Atlein : "Je veux montrer que les choses ne se jettent pas"

En seulement deux ans, Atlein, la griffe d’Antonin Tron, s’est répandue à l’international, raflant au passage les honneurs de l’Andam avec son vestiaire en jersey aux drapés sophistiqués. Une déferlante de style ultramoderne qui prône aisance, fluidité et naturel.
Blouson en coton ATLEIN, Gant en cuir AGNELLE, Collant en viscose FALKE. page de droite : Robe en polyester et bottes en cuir ATLEIN, Gant en cuir AGNELLE, Col roulé en coton FALKE. Robe en jersey, pull en laine et bottes en cuir ATLEIN, Gant en cuir AGNELLE.
Blouson en coton ATLEIN, Gant en cuir AGNELLE, Collant en viscose FALKE. page de droite : Robe en polyester et bottes en cuir ATLEIN, Gant en cuir AGNELLE, Col roulé en coton FALKE. Robe en jersey, pull en laine et bottes en cuir ATLEIN, Gant en cuir AGNELLE. Photos : Quentin Saunier. Réalisation : Loyc Falque. 

La discrétion plutôt que l’affichage. Loin de la culture selfie et show-off, Antonin Tron est tout entier dédié à son métier : créer des vêtements pour satisfaire les envies et les besoins des femmes. “Le design d’un vêtement ne doit jamais submerger celle qui le porte”, plaide-t-il en s’appliquant cette règle à lui-même – Antonin ne crée pas pour parler de lui, mais pour les autres. Vous ne saurez pas via son compte Instagram où il part en vacances, ni qui il fréquente. Aucune trace de selfie non plus. Et pour cause, son compte vient de fermer. Prévenant, il parle très posément et prend son temps pour trouver l’expression juste. Un mot revient souvent dans ses propos : “famille”. Les façonniers français avec qui il travaille depuis les débuts de sa marque, Jean-Jacques Picart, célèbre consultant, ou le mannequin Aymeline Valade en font partie. Jusqu’à son binôme, Gabriele Forte, son compagnon dans la vie. Pour Antonin Tron, la mode est avant tout une affaire de partage. En juin dernier, son label baptisé Atlein a remporté le Grand Prix du jury de l’Andam, succédant ainsi à Y/Project. Fondée en 2016, la marque a séduit le jury de 24 experts, présidé par Pierre-Yves Roussel. En plus de la bourse de 250 000 euros, Antonin Tron bénéficiera de son mentoring pendant deux ans, un accompagnement privilégié pour développer sa marque, tant d’un point de vue créatif que stratégique. Une belle opportunité pour celui qui a déjà été lauréat du Prix Première Collection de l’Andam en 2016 et finaliste du Prix LVMH 2017. Robes en jersey froncées qui vrillent à l’oblique, leggings dézippés dont les bords retombent sur les hanches comme des combinaisons de plongée, modèles en maille torsadée façon haut de survêtement, motifs à carreaux des chemises de surfeur, grands manteaux à double col, lignes près du corps, silhouettes en mouvement, Atlein décline un vestiaire sportif et sophistiqué à la fois, urbain et naturel, sensuel et viril. 

De Vuitton à... lui-même

“Le nom Atlein vient de l’océan Atlantique, j’aime évoquer de manière plutôt indirecte ce rapport aux forces naturelles, l’harmonie et la liberté qui s’en dégagent. J’ai fait beaucoup de treks, la nature est une vraie source d’inspiration pour moi, même si cela ne transparaît pas directement dans mes créations. Je suis aussi surfeur, je trouve qu’il y a une vraie sensualité dans ce sport que j’essaie de retranscrire dans mes vêtements. J’aime cette idée de mouvement et de corps en tension. Les robes en jersey qui se plaquent sur le corps autorisent tous les mouvements, elles sont construites, sans zip ni doublure ni bouton, selon des techniques que j’ai apprises dans les maisons de couture pour lesquelles j’ai travaillé.” Diplômé de l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers, Antonin Tron débute par un stage chez Raf Simon puis il entre chez Louis Vuitton, au studio homme. Il passe ensuite côté femme chez Givenchy auprès de Riccardo Tisci et intègre la maison Balenciaga. D’abord avec Nicolas Ghesquière, puis avec Alexander Wang et Demna Gvasalia. “J’ai continué à travailler en freelance pour Balenciaga jusqu’en 2016. Demna a été super avec moi, il m’a permis de poursuivre ma collaboration tout en lançant ma propre maison. Ce que je retiens de mon expérience Balenciaga, c’est cette forte culture du vêtement, une construction particulière des pièces liée à un savoir-faire historique et à un atelier qui perdurent quels que soient les changements de direction artistique.” Le jeune créateur se confronte à trois visions différentes : “Entre le travail de recherche extrêmement développé de Nicolas Ghesquière, l’œil américain d’Alexander Wang et la démarche radicale et successful de Demna, j’ai pu observer les approches très différentes de trois designers appliquées à une seule et même marque”.

