Alaïa : "Je voulais faire de la sculpture"

Il y a un an, Azzedine Alaïa se confiait auprès de l'artiste Richard Wentworth lors d'une conversation inédite. Leur rencontre, par l'intermédiaire de Mixte, fut le point de départ de l'une des dernières collaborations du "plus petit des grands couturiers" qui vient de disparaître. Hommage.
Portrait d'Azzedine Alaïa paru dans Mixte n°15 - SS 2016
Portrait d'Azzedine Alaïa (1940-2017) paru dans Mixte n°15 - SS 2016

C'était un tailleur de vêtement, de même que l’on a, pendant des générations, taillé des formes dans le marbre et le bois ; et par cet art de la coupe, il tranchait avec une époque qui s’en est déliée. C’était un sculpteur hors de la sculpture, célébré comme tel en 2015 par la Villa Borghese qui lui ouvrait – une première pour la mode – ses salles emplies de chefs-d’œuvre, de la sculpture antique à Bernin et Caravage, pour les y faire dialoguer avec les créations de Couture/Sculpture, ainsi que s’intitulait l’exposition. Richard Wentworth, artiste anglais, a lui aussi étendu la définition de la sculpture : assistant de Henry Moore, il a, depuis en 1972, entrepris une œuvre majeure de notre temps, Making Do and Getting By, dans laquelle, par l’intermédiaire du médium photographique, il capture tous les éléments du monde qui créent disjonction avec la réalité donnée et représentent une sculpturalité hors de la sculpture. La méthodologie de cet artiste éminent, professeur influent – des générations d’artistes, de Sarah Lucas & Damien Hirst à Helen Marten – repose sur une compréhension de la fabrique et du tissu des choses. La rencontre des deux hommes en 2016, fomentée par les équipes de Mixte, fut le point de départ de l'une des dernières collaborations du couturier tunisien qui vient d'être enterré, ce lundi 20 novembre, dans le cimetière de Sidi Bou Saïd, dans la banlieue nord de Tunis. 

Richard Wentworth Aujourd’hui, beaucoup de matériaux sont complètement neufs ou peut-être qu’ils sont faits d’une manière presque magique. Dans le monde des années 1950, tous les matériaux dans lesquels nous vivions n’existaient pas. Il y avait une sophistication, mais pas la sophistication chimique d’aujourd’hui. Et puis, les connexions entre les activités sont plus vives. Peut-être que pour les enfants, dans ces années-là, il était possible d’observer le monde et de le comprendre. Bien sûr, il y a eu la révolution industrielle, néanmoins, la méthode de travail à la main, avec les fils, était compréhensible. Mais peu à peu, les choses ont changé : plus on avance dans le temps, moins on sait ce que sont les matières. C’est beaucoup moins évident que cela ne l’était auparavant, dans les années 1950 et 1960.  Azzedine, votre œuvre est comme un tunnel qui traverse toutes ces mutations. C’est très rare. Votre travail me fait penser à celui de Claes Oldenburg et Frank Gehry : deux hommes qui comprennent l’histoire de la forme, parce qu’ils comprennent la matière. Vous êtes tellement doué. Cela vient du bout de vos doigts. En Amérique, on parle d’“artiste inventeur”, pour des gens comme Edison, David Smith, Man Ray, Eva Hesse. Je crois que c’est Oldenburg qui m’a appris cette formule. Les gens qui comprennent les choses en faisant une tresse entre l’invention et l’imagination, avec, en effet, la compréhension des traditions, sont très rares. Mais les enfants font cela. D’où vous vient, Azzedine, votre compréhension à la fois si savante et enfantine des choses ?  

Azzedine Alaïa Quand j’étais petit, mon grand-père m’emmenait dans une salle de cinéma qui appartenait à l’un de ses amis. Il me déposait l’après-midi à deux heures et venait me chercher le soir à la dernière séance. Je regardais le film trois fois. Pendant la fin du film, lors de la dernière séance, mon grand-père jouait aux cartes avec le propriétaire. Cela a commencé ainsi. J’apprenais les rôles par cœur, mais aussi les chansons, la danse. Et je racontais le film à l’école primaire. Je chantais et dansais pendant la récréation et je demandais des crayons de couleur pour mieux raconter le film. J’avais envie de devenir acteur ou danseur. La façon dont les actrices étaient habillées me faisait rêver. Mon premier film, c’était avec Rita Hayworth. Elle avait une robe en dentelle rouge. Je trouvais que c’était quelque chose de nouveau, de voir cette femme qui était rousse, belle… Cela me faisait rêver. Comme de voir Silvana Mangano portant le short. 

© Richard Wentworth, issu du Mixte #15 Spring-Summer 2016

Richard Wentworth J’aime beaucoup l’idée que, dans votre enfance, le cinéma a été comme une grande toile.

