A 70 ans, Jean-Michel Jarre nous ouvre les portes de son studio

La carrière de Jean-Michel Jarre s’étale sur cinq décennies. Souvent discret, le pionnier de l’électro revient sur le devant de la scène avec un nouvel album. Une longévité qui nous a incités à l’interroger sur sa vision d’un futur qu’il a toujours envisagé de manière optimiste.
Photos : Hugues Laurent.
Jean-Michel Jarre chez lui, dans son studio de Bougival, vu Par Hugues Laurent.

En 2018, Jean-Michel Jarre fête ses 50 ans de carrière en même temps que ses 70 ans, qu’on n’avait pas vu venir. On lui en donnerait bien 20 de moins lorsqu’il nous accueille dans son studio de Bougival. Les machines, telles des jouets, ont dû conserver son âme d’enfant. Il triture en effet les sons depuis tout petit, au contact d’un grand-père ingénieur à l’origine de l’une des premières consoles de mixage, ce qui l’amène à explorer très tôt le lien entre musique et technologie. De formation classique, Jean-Michel apprendra vite à trousser des tubes. Pour en prendre la mesure, il suffit de citer “Les mots bleus” et “Où sont les femmes ?” pour Christophe et Patrick Juvet. Pourtant, plutôt que de se contenter d’une carrière de songwriter potentiellement lucrative, il rejoint le GRM, le groupe de recherche musicale de l’ORTF, en 1968, via le batteur de son groupe de rock qui lui en fait connaître le directeur, Pierre Schaeffer, inventeur de la musique électronique : “Pour la première fois, j’avais en face de moi quelqu’un qui parlait de musique non pas en termes de notes fondées sur le solfège mais en termes de sons, se souvient Jean-Michel Jarre. C’était en phase avec mes envies et l’ère du temps. Il s’inscrivait en rébellion vis-à-vis des systèmes de la musique classique mais aussi de l’establishment du rock.” 

Pionnier de l’électro 

Voilà ce qui anime Jean-Michel Jarre depuis toujours : changer les codes. “Je me suis toujours considéré off par rapport au système traditionnel de production, ce qui est raccord avec la musique électronique de manière générale. Et surtout, mes albums Deserted Palace (1973) mais aussi Oxygène (1976), ont été refusés par les maisons de disques, car hors formats : sans chanteur, avec des morceaux trop longs pour la radio. Oxygène sortait de surcroît en pleine période punk, dont le motto est “No Future”… Moi c’était plutôt “Yes Future” ! Même si la musique que je faisais était liée à une vision du futur que je n’avais pas nécessairement moi-même.” Le succès d’Oxygène est pourtant colossal, comme celui d’Équinoxe en 1978. Sa sensibilité mélodique l’inscrit dans une certaine lignée de composition populaire à la française, qu’il cherche constamment à concilier avec la musique expérimentale. Comme si Einstein se prenait pour Jamy et venait expliquer lui-même ses découvertes dans C’est pas sorcier ! Cette volonté de créer des ponts l’avait déjà poussé à quitter le GRM en 1969, qu’il considérait alors comme trop centré sur la recherche. Pierre Schaeffer, qu’il ne cessera par la suite de défendre, l’y encourage. “Il me disait : ‘Ton futur est ailleurs, il faut que tu ailles vers la pop, à la rencontre de ton public’.” Un grand écart, voire une contradiction, qui ne peut se résoudre que dans le spectacle. 

Photos : Hugues Laurent.
Studio de Jean-Michel Jarre. Photo : Hugues Laurent

showman

Et de ce côté, Jarre ne se refusera rien. Ainsi le 14 juillet 1979, il donne un concert gratuit place de la Concorde à Paris. Le succès dépasse toutes les attentes, un million de spectateurs accourent. En 1986, il reproduira ce gigantisme à Houston puis à Lyon (sa ville natale) pour la visite du pape Jean-Paul II, en 1999 devant les pyramides, et deux ans après à Moscou face à 3,5 millions de personnes, le record du monde. 


S’il en détient quatre en la matière, c’est peut-être en Chine qu’il est le plus révéré. En 1981, après deux années de tractations, il est le premier Occidental à s’y produire. Il y sera régulièrement réinvité, se produisant en 2004 dans des lieux aussi impénétrables que la Cité Interdite ou la place Tian’anmen. Comme dirait Mark Twain : “Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait”. Ces lives sont forcément à la démesure des foules qui s’y pressent. Jean- Michel Jarre innove en conjuguant mapping avant l’heure (directement sur les bâtiments grâce à d’énormes lampes militaires actionnées à la main), éclairages spectaculaires, pyrotechnie et instrumentarium futuriste. À cet égard, si la fameuse harpe laser imaginée avec Bernard Szajner hante encore les rétines, il n’a cessé d’explorer les possibilités offertes par les avancées technologiques. “C’est la technologie qui dicte les styles et pas l’inverse, mais le rôle d’un artiste est de la détourner, de créer des accidents. C’est ce qui est excitant dans la lutherie électronique.” 


