Anna Mouglalis, Paris et moi

Muse de Karl Lagerfeld depuis des années, Anna Mouglalis est un emblème de la maison de la rue Cambon, jusque sur les écrans où elle a incarné Gabrielle Chanel. Il faut dire que l'actrice reflète l’élégance parisienne même. Conversation intime en marge du défilé haute couture Chanel qui s’est offert la Tour Eiffel au Grand Palais.
Anna Mouglalis - défilé Chanel Haute Couture au Grand Palais
photo : hugues laurent. réalisation : franck benhamou. Robe en organza brodé de paillettes velours et de brillants effet tweed, broderies de plumes, Bottines en cuir mat et verni, bracelets manchettes en perles Chanel Haute Couture.

Il y a 19 ans, j’ai rencontré Anna Mouglalis dans le hall du Conservatoire national supérieur d’art dramatique. J’ai encore en tête ce moment où elle est apparue parmi les dizaines d’élèves. Tous les regards se sont tournés vers elle. J’ai repris la lecture de mon livre et sa voix m’a interpellé. Notre amitié est née à cet instant. La fille que j’ai connue ce jour-là vivait avec l’intensité de la fiction. Anna semblait connaître toutes les histoires du monde, et rapidement le cinéma a voulu que son corps les raconte. Merci pour le chocolat de Claude Chabrol l’a sortie de l’anonymat en même temps que sa relation avec Chanel commençait. À 23 ans, non seulement elle incarnait le parfum Allure, mais elle devenait aussi égérie de la maison. Je l’ai accompagnée toutes ces années, suivant de près les pas d’une jeune actrice qui se cherchait, jusqu’à ses choix les plus sûrs et cohérents, comme en atteste la liste (très masculine) de ses réalisateurs : Philippe Grandrieux, Arnaud Desplechin, Damien Odoul, Jan Kounen, Joann Sfar, Philippe Garrel… Jury de la Mostra de Venise présidée par Annette Bening, Anna Mouglalis fera partie de la nouvelle saison de Baron Noir (Canal+, diffusion de la saison 2 début 2018) avant d’incarner le rôle-titre du film de Franck Ribière, La Femme la plus assassinée du monde. Le temps d’une liaison vidéo, nous tentons d’évoquer son parcours et le souvenir d’une ville qui nous a fait croire que tout était possible : Paris. 

Mixte Quand tu as quitté Nantes, adolescente, qu’est-ce qui t’attirait à Paris ? 

Anna Mouglalis Ce contraste entre la lumière et la violence, la multitude et l’anonymat. Tu passes au même endroit tous les jours, et pourtant, les gens, tu ne les connais pas. Pour moi, Paris était le lieu de tous les possibles. Il y avait cette richesse incroyable des musées et de la culture. C’était aussi la ville où j’étais sans mes parents. 

M. Tu avais quel âge ? 

A.M. 15 ans et demi. 

M. Dans le métro, tu as écrasé le pied d’un metteur en scène qui t’a proposé de devenir son assistante. À la suite de cela, tu as tenté le concours du Conservatoire national. Tu pensais donc déjà à la comédie ? 

A.M. Mon petit copain de l’époque était à la Femis. On m’avait proposé de jouer dans des trucs où je ne prenais pas beaucoup de plaisir, mais je faisais répéter des gens et cela m’amusait. J’étais très cérébrale. Je pense d’ailleurs que je le suis encore : il n’y a rien qui me fasse autant jubiler que d’être visitée par une idée. Ça me traverse, ça me fait vibrer et ça peut me rendre heureuse pendant des semaines. 

M. Le fait que tu sois cérébrale est-il contradictoire avec la comédie ? 

A.M. Non. Il y a des idées qui me sont venues et qui m’ont rendue heureuse en tant que comédienne. Et puis, tout cela participe de cette sorte de quête, où tu ne te sens pas finie. Une idée, quand elle te traverse, c’est comme si tu complétais un puzzle – grâce à cette idée, tu es un peu plus riche, tu es un peu plus capable de jouer, tu te respectes un peu plus, en admettant que le doute soit moins paralysant : il est animé par une idée. Ces derniers temps, quelque chose m’amuse et me bouleverse à la fois. Je réalise à quel point l’acteur a besoin qu’on ait besoin de lui. Sinon, il n’existe pas. Et je me rends compte que j’ai été capable de reconnaître ce besoin – qu’on ait besoin de moi – à beaucoup de moments de ma vie. Mais en tant qu’actrice, ce que je renvoie aux metteurs en scène ou à tous les gens que je croise dans ce milieu, c’est du genre : “Je n’ai besoin de rien”. Alors que c’est faux. J’ai besoin d’être animée… Mais je ne veux pas travailler pour ce besoin de reconnaissance. J’ai bientôt 40 ans, ce métier m’enchante, mais je ne peux pas courir après la reconnaissance. Entre moi et moi, c’est quelque chose d’impossible. 

