Alber Elbaz se confie : "Il fallait que je prenne le temps de retomber amoureux de la mode"

L’un des créateurs les plus aimés et appréciés revient sur le devant de la scène. Non pas comme directeur artistique d’une maison, mais avec un parfum en collaboration avec Frédéric Malle. Le monde de la mode lui a-t-il manqué ? Entretien exclusif avec l’ex-Monsieur Lanvin.
Alber Elbaz
alber elbaz par But Sou Lai.

Cela fait plus d’un an qu’Alber Elbaz s’est séparé de la maison Lanvin, cette endormie dont il a su faire en quatorze ans l’une des marques les plus reconnues et les plus recherchées de l’industrie de la mode. Une griffe chérie des femmes grâce à sa capacité à les habiller, quelle que soit leur taille. Il a su les rendre belles et, par sa générosité, leur donner l’impression de faire partie d’une famille. Alber prépare actuellement son futur, prêt à revenir sur le devant de la scène mode. Pour l'heure, c'est avec un parfum imaginé avec le parfumeur Frédéric Malle, nommé Superstitious, que le designer veut croire en sa bonne étoile. Reconnaissable entre toutes, sa dernière oeuvre s'empare d'un bouquet d’aldéhydes complexes où les notes principales de jasmin et de rose se mêlent au musc, au vétiver, à l’encens et au patchouli. Une création dans la lignée mémorable des parfums d’arpège comme Chanel N° 5, White Linen d’Estée Lauder ou Arpège de Lanvin.

Mixte Comment est née la collaboration avec Frédéric Malle ? Ce retour via un parfum est assez étonnant...

Alber  Elbaz Frédéric m’a appelé, comme ça. Je ne le connaissais pas – lui m’a dit qu’on s’était rencontrés il y a des années chez Barneys, mais je ne m’en rappelle pas. Nous avons déjeuné ensemble – d’ailleurs, toutes nos réunions pour ce parfum ont eu lieu autour de déjeuners ! J’aime la cuisine en tant que lieu, c’est un endroit où je me sens à l’aise, non seulement parce que j’adore manger, mais aussi parce que je pense que c’est le seul espace dans une maison où l’on peut vraiment être soi-même, goûter, toucher, ressentir. Il y a une humanité en cuisine que je ne ressens pas dans les autres pièces. 

M. Vous avez trouvé un lien via la nourriture. 

A.E. Via le parfum. 

M. C’est une autre sorte de nourriture… 

A.E. Effectivement. Ce projet a été d’une telle simplicité. Au début, je me suis posé la question : “Pourquoi un parfum ? Et pourquoi maintenant ?” Mais travailler avec Frédéric a été un tel plaisir. Nous avons discuté et nous nous sommes vite rendu compte que nous aimions les mêmes choses. Je lui ai dit que j’allais recevoir la Légion d’Honneur… 

M. Justement, pourquoi avoir choisi ce moment pour annoncer le lancement du parfum. 

A.E. Je me suis dit que c’était la première fois que j’invitais tous ces gens de la mode à un événement et que je n’avais même pas une robe à leur montrer. Cela m’a rendu un peu triste. J’ai donc appelé Frédéric – c’était fin juillet – et je lui ai dit : “Je sais que c’est dingue, mais peux-tu me faire un parfum pour la première semaine de septembre ?” Il m’a demandé pourquoi et je lui ai expliqué. Est-ce qu’il pouvait me faire un parfum qui serait à l’image d’une robe ? Il m’a répondu par l’affirmative. C’était la première fois qu’il révélait un parfum avant qu’il ne soit totalement achevé. C’est un univers tellement rigoureux, tout doit être parfait : le marketing, le flacon et tout le reste doivent être déterminés avant que le projet ne soit présenté. Et nous ? Nous avions une fragrance que nous aimions, pas de flacon, mais un nom : Superstitious. Nous l’avons choisi car nous avions cette superstition de dévoiler le parfum à l’avance. Bizarrement, lorsque nous avons vérifié, personne d’autre n’avait encore choisi ce nom. 

M. J’ai entendu dire en effet que Frédéric et vous étiez plutôt de nature superstitieuse… 

A.E. Tout à fait. Les gens de la mode et du parfum sont superstitieux par nature. Ce nom était donc tout indiqué ! C’est aussi pour cela que j’ai dessiné un œil sur la bouteille classique de Frédéric. Nous l’avons habillée de noir, avec cet œil doré qui était de bon augure. Je me disais que même sans robe incroyable, on peut se sentir belle ou protégée simplement avec le bon parfum. 

M. Quel est votre rapport au parfum ? 

A.E. Pour moi, il est relié à une personne ou à une période de ma vie. Une odeur peut me transporter à une autre époque. Lorsque ma mère nous a quittés, la seule chose que j’ai ramenée avec moi à Paris était son foulard. À chaque fois que je me sentais down, je le prenais pour le respirer. Le parfum et la musique sont deux choses abstraites qui peuvent vraiment vous toucher au plus profond de vous-même. À mon sens, le parfum est une question de rêve, comme lorsqu’on entre dans un ascenseur, qu’on y sent un parfum et qu’on pense tout de suite à la femme qui le porte – où va-t-elle, quels sont ses projets, que veut-elle dire sur elle-même à travers ce parfum. Je suis un voyeur, pas un exhibitionniste. Comme je ne sniffe pas de drogue, je sniffe le parfum des autres (rires). 

