Et si l'utopie n'était pas que de la fiction ?

Dans les années 2020, la pop culture, à travers les films, les séries et les livres, semble finalement être le meilleur guide et indicateur des utopies à venir et à mettre en place.

C’est le grand retour des utopies. L’image d’un futur ravagé, fait de ruines fumantes, de régimes autoritaires et de monde déshumanisé, semble passer de mode après des années de domination de la pop culture. Celle d’un avenir radieux, admissible à l’idéal politique, écologiste ou sexuel, pointe soudain de nouveau le bout de son nez, un demi-millénaire après Thomas More. Finis les dystopies à la Black Mirror et autres Handmaid’s Tale : ces utopies nouvelles, qui essaiment récemment dans les séries, les films, les romans mais aussi les essais de prospection politique, sont-elles le signe que l’humanité a retrouvé l’optimisme, ou simplement qu’elle cherche d’autres manières de se projeter dans son futur ? Et que nous disent-elles de nos préoccupations majeures ? Inclusivité, animalisme, cités parfaites et biotechnologie : un panorama pop culture du nouveau game utopique, pour prendre quelques nouvelles du meilleur des mondes. Le miroir noir Il y a quelques années, Black Mirror incarnait encore le nec plus ultra de la fiction d’anticipation, comptant parmi les plus respectées d’un monde dont la série britannique savait mieux que personne deviner les dérives futures. Entre scores stratosphériques sur Rotten Tomatoes (97 % pour sa première saison) et louanges de Stephen King, elle s’était imposée en jouant les Cassandre, les prédictions de certains de ses épisodes s’étant même matérialisées IRL (comprenez “In Real Life”), de l’élection de Donald Trump (The Waldo Moment) au système de “crédit social” chinois (Nosedive). Pourtant, en quelques années, Black Mirror a complètement chuté à l’argus. Conspuée par la presse (TIME, New York Magazine), raillée par les réseaux sociaux (où la référence à la série se pratique désormais moins souvent au premier degré qu’au second, façon dénonciation ironique : “oN DiRaiT BlaCk MirRoR”), elle est passée du statut de fiction visionnaire à celui, beaucoup moins flatteur, de programme pour boomers anti-smartphones. 

Pourquoi ce désaveu ? Comment se fait-il que ces dystopies pur jus n’aient soudain plus la cote ? La seule ringardisation, qui a aussi fait passer ces quinze dernières années les grandes franchises postapocalyptiques des sommets du box-office (Hunger Games) aux rayonnages DVD (Divergente), n’explique pas tout. Néofascisme, crise écologique et dérives du capitalisme jouent aussi leur rôle : le succès des fictions dystopiques a pâti de leur ressemblance croissante avec notre monde. Ainsi, selon une enquête de la revue professionnelle Publishers Weekly, pendant la crise du Coronavirus, les éditeurs de dystopie se sont désintéressés du genre, anticipant une perte d’envie du public : “Cela n’aura plus d’attrait à moyen terme”, tranchait une éditrice de chez Harper. La dystopie (vécue) a eu la peau de la dystopie (fictive), laissant le champ libre aux grandes utopies optimistes. Yolo ! 

La grande évasion

Pour la remplacer, une myriade de genres placés sous une bannière un peu fourre-tout qui tient en un mot-clé : escapism (to escape/s’échapper). Couvrant aussi bien le récit historique (qui connaît selon Publishers Weekly un fort regain d’intérêt) que les romans “à l’eau de rose”, terme désignant une littérature d’“évasion” qui propose au lecteur d’échapper temporairement aux affres d’un présent et d’un futur considérés comme trop anxiogènes. Le passé y fait effectivement figure de zone de refuge. Mais le futur n’en est pas pour autant totalement disqualifié… car il est encore possible de l’idéaliser, de l’investir dans la fiction par de nouveaux moyens positifs. C’est là qu’entre en piste un genre dont l’humanité n’avait plus beaucoup entendu parler ces dernières décennies – voire siècles – et dont le renouveau sonne comme un pied de nez aux Black Mirror, Divergente et consorts : l’utopie. Les “sociétés idéales”, visions de régimes futurs encapsulés où les humains du nouveau monde vivent dans des bulles de paix sociale et d’hygiénisme, ont la cote en 2020. 

Dans la série Brave New World, adaptée d’Aldous Huxley par NBCUniversal, l’humanité future (du moins une partie d’elle) a acquis la paix et la prospérité et observe une stricte organisation censée lui garantir le bonheur, orgies sexuelles incluses. Dans Utopia Falls, production canadienne diffusée par le service Hulu, un dôme protège ses occupants des ravages d’une guerre mondiale, et le récit suit les adolescents de cette colonie du nom de New Babyl, tandis qu’ils se préparent à un rite prenant la forme d’une compétition de hip hop (oui !). D’autres travaux se rattachant moins au genre, mais reprenant curieusement le terme d’utopie, s’ajoutent au tableau de ce qui commence à ressembler à une obsession contemporaine ; avec pour exemples Utopia d’Amazon (remake d’une série britannique de 2013 plaçant en son centre une secrète bande dessinée prophétique contenant les secrets de catastrophes à venir) ou American Utopia, film de Spike Lee consacré à la tournée du musical éponyme de David Byrne, ex-leader des Talking Heads. 