M. Revenons en arrière et parlons du concours d’entrée au Conservatoire, au moment de ton passage. En fait, tu trouves du boulot tout de suite… 

A.M. Dans le jury, il y avait des gens qui cherchaient des acteurs pour une production de théâtre et un film. Avant même de savoir si j’étais prise, on m’a proposé de jouer dans une pièce de théâtre subventionné (L’Éveil du Printemps). On m’a aussi proposé un rôle dans le film Terminale, de Francis Girod. 

M. Le fait d’avoir trouvé du travail aussi tôt, tu l’as perçu comme un signe ? 

A.M. Je n’ai rien trouvé, je ne cherchais pas. Mais je ne crois pas aux histoires qu’on raconte : “Ça lui est tombé dessus”. Non, ça ne m’est pas tombé dessus. J’étais en train de passer le concours du Conservatoire. C’est quand même un acte qui veut dire : “Tiens, je veux rentrer dans cette école”. Le Conservatoire a été pour moi fondateur dans la mesure où, pendant le concours, j’ai eu une émotion esthétique complètement dingue. J’avais un trac fou, qui m’a rendue malade et je n’arrivais pas à comprendre pourquoi : je n’allais pas jouer un spectacle, je passais juste un concours ! Au niveau cérébral, ça ne collait pas. Et puisque la pression ne concernait que moi, j’ai décidé que tout devait rester léger. J’ai transformé ce trac en excitation, et je me suis fait virer des coulisses… On m’a dit que je faisais trop de bruit, que les gens devaient se concentrer. En gros, on te dit qu’il ne faut pas prendre de place, et toi, tu penses : “Mais t’es cinglé, je vais la prendre, moi, ta place !” (Rires.) J’avais tellement peur, que j’étais déchaînée. S’il n’y a pas de place pour un tout petit peu de désobéissance à cet endroit-là, dans une école de théâtre, je ne vois pas où il peut y en avoir… 

M. À cette période, Paris était un lieu de désobéissance ? 

A.M. Je ne sais pas, je me suis très vite sentie rattrapée. À Paris, j’ai aussi pris la mesure de la surveillance, de la présence policière. J’étais jeune, je n’avais pas conscience de ça auparavant. 

M. Quand tu étais mannequin, quelque temps avant d’entrer au Conservatoire, tu transportais ton book dans un sac en plastique pour aller aux castings. C’était un geste de rébellion ? 

A.M. Ce n’était pas pensé. Je ne faisais pas ça pour emmerder les gens. Je n’avais pas d’autre sac. On me demandait de passer à l’agence de mannequins pour récupérer des vêtements. J’étais trop mal habillée, ce qui me fait hyper rigoler aujourd’hui. J’avais toujours les mêmes fringues. C’est pour ça qu’il y a eu quelque chose de cohérent dans ma rencontre avec le luxe. Un vêtement, c’est pour la vie, ce n’est pas seulement pour un été. Je ne suis pas dans cette consommation-là. 

M. J’étais avec toi la première fois que tu es passée chez Chanel. Tu devais t’habiller pour aller présenter un film à l’étranger, certainement celui de Chabrol. On te proposait des pièces extravagantes et toi, tu demandais à voir les classiques… 

A.M. C’est une histoire de goût. Moi, j’aime le style. La mode, j’aime bien, mais… Par exemple, j’aime une fourchette qui n’est rien d’autre qu’une fourchette. Eh bien amuse-toi pour en trouver une ! Je trouve que chez Chanel, il y a ce truc : une veste n’est qu’une veste. C’est extraordinaire. Le classique devient iconique puisqu’il touche à l’essence de la chose. D’ailleurs, on ne te parle pas de ton vêtement, on te parle de toi. J’ai longtemps nié ce truc des habits. Pendant longtemps, je me suis vêtue de la même façon. 