Azzedine Alaïa À cette époque également, mon grand-père, qui était agent de police et travaillait dans le service des passeports, m’emmenait parfois avec lui. Le matin, je restais à côté de la fille qui faisait les passeports. Elle demandait trois photos. Il s’agissait de photomatons un peu épais, à bords dentelés. Avec un cutter, elle enlevait une partie de la photo pour la rendre plus fine, puis la collait et la tamponnait. Ça faisait comme une gaufrette sur la photo. Elle me donnait les deux autres photos. Pendant qu’elle remplissait le passeport, j’en accrochais une sur le dossier et jetais l’autre à la poubelle. Au moment de partir, je récupérais toutes les photos dans la poubelle, les mettais dans une enveloppe et, à la maison, je les disposais par terre et je commençais à sélectionner les blondes, les brunes, les yeux bleus, les foncés…

Richard Wentworth Des années avant Warhol ! Vous aviez quel âge ?

Azzedine Alaïa J’avais dix ans. Je les regardais et je pensais : “Tiens ! Celle-ci, elle est très belle. L’autre l’est moins.” Je faisais des petites boîtes, chacune avec une étiquette “Belles”, “Moyennes”, “Bruns”, “Noirs”… J’avais beaucoup de photos. Au point que parfois, dans la rue, je me disais : “Mais je le connais, celui-là !” Entre le cinéma et la collection de photo… À un moment, j’ai quitté l’école. Madame Pinot, une sage-femme (proche de la famille d’Azzedine Alaïa, ndlr), m’a inscrit à l’école des Beaux-Arts pour faire de la sculpture et j’ai été admis.

Richard Wentworth Et quel était le système d’enseignement à cette époque ? 

Azzedine Alaïa On apprenait tout. On suivait des cours de dessin, on s’essayait à la sculpture avec de la pâte à modeler, on avait des cours de perspective avec un autre professeur, de peinture également. Moi je voulais faire de la sculpture.

Richard Wentworth C’était de la sculpture avec de l’argile ?

Azzedine Alaïa Argile et plâtre. On nous demandait de descendre dans la salle des plâtres où se trouvaient toutes les sculptures. Des pieds, des têtes, des torses… On devait en choisir une et la reproduire d’abord en modelant la terre glaise. Après, on apprenait le moulage.

Richard Wentworth Le négatif et le positif.

Azzedine Alaïa J’ai réalisé un cheval, une fois. Le sculpteur trouvait que j’étais doué, mais j’ai arrêté au bout d’un an. Durant toute cette période où j’ai suivi les cours à l’école des Beaux-Arts, je l’ai caché à mes parents. Ils pensaient que je continuais mes études. Comme pour acheter le papier, le fusain, les couleurs, je n’avais pas d’argent, un jour j’ai vu une affiche sur la porte d’une couturière. Elle cherchait quelqu’un pour réaliser les finitions des vêtements. Ma sœur, plus jeune que moi de trois ans, était au collège chez les sœurs. Elle avait un cahier de couture qui décrivait le point de Paris, le point turc, le surfilage, la boutonnière. Alors, je suis allée voir cette couturière et je lui ai dit : “Je viens pour ma sœur, elle va finir les robes”. Je prenais le vêtement en plusieurs pièces, le rapportais à la maison et, le soir, en cachette avec ma sœur, on l’assemblait, on faisait les finitions. Comme j’étais souvent chez madame Pinot, j’avais les livres, les dessins, les ouvrages de peinture qu’elle recevait tout le temps. Je voulais faire de la peinture. J’aimais surtout Velasquez. Madame Pinot me donnait des feuilles et des crayons et je dessinais. Je copiais, plutôt. Elle recevait Vogue, Elle. Je les étudiais dans les moindres détails. Les premières robes, c’était Balenciaga. Je les dessinais et j’essayais d’imaginer le dos. Je réalisais ensuite la robe de face, et après je l’essayais comme si je l’ouvrais. Je regardais la couture et je continuais en imaginant où elle devait aller : comment passer de la photo au plat, et comment elle peut devenir volume. Ensuite, j’ai rencontré quelqu’un qui trouvait que j’étais doué et qui m’a fait entrer pour les vacances d’été chez une couturière qui faisait les copies de Dior. Elle achetait les patrons chez Dior et elle habillait les femmes les plus chic de Tunis. 

