« A Paris, on n’a plus la guillotine, on a les défilés », l’interview sanglante de Loïc Prigent (1/2)

Figure culte du journalisme mode version tweets et petit écran, Loïc Prigent faisait partie de l’aventure Mixte à ses débuts, il y a 20 ans. Rencontre autour de son livre « J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste » (Grasset), décliné jusqu'au 2 avril en exposition et produits dérivés au Bon Marché Rive Gauche.
Loïc Prigent
Photo Filep Motwary

Comparse indéfectible de Mademoiselle Agnès qu’il met en scène dans la série Habillé(e)s pour… sur Canal +, œil à la fois piquant et amusé des documentaires Le Jour d’avant qui capturent la préparation des défilés dans des maisons aux ambiances contrastées, caméra en sous-marin dans les profondeurs magiques des ateliers haute couture de Chanel ou de Jean Paul Gaultier, Loïc Prigent suit la mode à travers son viseur si particulier depuis le milieu des années 90. Journaliste print (Mixte, Libé, Vogue…), c’est sur Twitter qu’il a trouvé son lectorat le plus fidèle, addict à ses phrases prises sur le vif lors de ses pérégrinations dans la galaxie mode. Aussi humble que pertinent, l’homme aux lunettes rondes et à la casquette de baseball a bien voulu servir le café à Mixte et revenir sur les temps forts de sa carrière.

MIXTE Quand as-tu commencé à écrire pour le magazine ?

LOÏC PRIGENT À l’époque de Marie Colmant (rédactrice en chef adjointe de Mixte entre 1997 et 1998, ndlr), c’est elle qui m’avait fait venir.

M. Qu’est-ce que Mixte incarnait pour toi? Qu’a-t-il représenté dans ta carrière?

L.P. J’aimais bien que ce soit extrêmement léché sans être bourgeois, parce que les choses sophistiquées étaient assez bourgeoises à l’époque. Il y avait un côté “tête chercheuse” mais tenue ; tu n’avais pas l’impression de lire un magazine fait par des gens qui se mettaient la tête à l’envers. Mixte revendiquait déjà un côté masculin / féminin, au moment où il n’y avait pas de masculin, justement, et décloisonnait les genres sans mauvaise hiérarchie, sans faire un truc mondain. J’ai le souvenir d’accroches qui se voulaient commerciales, mais le magazine faisait ça sans se soucier de ce qui est commercial ou non. J’ai de bons souvenirs à Mixte, avec Marie en mode mitraillette, proposant mille idées à la seconde.

M. Comment décrirais-tu la presse d’il y a vingt ans?

L.P.L’Eldorado, c’était la presse anglaise. Elle avait une force évocatrice incroyable avec un truc très immédiat où tu avais l’impression de lire le temps présent, d’avoir les doigts dans la bonne prise... Ça m’impressionnait beaucoup. À Paris, il y avait un vrai décalage. Heureusement qu’il y avait Laurent Bon et Arielle Saracco que j’ai rencontrés à la rédaction du magazine 20 ANS le jour de mes 20 ans. J’étais venu déposer le fanzine que je faisais avec Gildas Loaëc (créateur de la maison Kitsuné, ndlr). C’est lui qui avait trouvé le titre, Têtu

M. Qu’est-ce qui te faisait rêver dans la presse?

L.P. Le papier… tout. Le côté assez américain avec les photos de stars de cinéma. La mise en scène, le temps suspendu. J’ai acheté très tôt beaucoup de magazines, et j’ai aussi été très marqué par Libération racontant la place Tian’anmen en avril-mai-juin 1989, avec des papiers qui saisissaient les événements au quotidien et des photos très puissantes que j’avais collectionnées. Je pense que le service photo de l’époque à Libé était constitué de vrais artistes.

M. Quelles questions te traversaient l’esprit?

L.P. Avec Gildas, on venait de Bretagne, on avait vu des gens autour de nous dans un contexte assez triste, donc on avait vraiment décidé de faire l’inverse, de proposer quelque chose d’optimiste, de positif, d’hédoniste.

M. Tu trouvais l’époque un peu terne?

L.P. Je ne sais pas si c’était l’époque en général, mais autour de nous on voyait des gens très sombres qui s’habillaient en noir. Il y avait des moments à la fois hyperoptimistes comme la chute du mur de Berlin, mais tout se rétamait la gueule tout de suite après : Tian’anmen et pouf, la chute du mur et pouf... La Russie, youpi, et pouf, tout s’est écrabouillé la gueule. Tous les moments d’optimisme étaient comme des courants d’air. Tu ne pouvais pas baiser, c’était sombre…

M. Où vivais-tu à cette époque?

L.P. À Brest, pour les études. Mes parents ne voulaient pas que je m’installe à Paris, alors je me débrouillais pour squatter chez différents potes, ma copine Cécile ou Nathalie qui avaient leurs portes très ouvertes. Des filles vraiment cool.