M. Tu as toujours été très bien habillée. 

A.M. Ce n’est pas parce que tu t’habilles toujours pareil que c’est moche… Mais pour moi, c’est réglé : jusqu’à ce que le vêtement tombe, je le porte. Il a la beauté de l’usure, comme dans une relation, c’est quelque chose qui t’accompagne. Bon, c’est anticonsumériste... Et c’est complètement punk. 

M. Tu obtiens ton premier grand rôle dans Merci pour le chocolat de Claude Chabrol. Quel en a été l’impact, dans cette vie où l’on se battait pour devenir comédien… 

A.M. On ne se battait pas, Tiago. 

M. Oui, c’est vrai. Tu allais à des auditions, tu travaillais… 

A.M. C’était rigolo… Avec ma grosse voix et mon physique de jeune fille… 

M. Les gens ne voulaient pas de toi. 

A.M. Il y avait un gros décalage. On me faisait venir sur photo, et dès que j’ouvrais la bouche, c’était plus compliqué. 

M. Quelle était la différence entre le métier que tu voulais faire et la réalité ? 

A.M. Je suis arrivée sur le film de Chabrol avec un désir de cinéma énorme, toute une cinéphilie derrière moi et beaucoup de projections. Je me racontais des trucs sur les exigences d’un plan, comment le chercher, la direction d’acteurs… Et puis, je me suis retrouvée à tourner. C’était de la réalité. Toi qui es venu sur le tournage, tu as pu voir que c’était plutôt détendu : c’était du Chabrol… C’était un bon début, mais à l’époque, je rêvais d’un cinéma plus existentialiste. Je rêvais des films de Pasolini, tu vois ? Ce tournage était incroyable, même si je me suis foulé les deux chevilles… 

M. Et tu as continué… 

A.M. J’ai continué parce que je ne voulais pas qu’on le remarque. Je m’étais fait ça en dansant, la veille d’un jour de tournage et je ne voulais surtout pas qu’on me dise que c’était mal d’être allé danser. J’avais trop d’énergie pour ce qu’on me demandait. Pour me calmer, je courais pendant une demi-heure puis je prenais une douche froide, je fumais trois cigarettes après le footing et j’étais prête à attendre. C’était la découverte de l’attente dans le cinéma. C’est super quand tu arrives à t’apprivoiser sans te casser. Moi, par exemple, j’aime quand les enfants sont désobéissants au cinéma. Ça m’angoisse quand ils obéissent. Pour moi, c’est le contraire de l’enfance. 

M. Tu dis souvent aux gens que tu cherches à être emportée par les projets. Qu’y a-t-il de magique à devoir abandonner ta propre vie pour en construire une autre ? 

A.M. Je n’ai jamais l’impression d’abandonner ma propre vie. J’ai l’impression de l’ouvrir à cette richesse. La mémoire d’un moment de fiction n’en est pas moins de la mémoire. Ce que tu construis en fiction, ça te traverse autant que ce qui te traverserait naturellement. La personne que tu touches au cinéma en jouant, tu la touches vraiment. Pour moi, il n’y a pas un seul instant qui ait plus de valeur qu’un autre. Ce sont seulement des textures différentes. 

M. Beaucoup de gens trouvent que tu ne tournes pas assez… 

A.M. Ah bon ? C’est super sympa ! En fait, je m’ennuie assez vite. Quand je me lance sur un projet, je ne veux pas m’ennuyer. Le cinéma va à la fois très vite, et c’est aussi une petite éternité en soi. Quand tu t’y consacres vraiment, le monde s’arrête. Si tu n’as pas d’imagination à y mettre ou l’espèce de créativité qui te permet de garder ton imagination, tu es vite déçu. La réalité vient toujours un peu frapper à la porte et nous décevoir pendant qu’on fait quelque chose. On peut être hyper enthousiaste et puis un jour, à la faveur d’une fatigue, trouver que ce n’est pas terrible. 

M. Quand tu regardes un film dans lequel tu joues, quel est ton degré d’exigence et de distance ? De déception et d’enthousiasme ? 

A.M. Pendant longtemps j’ai joué très faux. 