Pull en cachemire, jupe en polyester et bottes en cuir ATLEIN. Blouson et pantalon en coton, escarpins en cuir ATLEIN. Page de droite : Pull en cachemire, jupe en polyester et bottes en cuir ATLEIN, Gant en cuir AGNELLE. Pull en cachemire et robe en jersey ATLEIN.
Pull en cachemire, jupe en polyester et bottes en cuir ATLEIN. Blouson et pantalon en coton, escarpins en cuir ATLEIN. Page de droite : Pull en cachemire, jupe en polyester et bottes en cuir ATLEIN, Gant en cuir AGNELLE. Pull en cachemire et robe en jersey ATLEIN.

Fidèle et durable

Antonin est passionné par l’architecture d’un vêtement. “Ce que je préfère, c’est le moment de la construction, quand on a les mains dans le cambouis, dans la matière. Je travaille beaucoup avec mes mains. Atlein c’est ça, c’est le geste.” Il fait partie de ces couturiers-sculpteurs qui drapent la matière et compte naturellement Azzedine Alaïa parmi ses créateurs fétiches : “C’est une référence pour moi, quelqu’un que j’ai toujours énormément admiré, tant pour son travail que pour ses valeurs. J’aime son rapport direct à la féminité”. Comme lui, Antonin aime beaucoup les femmes. “Elles sont formidables, et heureusement qu’elles prennent la parole. Je les observe, je les regarde jouer dans des films. Le rôle d’un styliste, c’est d’offrir un service, je ne crée pas pour me faire plaisir mais pour les autres. Je crée pour des amies et pour des femmes qui ont envie d’une mode sophistiquée et créative, à la qualité intemporelle.” Parmi ses inspiratrices, on trouve les mannequins Aymeline Valade et Georgina Grenville (photographiée ici), deux femmes à la forte personnalité. “Aymeline et moi avons été coloc’ durant deux ans et demi, nous sommes devenus amis. Je l’aime beaucoup, c’est quelqu’un de très intègre avec un fort caractère mais aussi des faiblesses. Ce mélange est source d’inspiration. Quand je crée une pièce, je pars plutôt de l’idée d’un corps que d’une femme en particulier, et Aymeline, qui a été danseuse, a ce corps très athlétique qui m’inspire.” La notion de durabilité irrigue toute sa mode. “J’avais très envie de créer ma marque pour faire de la mode avec mes valeurs. Cette idée de durabilité, d’intemporalité n’est vraiment pas un argument marketing. C’est plus important pour moi que de suivre les tendances. À l’Andam, on a présenté une robe de notre deuxième saison et elle s’intégrait très harmonieusement avec le reste de la collection : je voulais montrer que les choses ne se jettent pas. Je suis très attaché à l’idée de produire localement, plus de 80 % des collections sont réalisées en France. On travaille à partir de fins de stocks de tissus et on n’utilise quasiment que des matières naturelles.” 

Son business de famille

Aux robes en jersey, signature du label, s’ajoute désormais un vestiaire plus tailoring avec de grands manteaux en drap de laine et des tailleurs. La marque va pouvoir développer une garde-robe encore plus complète grâce au prix de l’Andam. “L’idée avec Atlein, ce n’est pas de faire de grands bonds mais d’avancer doucement et sûrement. Le prix va beaucoup nous aider à structurer notre entreprise, à embaucher des gens pour nous aider. Aujourd’hui, nous sommes une mini-équipe – on est deux : mon partenaire de vie, Gabriele Forte, et moi. On a monté ensemble la marque, Gabriele gère toute la partie finance et développement.” Un privilège que d’avoir réussi à former un binôme manager-créatif. Combien sont ceux qui recherchent leur double dans le business sans réussir à le trouver ? Autour d’eux, on trouve la créatrice Charlotte Collet qui réalise le stylisme des défilés et Jean-Jacques Picart : “Il est comme un membre de ma famille. Je l’ai rencontré quand je suis sorti de l’école, depuis il m’accompagne et il a toujours fait preuve d’une très grande bienveillance à mon égard”. Le designer est passionné de musique électronique (qu’il utilise en bande-son de ses défilés) et d’une manière générale, ses sources d’inspiration vont bien au-delà du vêtement. “J’essaie d’être le plus ouvert possible et de voir un maximum de choses. Depuis l’enfance, j’ai un rapport très fort avec la peinture, ma mère était restauratrice de fresques murales dans des églises. J’aime autant regarder des tableaux du XVIe siècle que ceux de Peter Doyle.” Exigeant et conscient du monde qui l’entoure, le designer a plus que jamais envie de faire rayonner sa marque et ses valeurs. “La société a beaucoup changé. Je constate des évolutions positives comme la prise de parole des femmes et des avancées en matière de protection de l’environnement. Mais toute une partie de la mode ne me semble pas en accord avec cela. Je pense que les vêtements doivent être porteurs de valeurs et de culture, finalement, c’est peut-être ça qui a séduit le jury.”

Robe en jersey, pull en laine et bottes en cuir ATLEIN, Gant en cuir AGNELLE.
Robe en jersey, pull en laine et bottes en cuir ATLEIN, Gant en cuir AGNELLE.

Mannequin : Georgina Grenville  @ NEXT PARIS. Coiffure : Nicolas Philippon  @ CALL MY AGENT. Maquillage : Céline Martin  @ AGENCE SAINT GERMAIN. Assistant Photographe : Simon Lefebvre. Casting : Corinne Liscia.