Richard Wentworth Quand on réalise le moulage en sculpture, il y a un moment très décevant à cause de la surface. C’est horrible, c’est triste, par rapport à l’original qui a une peau. Le moulage, c’est un peu comme être sourd. C’est peut-être pour cette raison que Giacometti et ses frères sont tellement intéressants. Et je crois que vous avez eu une initiative dans la solution de ce problème…

Azzedine Alaïa J’ai commencé par le tissu et après, au fur et à mesure, j’ai découvert la maille, par exemple. Au début, quand j’allais en Italie pour la maille, comme je n’en avais jamais fait, je demandais aux filles de tricoter un morceau, et après je regardais. Je ne suis jamais allé à l’école de la mode, je n’ai pas appris la mode. Pour le tissu, j’avais un mannequin à la maison. J’essayais d’épingler et de chercher des coupes. Quand on commence à travailler à des choses, on se fait apporter des échantillons. Après, on demande si on peut faire de cette manière ou d’une autre. J’ai plus de difficultés maintenant qu’au début, quand j’ai commencé à créer des modèles, avec une jupe droite. Au fur et à mesure que l’on avance, les choses deviennent plus difficiles, parce qu’on est plus conscient. Mais quand on commence, on est un peu prétentieux. On croit qu’on sait et qu’on fait bien.

Richard Wentworth Il y a deux mots pour désigner ça : expérience et apprentissage. Expérience en anglais (experiment), c’est une expérience et non une expérimentation. Je crois qu’en français, dans la psychologie de la langue, l’expérience est plus liée à l’idée d’expérimentation. L’apprentissage, ça, les Anglais ne comprennent pas. 

Azzedine Alaïa Je pense que je ne connais pas beaucoup de choses encore. Je suis comme un élève qui travaille, qui continue. Je n’ai pas terminé mon apprentissage. J’ai travaillé le stretch : même au XVIIIème  siècle, il y avait le stretch, même s’il n’était pas obtenu de la même façon. Il y a une évolution des matières. Les matériaux ont évolué et, en même temps, il y a eu l’invention de machines. Tous les ans, il y a de nouvelles machines qui changent complètement le travail dans les usines.

© Richard Wentworth, issu du Mixte #15 Spring-Summer 2016

Richard Wentworth Vous avez un bon contact avec les ingénieurs ?

Azzedine Alaïa Oui, je les rencontre toujours. Ainsi que les gens qui font les fils pour les tissus. Je regarde le fil et je me demande “Est-ce qu’il pourrait être mieux le fil, comme ça ?” Les fabricants réalisent ce que tu demandes. Ils font le test tout de suite. On se connaît très bien avec les gens de l’usine. 

Richard Wentworth Il me semble qu’il y a un fantôme dans ce que vous faites, c’est l’architecture. Quel est votre ressenti face à l’architecture ? 

Azzedine Alaïa C’est comme la couture, c’est une question de plans. Il y a les fils droits, qui dirigent la technique, le sens du tissu. Quand le patron est fait, c’est comme en architecture, le projet est bâti.

Richard Wentworth Avec la compréhension de la structure, de la tension et de la lumière.

Azzedine Alaïa Je crois que le vêtement, c’est comme la sculpture et l’architecture, c’est une histoire de volume. Tu tournes autour, c’est du volume. Et pour l’architecture comme pour le vêtement, le corps est dedans. 

Richard Wenthworth C’est un cousinage. Pour moi, la difficulté, ce sont les nuances du langage. J’aime beaucoup la question de la température. Quand on met les vêtements dans un magasin ou dans un salon, ils sont froids. Il y a un moment de désir, d’imagination, quelque chose entre quelqu’un et un rêve de soi. Et puis, vient l’essayage. À cet instant, intervient la température, la conversation, le mouvement tout à coup. On passe donc de la froideur à la sensualité. On sent. 

Azzedine Alaïa Un vêtement, dès que quelqu’un le porte, il prend vie. Quand il est neuf et qu’on le met dans un placard, il est froid. Mais quand quelqu’un le porte, il change : de température et d’odeur avec le parfum. J’ai commencé par la sculpture : c’est comme cela que je crée les vêtements, par le moulage. D’ailleurs, on parle de “moulage” quand on fait le modèle en toile au début. Le terme vient de la sculpture. La sculpture et la mode, c’est pareil.

Richard Wenthworth Ce qui me frappe, chez vous, c’est cette impression de spectacle sans spectaculaire. La sensibilité des couleurs, des matériaux, de la lumière. Quand je regarde les photos de votre exposition à la Villa Borghese, je suis vraiment impressionné par la mise en scène, le contenu, le sujet ; la totalité architecturale. C’est beaucoup de travail. On a l’impression d’être avec vous dans le cinéma : on regarde et peut-être qu’aussi on est regardé. D’une certaine manière, c’est une exposition histrionique, une mise en scène, du théâtre. Mais vous, Azzedine, n’êtes pas du tout théâtral. Vous êtes si calme. Il y a une tension entre ce que vous êtes – j’ai vu votre atelier, je ressens votre imagination, la manière dont vous créez les choses. Il y a ce théâtre, cet espace, dans votre œuvre, mais pas en vous. Vous êtes “Mister Calm” (Monsieur Calme).