M. Combien de tests avez-vous effectué avant de trouver le jus définitif ? 

A.E. Beaucoup. Beaucoup. Mais c’était surtout le travail de Frédéric de traduire en parfum les histoires que je lui racontais. Au final, nous avions deux options. Chaque personne à qui nous les faisions sentir aimait la même, seuls Frédéric et moi préférions l’autre. Nous vivons à l’ère du marketing, il aurait donc fallu suivre le plus grand nombre. Mais nous nous sommes dits : “Et l’intuition dans tout ça ? Est-ce que l’instinct n’est pas la chose la plus importante et l’essence même du luxe ?” Je me suis rendu compte de plus en plus au fil des années qu’à chaque fois que j’ai fait confiance à mon intuition, j’ai gagné, et qu’à chaque fois que je suis allé du côté rationnel, cela n’a pas fonctionné pour moi. 

M. Quel a été l’aspect le plus surprenant de cette collaboration ? 

A.E. J’ai été étonné de pouvoir créer un parfum en seulement un mois, alors que c’est un procédé qui prend habituellement au moins un an. Mais pour être honnête, Frédéric travaillait déjà sur ce parfum depuis longtemps, il y a simplement apporté quelques ajustements lorsque nous avons entamé notre collaboration. D’où le fait de pouvoir réaliser tout cela en un mois. 

M. Les deux choix dont vous avez parlé étaient très différents ? 

A.E. Totalement. Je suis très pointilleux en matière de parfum. Je sais que la tendance actuelle est aux odeurs gourmandes, de vanille ou de bubble-gum. Même si j’adore manger, je ne veux pas sentir le hamburger ! Donc nous avons fait le choix de nous distancer de cette tendance. Tout cela m’a d’ailleurs fait réfléchir, et j’ai une réponse qui nous ramène à l’époque du lancement d’Opium d’Yves Saint Laurent. À cette période, les gens parlaient beaucoup de la drogue, qui était le principal interdit. Aujourd’hui, la nourriture est devenue le nouvel ennemi des femmes. Et donc, si on ne peut plus manger de chocolat, peut-être qu’on a envie de le sentir. 

M. Pourquoi Frédéric voulait-il travailler avec vous ? Jusqu’alors il n’avait eu qu’une seule collaboration mode, avec Dries Van Noten. 

A.E. Frédéric est un homme unique, très élégant, aussi beau à l’intérieur qu’à l’extérieur. Il ne peut travailler qu’avec des personnes qu’il apprécie. Je pense qu’il s’est senti à l’aise avec Dries et sa vision, et qu’il en a été de même avec moi. C’était une affaire de liens, de connexion. 

M. Voici maintenant plus d’un an que vous êtes loin de l’univers de la mode. Comment s’est passée cette absence ? 

A.E. Je voulais prendre du temps pour moi car je sentais que je n’aimais plus cette chose que j’ai toujours aimée. Il fallait que je prenne le temps de retomber amoureux de la mode. Je voulais attendre que la mode me manque. 

M. Quels ont été les temps forts de ce break ? 

A.E. Ne plus être inquiet tout le temps. Prendre le temps de m’asseoir avec un ami et dîner tranquillement sans avoir à me dire en arrivant au restaurant qu’il me faudra partir dans 45 minutes. Ne pas avoir ce sentiment d’anxiété permanent. Ce n’est pas que je déteste travailler dur, au contraire, j’adore ça. Mais pour moi le travail est une question d’expériences, de solutions à trouver, et tout cela prend du temps. J’avais l’impression d’être en permanence enceint(e), et qu’avant même d’avoir accouché il fallait déjà que je sois enceint(e) à nouveau. J’avais envie de dire : “Stop, laissez-moi juste tenir le bébé un instant, laissez-moi perdre les kilos de grossesse avant de recommencer”. Ce break m’a permis de me remettre à rêver. 

M. Du coup, vous êtes maintenant prêt à revenir à votre premier amour ? 

A.E. Oui, tout à fait. Et j’aime tant les gens de la mode. Nous avons la réputation d’être les gens les plus faux du monde, mais c’est totalement injuste. Je connais tellement de gens qui sont si sérieux, si talentueux et dévoués à leur art. En réalité, ils sacrifient leur vie et leur peau afin d’en créer une nouvelle pour le monde. 

M. Le thème de ce numéro (Mixte 18, disponible en kiosque) est l’extravagance. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ? 

A.E. Pour me référer à l’univers de la mode, je pense tout de suite à ces défilés incroyables des années 80. Thierry Mugler, Vivienne Westwood, Claude Montana… Ces shows étaient simplement “Wow” ! C’étaient de grands moments de mode, de vrais spectacles extravagants. C’est ce qui manque dans la mode aujourd’hui. Je ne veux plus voir les filles qui défilent en faisant la tronche. Je veux revoir du bonheur. 

Superstitious, Alber Elbaz par Frédéric Malle, lancement en avril.