroutes de l’information”. En effet, il estime que “la large ouverture [d’Internet] à tout type d’utilisateurs et de services fait apparaître ses limites, notamment son inaptitude à offrir des services de qualité en temps réel de voix ou d’images. Il ne comporte aucun système de sécurité. (…) Des serveurs insuffisamment protégés ont subi dans un passé récent de nombreuses intrusions après avoir été raccordés au réseau [qui] est donc mal adapté à la fourniture de services commerciaux. Le chiffre d’affaires mondial sur les services qu’il engendre ne correspond qu’au douzième de celui du Minitel. Les limites d’Internet démontrent ainsi qu’il ne saurait, sur le long terme, constituer à lui tout seul le réseau d’autoroutes mondial”. Nul n’est censé être Madame Irma dans son pays, mais cette prédiction finale, a posteriori, à de quoi faire sourire. En revanche, toute ressemblance entre ses critiques de la sécurité d’Internet et les récents déboires internationaux d’un certain Mark Zuckerberg (né en 1984, année de l’ouverture du Minitel aux services commerciaux) n’est peut-être pas fortuite. En 1997, Lionel Jospin, premier ministre de la cohabitation avec le nouveau président Chirac, coupe court au débat lors du discours d’Hourtin, par lequel il décide de “préparer l’entrée de la France dans la société de l’Information”. Bye bye la télématique, bonjour le web ! 

Self-Portrait d’Eduardo Kac, typewriting, 1981, (13,7×12,7 cm).
Self-Portrait d’Eduardo Kac, typewriting, 1981, (13,7×12,7 cm).

Second souffle artistique 

Car le Minitel n’était pas un ordinateur, et son terminal passif qui ne faisait qu’afficher des données envoyées d’un serveur le limitait. Il a cependant préparé les Français à l’utilisation de services en ligne et aux réseaux. D’ailleurs, la plupart des pionniers du Net étaient des acteurs à succès du Minitel, comme Rafi Haladjian ou Xavier Niel, qui fonderont les premiers opérateurs internet français, FranceNet et World Net. De manière surprenante, le Minitel survivra jusqu’en 2012, époque à laquelle il comptait encore 80 000 utilisateurs pour près de 1 500 services. Au-delà d’un usage anachronique qui témoigne d’une certaine résistance populaire face à un oubli déjà à l’œuvre, la question se pose de l’apport culturel du Minitel. L’art n’a pas attendu son chant du cygne pour expérimenter le champ des possibles. Dès son avènement, il inspire des artistes qui ne se contentent pas de son aspect ready-made mais s’approprient l’outil dans une démarche propre à la culture cyberpunk du détournement. Deux jalons permettent de mesurer l’empreinte créative du Minitel. Ils se sont tenus au Centre Pompidou parisien, sous la forme d’expositions. La première, Les Immatériaux, en 1985, est fondatrice de l’histoire de la littérature numérique française, avec ses clignotements, ses textes animés ou générés automatiquement. C’est là que les artistes Orlan et Frédéric Develay créent le premier numéro de la revue télématique Art-Accès, consultable uniquement sur Minitel, ou que Camille Philibert et Jacques-Elie Chabert produisent un roman télématique, L’Objet perdu. La seconde exposition, Coder le monde, vient de s’achever fin août. 

de l’ancien dans le nouveau et vice versa 

33 années séparent donc ces deux événements, à moins qu’elles ne les unissent. C’est ce qu’on pouvait penser en assistant à la conférence intitulée Code et Littérature, le 16 juin dernier à Beaubourg. Elle était modérée par Emmanuel Guez, artiste, philosophe et enseignant à l’École supérieure d’Art d’Avignon, où il codirige le laboratoire PAMAL (Preservation & Art – Media Archaeology Lab). Selon lui, séparer les machines par époques successives n’est pas réellement pertinent. Il défend la médiarchéologie, une approche empreinte de contre-culture, qu’il expose dans une préface à Jussi Parikka2 : “L’hypothèse fondamentale de l’archéologie des médias, qui analyse le rapport entre anciens et nouveaux médias, est qu’il y a de l’ancien dans le nouveau et du nouveau dans l’ancien. C’est dans cette perspective qu’elle porte ses recherches sur l’émergence et l’obsolescence technologiques, avec ses inventions avortées, ses médias perdants et ses échecs industriels, ou que, proche du steampunk et du cyberpunk, elle se penche sur les histoires alternatives, uchronies et anachronies, les médias imaginaires, les médias zombies, ceux qui nous transportent vers l’au-delà, les télépathiques, les médias bizarres, le bruit, les insectes, les virus, le bug, les accidents et autres anomalies, et, enfin, sur les possibilités du corps du soi-disant ‘homme’ au sein de son environnement média-technique.” Dédicace au gardien des Contes de la Crypte (série télé diffusée au plus fort de l’ère Minitel). 

