Autofictions

Connu.e pour son projet sonore et visuel mixant techno, rock, pop, musiques baroques et contemporaines, Planningtorock, alias Jam Rostron, l’est aussi pour son engagement en faveur de l’égalité des genres. Avec son quatrième album, Powerhouse, l’artiste producteur.e transgenre livre une autre facette de sa personnalité, moins politique et plus vulnérable, à travers des titres vibrants, empreints de confessions intimes.
Autoportrait de Planningtorock en exclu pour Mixte
Autoportrait de Planningtorock en exclu pour Mixte

Après s’être attaqué.e à la misogynie, au patriarcat ou à la domination binaire du genre, l’artiste anglais.e Planningtorock, basé.e à Berlin depuis une bonne dizaine d’années, a décidé de joindre les actes à la parole et de se faire appeler Jam, un prénom plus neutre que celui qui lui a été donné à la naissance, Janine. Refusant ainsi d’opter pour l’identité garçon ou fille, l’orientation gay, lesbienne ou straight, tout en se servant de sa musique pour explorer la notion d’identité qui lui est plus que chère et même vitale. Powerhouse, son quatrième disque et certainement le plus abouti à ce jour – naviguant entre r’n’b, disco et house –, est ainsi conçu comme un hommage à l’insouciance de la dance music tout en puisant au plus profond et intime de l’enfance de Planningtorock. “Cet album est dans la lignée de mon travail, explique Jam, c’est la façon dont j’utilise la musique, pourquoi j’en écris, pour me permettre de mieux me comprendre. Il y a deux ans, j’ai commencé une psychanalyse qui m’a obligé.e à me pencher sur mon passé et mon enfance. Et ça a influencé ma musique, forcément, puisqu’elle est le reflet de ma propre vie.” À 47 ans, d’origine britannique et issu.e d’une famille prolétaire de la petite ville de Bolton dans le Nord de l’Angleterre, Jam a attendu longtemps, traînant dans les coulisses des Beaux-Arts, avant de se frayer un chemin dans la musique. En 2006, son premier disque, Have It All, réalisé entièrement par ses soins – qui puise autant dans le registre baroque, le rock et les violons trafiqués que le punk, la dance music et les artefacts permis par les logiciels sonores nouvelle génération – posait les bases d’une musique qui a décidé de n’obéir à aucune règle et de n’en faire qu’à sa tête. Avec sa voix déformée jusqu’à l’outrance par l’autotune, ses visuels où apparaissent perruques et prothèses démesurées, ses vêtements période élisabéthaine oversize et sa manière de se glisser tel un cheval de Troie dans les interstices du show-biz, Planningtorock entamait un drôle de travail de déconstruction de la pop music, à base de vidéos hallucinées, de vocaux extraterrestres et de performances en forme de coup de pied dans la fourmilière du conformisme. “Mon père est mort alors que j’avais 20 ans, j’ai grandi entre ma mère, malade chronique, et ma sœur autiste, confie Jam. C’est ma mère qui m’a communiqué cette passion de la musique. Je me souviens d’elle chantant en permanence, de la manière dont la musique l’aidait à tenir face à une vie difficile, remplie d’embûches. J’ai compris dès l’enfance que je voulais en faire mon métier, même si je n’avais aucune idée de la façon d’y arriver. Et puis, à l’adolescence, je suis entré.e dans une école d’art, et de fil en aiguille, j’ai appris à utiliser les instruments pour arriver à ce que je voulais. C’est-à-dire faire de la musique mon langage principal car je reste persuadé.e que c’est par le son que je m’exprime le mieux.”


En une dizaine d’années, Jam a ainsi fait de ses quatre albums, et de l’écosystème qui les entoure – imagerie, vidéo-clips, concerts et performances – un véhicule parfait pour remettre de la politique dans la pop et vice-versa. De ses collaborations avec le groupe suédois The Knife à son travail avec la danseuse Maija Karhunen, de son label Human Level, entièrement dédié aux femmes et aux artistes transgenres, à ses références qui puisent autant chez Arthur Russell que chez Björk, Kate Bush ou Diamanda Galás, Planningtorock est ainsi devenu.e en une petite dizaine d’années le fer de lance d’une nouvelle génération de musiciens qui se servent de la technologie pour mieux brouiller les pistes et questionner tout autant le genre qu’attaquer de front le système patriarcal à travers leur musique. Plongée en apnée dans l’enfance de Jam, Powerhouse est un hymne vibrant à la famille, au soutien qu’elle peut représenter comme aux violences qu’elle peut engendrer. Un disque qui alterne insouciance et gravité, chaud et froid, instruments classiques et computers, en forme de collages hybrides par lesquels Jam se confie comme jamais. On y découvre les après-midi passés à danser avec sa sœur sur des tubes dance des 90’s, sa mère entonnant le répertoire d’Aretha Franklin dans sa cuisine… jusqu’au difficile aveu de l’agression sexuelle par son propre frère dans “Dear Brother”, titre déchirant et vibrant, tout en larmes suspendues et résilience. “J’avais vraiment envie de rendre hommage à ma sœur et à ma mère, à l’optimisme et à l’humour incroyables qu’elles affichent en dépit des difficultés qu’elles ont toujours traversées ; mais aussi à la manière dont la confiance qu’elles ont en la vie m’a aidé.e à m’exprimer et à comprendre qui je suis.” Powerhouse (Human Level / PIAS)

Autoportrait de Planningtorock en exclu pour Mixte
Autoportrait de Planningtorock en exclu pour Mixte