M. Tu faisais quoi comme études?

L.P. Lettres modernes, donc vraiment rien.

M. Et à Paris, tu traînais dans quel quartier?

L.P. Dans le 10e, à Goncourt. C’était un choc culturel pour moi qui venais de Bretagne. Je n’avais jamais mangé de curry.

M. Comment as-tu découvert l’univers de la mode?

L.P. De la même manière dont j’ai découvert tout le reste : le restaurant chinois, la musique... C’est pas compliqué : la mode à Paris, c’est comme la Seine, tu la trouves vite. Quand tu es dans une soirée, il y a toujours deux mecs qui bossent dans ce milieu. L’idée de m’y intéresser m’est venue naturellement. Je me souviens avoir vraiment insisté auprès de Mademoiselle Agnès pour qu’on aille suivre les défilés. C’est le moment où je me suis dit : ça, ça va être drôle.

M. Comment vous êtes-vous rencontrés?  

L.P. En 96, quand Canal + nous a mis en contact. J’étais programmateur et je me suis retrouvé à squatter son bureau. On a créé la team comme ça, de façon organique.

M. Comment travaillez-vous ensemble?

L.P. On bosse en tandem et on prépare tout très à l’avance. On ne prend pas l’auto-tamponneuse pour foncer, on a préparé notre trajectoire. C’est elle qui se met le plus en danger, c’est elle qui va au défilé Lanvin en hurlant : “Je n’ai plus rien à me mettre parce que Alber est parti!” et qui se met à pleurer. Il faut avoir une sacrée audace pour le faire devant les équipes de Lanvin. Elle sait qu’elle est assise devant le Vogue américain, et il faut se les prendre, les rires et les regards. C’est une grande actrice : on répète, elle connaît le texte à l’intonation près, puis il y a une part d’improvisation parce qu’elle sait en sortir de bonnes !

M.Pendant tes premières années parisiennes, tu fréquentais des gens qui bossaient dans la mode?

L.P.Non, et je n’en ai jamais vraiment fréquentés. Enfin si, il y avait des bandes de gens qui bossaient autour de Helmut Lang. D’autres jouaient sur des codes du genre jusqu’à la caricature, alors que lui, il dessinait un truc qui semblait être sexy.

M. Cette idée du genre, qui était très présente il y a vingt ans, et qui a donné naissance à Mixte, est quelque chose que l’on retrouve beaucoup aujourd’hui...

L.P. Oui, c’est clair, même si c’est une idée qui a très mal vieilli ou qui se retranscrit très mal. Pour un documentaire que je suis en train de finir, je suis allé voir l’exposition sur les 300 ans de mode aux Arts-Déco cette semaine et je me suis rendu compte que la mode des années 90, sur cintre et même en vidéo, donnait quelque chose de très étrange. En fait, c’est comme si c’était un état d’esprit. Le tissu n’est pas émouvant. J’avais l’impression de regarder quelque chose de délavé. Mais ce n’est pas grave, c’est très bien que ça se soit fané et que l’on puisse passer à autre chose.

M. Ce qui t’a amusé, au début, c’est de filmer des vêtements hors de prix?

L.P. Oui, il y avait de ça. Et aussi Helmut Lang, des gens comme ça. Je me suis dit qu’on pouvait faire à la télévision ce que Juergen Teller faisait en photo. Parler de quelque chose d’instantané avec les moyens du bord.

M. Post-chute du mur…

L.P. On était plus pré-wifi que post-chute du mur. Il y avait une idée de création instantanée. Je croyais que la création se faisait sur les podiums. J’aimais ça. J’ai su seulement plus tard qu’il y avait des ateliers, que des gens y travaillaient, que certains interprétaient des croquis, faisaient une toile, etc. J’ai appris tout ça au fur et à mesure, de façon très empirique. Quand je suis dans les ateliers, ce qui n’est pas facile à filmer, c’est l’aiguille qui entre dans un tissu, le traverse et ressort. Et quand je filme un défilé, j’embête le monteur pour que la fille sorte de la chicane, entre sur le podium, fasse le tour devant les photographes et retourne dans les coulisses. Je fais vraiment attention à ça, à ce qu’on comprenne les détails. Ce n’est pas juste un robinet à images, j’aime bien que l’on ait une notion physique de l’endroit où l’on est, de qui est là, de l’ambiance, du vêtement, du mannequin…

Pour tout savoir sur sa collab avec Le Bon Marché

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