Basquiat à Tokyo : les images de Yutaka Sakano

A 22 ans, le jeune prodige de la scène underground new-yorkaise débarque au Japon. Un shooting est organisé avec le photographe Yutaka Sakano qui, 35 ans plus tard, expose à Paris les tirages de cette séance mythique. En marge de la rétrospective du peintre actuellement présentée à la Fondation LVHM, Sakana raconte l'envers de cette rencontre inoubliable.
Jean-Michel Basquiat, Tokyo, 1983 © Yutaka Sakano, courtesy Galerie Patrick Gutknecht.
Jean-Michel Basquiat, Tokyo, 1983 © Yutaka Sakano, courtesy Galerie Patrick Gutknecht

« Un jour de juillet 1983, je reçois un appel téléphonique de Midori Kitamura, l’assistante d’Issey Miyake qui s’occupait des relations presse à l’époque. Elle me dit qu’un jeune artiste nommé Basquiat, devenu une sensation à New York, vient au Japon, et elle me demande si j'accepte de le photographier pour un magazine de mode masculin. Je réserve immédiatement le studio n°8 au sous-sol du Studio Azabu, qui n’existe plus aujourd’hui. 

Le jour du shooting, je charge dans ma voiture une toile de fond faite à la main et me rends au rendez-vous dans la bonne humeur. C’est la première fois que je rencontre Basquiat. Je ne sais rien de lui. Il a l’air d’un jeune homme formidable. Il prend l’initiative lors du shooting, improvisant toutes sortes de poses. C’est également la première fois qu’il me rencontre, et nous ne parlons pas la langue l’un de l’autre, devant opter plutôt pour la communication par gestes. Il fait de son mieux pour se conformer aux directives données par le photographe japonais que je suis. Même si les photos sont destinées à la publication en couleur, je prends toujours des photos en noir et blanc pour mon propre usage. Et si je trouve le sujet particulièrement intéressant, nous ferons tout le shooting ainsi.

Dans l’atelier, Basquiat trouve une boîte de peinture blanche utilisée pour peindre le cyclorama. Il y trempe un pinceau et le tient devant son visage, tout en éclaboussant la peinture un peu partout. Cela surprend tous ceux qui assistent à la scène. Chaque fois qu’il répète le mouvement, sa veste en cuir reçoit un peu plus de peinture. Après un certain temps, Midori crie son indignation, car à l’exception des jeans et des mocassins qu’il portait auparavant, tous les vêtements pour le shooting sont gracieusement prêtés par Issey Miyake. Ses jeans et ses mocassins sont déjà éclaboussés de peinture, dont les couleurs que l’on peut retrouver dans ses tableaux. Il semble avoir sauté de son loft new-yorkais au studio de Tokyo. Je crois me souvenir que Basquiat a ramassé des objets qu’il a trouvés dans le studio et les a utilisés de manière toute personnelle et fascinante. Âgé de 22 ans à l’époque, Basquiat avait encore des traits enfantins et son sourire traduisait le regard malicieux de la jeunesse. Son art reflète le même esprit pur et innocent.
Dans les années 1980, je me rendais parfois à New York, soit pour le travail, soit pour mon propre compte. J’étais dans la trentaine et pouvais à l’époque sans problème passer toute la nuit en boîte avant un shooting le lendemain. Dans un club de Manhattan, Keith Haring était tout près de moi, dansant joyeusement avec de jolis garçons en cercle. L’aspect de la culture new-yorkaise qui m’a fortement frappé la première fois a été de voir des photos nonchalamment exposées dans un couloir de la boîte de nuit le Palladium. L’une d’elles était une photo au flash d’Andy Warhol, prise de face en descendant un escalier en acier sous terre, et l’expression qui se lisait sur son visage était inoubliable. Une autre montrait un plan aérien de Fidel Castro donnant un discours sur une place cubaine avec tant de gens entassés que leurs têtes ressemblaient à autant de pointes allumettes. Il y avait également d’autres photos d’une intensité rare, exposées de manière tout à fait désinvolte.
L’exubérance démontrée par Basquiat à Tokyo semble refléter une année 1983 vécue comme un âge d’or pour lui. Débordant de talent, Basquiat lui-même – et non seulement ses peintures – était devenu un point de mire dans le monde de l’art.
Prendre des photos, dans un sens, c’est faire face à la mort. Vivre, c’est mourir, et mourir, c’est vivre. Quittant ce monde à l’âge de seulement 27 ans, Basquiat a atteint le succès et la célébrité à la hâte. Peut-être qu’il devait le faire. Peut-être n’en avait-il pas le choix. Peut-être sentait-il qu’il n’avait d’autre choix… »

Yutaka Sakano est né en 1951 à Hokkaïdo. Son travail l'a conduit aux quatre coins du monde, l'amenant à shooter artistes et célébrités. A partir de 1990, il réalise de nombreux spots publicitaires pour la télévision, notamment en 1996 pour JR, société de transport nipponne. Il est alors également distingué du Prix Spécial de la technique de publicité télévisuelle. Suivent alors des commandes de spots publicitaires et de campagnes d’affichages pour Shiseido, Uniqlo, Panasonic, Toyota, Volkswagen, Biere Kirin ou encore Mastercard International... A Tokyo, en mars 2015 une grande rétrospective lui est consacrée. Intitulée « Moment by Yutaka Sakano », elle présente ses portraits de Jean-Michal Basquiat et remporte un vif succès. Aujourd’hui, Yutaka Sakano continue ses recherches photographiques sur polaroid autour des thèmes de l’ombre et de la lumière.

Avant-première de l'exposition au Salon Fotofever (Carrousel du Louvre) à Paris, du 8 au 11 novembre. Stand n°203-204. 

Exposition « Jean-Michel Basquiat - Tokyo 1983 » de Yutaka Sakano à la galerie Patrick Gutknecht. 78 rue de Turenne 75003 Paris. Du 15 novembre 2018 au 19 janvier 2019, du mardi au vendredi de 14h à 19h30, le samedi de 14h à 19h et sur rendez-vous. Vernissage jeudi 15 novembre 2018 à partir de 18h.