Entre cyberpunk et pop 

Du côté de l’émergence des technologies, le PAMAL défend l’idée que les œuvres doivent être lues avec leur machine d’écriture et de lecture. Il restaure donc à l’identique, comme pour L’Objet perdu, reconstruit écran par écran, ou les Poèmes Videotext d’Eduardo Kac de 1985 : “Nous cherchons à rester fidèles au software et hardware de l’époque, détaille Emmanuel Guez. Aussi nous avons entièrement refait l’œuvre de Kac en hexadécimal, c’est-à-dire à un niveau très bas de programmation. Quant au réseau Transpac qui a disparu en 2012, nous l’avons d’abord simulé avant de reconstruire un micro-serveur, ce qui permet au visiteur d’éprouver au plus près l’œuvre telle qu’elle a été conçue. Notre Minitel fonctionne sur les mêmes principes qu’à l’origine.” Quant à l’approche cyberpunk, les artistes Benjamin Gaulon ou Jérôme Saint-Clair redonnent une seconde vie au Minitel, le recyclant en lui insufflant images et sons éloignés de son répertoire initial, dans une démarche de fab lab proche de la culture hacker. Suivant une logique moins conceptuelle mais plus pop, l’artiste Tony Regazzoni, proche de Xavier Veilhan, collectionne les Minitel (16 modèles ont été produits) qu’il inclut dans ses œuvres (comme la vidéo Genesis - Episode 02 en 2016) ou qu’il projette de modeler en céramique.

Tony Reggazoni
collage - Tony Reggazoni

L’objectif serait de créer un musée des Anciennes nouvelles technologies, attestant bien de la valeur mythologique qu’il accorde à l’appareil, parmi d’autres restes d’un futur dépassé (Tatoo, Bebop…). Il organise également à Paris les soirées 3615 CODE, qui jouent sur la nostalgie du Minitel. Ce qu’exploitait déjà le groupe de pop nantais Minitel Rose avec ses deux albums de 2008 et 2010. Sa biographie mentionne que le nom “renvoie aux aspects à la fois précurseurs et has been de la technologie hexagonale (le Minitel), mais aussi aux usages populaires et décalés que la majorité des utilisateurs en firent (le Minitel Rose).” Un précédent, dispensable, avait eu lieu en 1987 avec la chanson “Mini-Minitel” de Marie-Paule Belle, qui tentait de surfer sur la vague télématique avec des paroles quelque peu érotiques mais franchement pauvres de l’écrivaine Françoise Mallet-Joris. L’archéologie des médias, en reliant tous ces points, permettra peut-être d’adoucir la brouille entre Minitel et Internet. Aux États-Unis, vient d’être publié le premier livre en anglais sur le Minitel3, le réhabilitant en tant que phénomène pertinent pour penser l’internet du futur. À l’heure de la RGPD4 et des nouveaux enjeux sécuritaires du web, le Minitel s’offrirait-il une cure de jouvence ? Même à contre-emploi, lorsque les jeunes entrepreneurs, qui promeuvent la nouvelle révolution technologique de la blockchain5, rappellent le rapport Théry au bon souvenir des décideurs réticents, comme un épouvantail destiné à les encourager à ne pas prendre un nouveau train en marche. Et à ne pas donner raison à Coluche, humoriste à la faconde contemporaine du Minitel, qui, à la question de savoir pourquoi les Français ont choisi le coq comme emblème, répondait : “Parce que c’est le seul oiseau qui arrive à chanter les deux pieds dans la merde !” Une certaine idée de la France, dont l’ironie sévère s’est peut-être appliquée au Minitel.