Tout au long de sa carrière, il enregistre le premier sur les nouveaux instruments : les synthétiseurs VCS3 et Moog dès 1968, le Fairlight CMI en 1981… Il va même jusqu’à en créer, comme le Matrisequencer que l’ingénieur du son Michel Geiss lui développe en 1977, pour synchroniser toutes les séquences qu’il jouait auparavant à la main, avant que le MIDI ne le permette au début des années 1980. Mais il revient du tout digital au milieu des années 1990 pour replonger dans l’analogique, au point de posséder aujourd’hui l’une des plus belles collections de claviers vintage, à disposition dans son antre de production. “Il y a une notion de contrepoint dans le futur, explique-t-il. Quand Kubrick montre dans 2001, l’Odyssée de l’espace un vaisseau spatial totalement révolutionnaire en 1968, il y ajoute la musique du Beau Danube Bleu de Strauss. 2001 est l’une des choses qui m’a le plus marqué, sur le plan esthétique et conceptuel, mais aussi pour l’oxymore comme définition du futur. Il n’y a donc pas de rétro-futurisme dans mon utilisation de la lutherie vintage, mais il est important que la musique électronique visite sa mythologie comme le rock a su le faire. Les Moog ou les ARP sont les Gibsons et Les Paul de l’électro.” Du CD-Rom au premier concert en 3D avec Apple en 1998 en passant par le premier album en 5.1 en 2004 (Aero, qui reçoit le label THX des laboratoires de George Lucas), le goût de l’innovation ne le quitte pas pour autant. 

Photos : Hugues Laurent.
Jean-michel Jarre chez lui, par Hugues Laurent

L’appétit du futur

En 1989, il réalise même un morceau composé à 70 % par un logiciel d’Atari, 28 ans avant que Sony ne produise un album entièrement composé par une intelligence artificielle. Une tendance geek qui se sent aujourd’hui dans son studio, où règne la fièvre actuelle du modulaire, ces synthétiseurs qu’on construit de toutes pièces comme des Legos interconnectés et qui finissent par ressembler à des standards téléphoniques des années 1960. “Le futur est fascinant parce qu’on ne le connaît pas. Où va-t-on après ? se demande-t-il. On doit accepter dès maintenant, sous peine de mal le vivre, que des algorithmes et des machines soient capables de créer des œuvres de manière totalement originale. Beaucoup plus tôt qu’on ne le pense, d’ici 15 à 20 ans. Ça va nous obliger à repositionner l’acte de création. Qu’est-ce que créer voudra dire ? Puisqu’on sait qu’on ne se sert que d’un petit pourcentage de notre cerveau, ne deviendra-t-il pas un carrefour d’informations externes que nous connecterons plutôt que de les assimiler ?” Pour le meilleur ou pour le pire ? “Les gens ont systématiquement une vision apocalyptique du futur. À chaque révolution technologique on a prédit des catastrophes. Jusqu’à maintenant le contraire s’est produit. Imaginer un futur dark est plus facile qu’un futur bleu.” Cette vision irrigue sa musique depuis toujours. Quand il débute, le futur se limite à l’horizon de l’an 2000, auquel il ne s’est finalement pas passé grand-chose, hormis un “bug” informatique. L’enthousiasme décroît dès les années 80, par un épisode auquel Jean-Michel Jarre est lié : l’explosion de la navette Challenger en 1986. 


Au-delà de son concert pour la NASA à Houston, il compose aussi pour l’astronaute Ronald E. McNair le morceau “Last Rendez-Vous”, qu’il rebaptisera “Ron’s Piece” en sa mémoire. “Challenger, avec la chute du mur de Berlin, signe l’arrêt de mort de l’exploration de l’espace. Cela va réduire notre vision du futur et on va vivre la fin du XXe siècle comme un début de siècle et le début du XXIe comme une fin de siècle. L’appétit du futur n’est revenu que depuis quelques années. C’est vrai qu’inconsciemment ma musique charrie ça. Mon ADN est un son qui est lié à une certaine vision de l’espace, pas forcément sidéral mais aussi vital. Notre seule chance de survie est d’entretenir une relation amicale à la fois avec l’écologie et la technologie.” Juste retour des choses, un astéroïde porte le nom (4422) Jarre en son honneur et celui de son père Maurice, le compositeur. Avant l’été, Jean-Michel Jarre s’est produit à Coachella, la grande chapelle californienne du gotha pop, 50 ans après avoir intégré le GRM, centre iconique de la recherche musicale, dont il est devenu Président d’honneur lors de la dernière fête de la musique. Un grand écart à l’échelle d’une carrière qui relève plutôt de la GRS. Et il n’en a pas fini : il vient de sortir Planet Jarre, compilation best-of divisée en quatre playlists, histoire de prouver qu’à l’heure de l’algorithme roi, il n’abdique toujours pas. D’autres projets de taille sont attendus avant la fin de l’année. Et si c’était sa formule magique de la jeunesse éternelle : ne regarder que le futur, pour que le présent ne passe pas ?

Le nouvel album de Jean-Michel Jarre, Equinoxe Infinity, est disponible sur toutes les plateformes. A retrouver ici.