M. C’est toi qui le dis.

A.M. Mais oui. Le réalisme ne me semblait pas intéressant, alors je compliquais les choses. Le naturalisme, pour moi, c’était comme de la superstition, ça me semblait trop facile. Je ne voulais pas seulement être juste, ça ne pouvait pas me suffire, alors j’ai été très fausse et c’était très compliqué de me regarder. Mais je ne me disais pas que j’étais nulle et qu’il fallait que j’arrête, je me disais : “Il y a une complication derrière tout ça, qui n’est pas exactement au bon endroit”. C’est là où rencontrer des metteurs en scène est très important. Philippe Grandrieux (La Vie Nouvelle) a foutu tout ça en vrac. Il fallait juste être là. Ce film, ce n’était que des scènes de transe, c’était une mise en danger permanente, je n’avais pas besoin de m’extraire du réel. Le réel était irréel. Je découvrais une famille de cinéma. Il parlait à mon intellect et, de surcroît, il me demandait une implication physique. Au bout de trois heures, j’étais prête à m’évanouir tellement c’était intense. Ça a été génial. 

M. Aujourd’hui, tu ne te regardes plus ? 

A.M. Si, on retombe toujours dedans… Ma rencontre avec Philippe Garrel (La Jalousie) a été très intéressante. Avec lui, tu répètes beaucoup avant de tourner. Et quand tu tournes, tu ne fais qu’une seule prise en essayant de caresser la justesse sur laquelle on s’est mis d’accord pendant les répétitions. Parfois, je trouvais des choses en répétition, comme le fait de rougir, et j’étais persuadée que j’allais le refaire au moment du tournage, alors Garrel me disait : “Anna, tu sais que ces moments ne te seront pas rendus”. Et, effectivement, il n’y a pas un moment qui ait une valeur plus puissante qu’un autre. Ces instants de répétition sont gracieux. Il ne faut jamais baisser les bras en essayant d’aller vers cette grâce. 


M. Ça m’intéresse beaucoup, l’idée que la réalité des acteurs se mélange à la fiction… 

A.M. Le réel est pour moi ce qu’il y a de plus surprenant. Il n’y a rien de plus fou, de plus violent et de magique que le réel. Walt Disney aura beau s’affairer, ça ne marchera jamais. 

M. Parlons donc un peu de virtuel. Tu n’as aucune présence sur les réseaux sociaux, pourquoi ? 

A.M. C’est que j’en suis encore à la préhistoire d’internet. 

M. Tu as peut-être un rapport plus littéraire aux choses. Tes textos ressemblent à des lettres... 

A.M. Je crois que je ne comprends pas ce truc. 

M. De nos jours, on choisit aussi des comédiennes pour le nombre de gens qui les suivent sur Instagram. 

A.M. Sérieusement ? On est dans un monde consumériste hallucinant. Il y a des gens qui postent des photos d’eux et ils te disent où ils sont, quand et pourquoi… 

M. Tu n’as pas envie qu’on sache où tu es ? 

A.M. Je n’ai pas ce besoin. On est assez surveillés comme ça. C’est drôle, tout ce truc au moment où il y a cette surconsommation de la psychanalyse. C’est-à-dire qu’on va chez un psy pour explorer des moments d’inconscient, alors qu’on met du conscient partout… Le seul truc qui m’intéresserait, ce serait de voir les photos et les textes que publient de grands dyslexiques sur leur quotidien. Mais quand je marche dans la rue, moi, je ne regarde pas mon téléphone, alors que je ne vois que des gens rivés à leur smartphone. Ils ne croiseront jamais mon regard puisqu’ils font semblant d’avoir mieux à faire. Aujourd’hui, quand les gens n’ont pas leur téléphone et que tu les regardes, ils ont peur. Ils pensent que tu vas leur demander quelque chose, alors qu’ils ont reçu des milliards de demandes sur internet. Toi et moi, quand on s’est rencontrés à Paris, ce n’était pas comme ça. Les gens se regardaient dans la rue. 

M. Tu es nostalgique ? 

A.M. Non, car jamais je ne penserai que c’était mieux avant. 

M. L’espoir est très présent dans ce que tu fais. Il y a quelque chose de cet ordre-là dans tes rencontres. 

A.M. Ça va te sembler ridicule, mais régulièrement, dans des moments d’accablement, quand je suis un peu perdue, dans la tristesse ou la grisaille du ciel bas de Paris, je pense à une phrase de Marguerite Duras qui est un vrai cadeau pour la vie. Elle disait que quand elle écrivait, elle se faisait confiance comme à un autre.