Le meilleur des mondes

Utopia Falls et Brave New World ont en commun le portrait d’une humanité incroyablement douce et bienveillante, dotée d’une organisation stratifiée à tendance totalitaire, censée lui octroyer des conditions optimales de bonheur et d’équilibre – au prix, bien souvent, des libertés individuelles. Pas exactement l’utopie, donc. Mais pour Jean-Paul Engélibert, auteur de Fabuler la fin du monde (2019, La Découverte) et spécialiste de ces littératures d’anticipation, “l’utopie et la dystopie vont toujours de pair. C’est une seule forme de fiction qui se déploie en miroir”, avec la description d’une société idéale portant, en germe, sa propre critique. Engélibert nous explique que l’utopie “pure”, la forme originelle du genre incarnée par les œuvres de Thomas More (L’Utopie, qui invente le terme), Voltaire (l’Eldorado de Candide) ou Rabelais (l’Abbaye de Thélème dans Gargantua), n’est plus à l’ordre du jour. “L’utopie comme fiction de projet politique est un genre dépassé, parce qu’on est en panne de projets politiques positifs : le modèle socialiste s’est éteint, et on n’a rien trouvé pour le remplacer. Imaginer une société meilleure qui sorte toute armée, avec ses lois, un système juridique, une forme architecturale, c’est une idée un peu finie.” Par ailleurs, l’utopie a un problème constitutif avec la fiction, qui complique son exploitation dans une série ou même un film : si, comme dit l’adage balzacien, “le bonheur n’a pas d’histoire”, alors un monde idéal n’a d’intérêt à être raconté que s’il peut être perverti. 

Mais le genre vit pourtant, et peut même connaître de puissantes résurgences, toujours désormais à l’intérieur du “couple utopie/dystopie”. Engélibert explique la naissance de ce double jeu à l’aune de l’histoire contemporaine : “L’utopie est devenue contre-utopique au XXe siècle, avec la menace de la réalisation des utopies, incarnée par la Révolution d’Octobre.” C’est ainsi que le siècle dernier a vu apparaître de grands auteurs mariant ou alternant utopie et dystopie : Aldous Huxley (Le Meilleur des Mondes), Margaret Atwood (La Servante écarlate, Le Dernier Homme), George Orwell (1984). L’utopie a plusieurs utilités. Elle sert à formuler des “propositions politiques à débattre”, qu’elle met à l’épreuve d’un récit, à l’instar des premiers grands exemples du genre et de leur rôle dans l’essor de l’humanisme. Elle sert aussi souvent à se réfugier, à “s’échapper” (on en revient à l’escapism), ce qui explique qu’on a récemment vu apparaître des objets en apparence paradoxaux : des utopies au passé. Dans la série Hollywood, sortie sur Netflix en 2020, le showrunner star Ryan Murphy (Glee, American Horror Story) imagine une version parallèle de l’âge d’or des studios américains, où les minorités sexuelles et raciales auraient bénéficié d’une industrie plus ouverte. Contemporaine d’uchronies “négatives” comme The Plot Against America (qui imagine l’élection d’un sympathisant nazi à la présidence des États-Unis en 1941), la série de Murphy tente une version positive, mélange personnages réels et fictifs et a été défendue par le showrunner lui-même en ces termes : “Je voulais créer une œuvre utopique, parce que c’est le genre de monde dans lequel je voudrais vivre, particulièrement maintenant.” 

On peut rapprocher son travail de celui de Quentin Tarantino, qui s’emploie à imaginer une Histoire améliorée, où la fiction répare les crimes du réel : un esclave affranchi se vengeant de ses anciens maîtres (Django Unchained), un commando juif éliminant les dirigeants du Troisième Reich avec quelques années d’avance (Inglourious Basterds), un acteur raté empêchant la Manson Family de commettre les meurtres tristement célèbres du Hollywood de 1969 (Once Upon A Time… in Hollywood). Engélibert encore : “Toute la littérature a une fonction compensatoire par rapport au réel, et il peut y avoir une manière d’idéaliser le passé, comme le futur ou le présent. Mais cela expose à un danger, consistant à vouloir échapper à la conflictualité du monde. C’est l’ambivalence du désir utopique : dans sa volonté d’imaginer un monde meilleur, il peut refuser de voir le monde tout court.”  


Make Our Planet Great Again

Si l’utopie œuvre sur le plan de l’organisation politique de la société (un monde prospère sans guerre ni maladie, à l’instar de celui de Star Trek qui a fait depuis 2017 son retour en séries avec Star Trek: Discovery puis Star Trek: Picard) ou sur celui des rapports sentimentaux et sexuels (l’inclusivité exacerbée de Hollywood ou de Brave New World), son nouveau terrain le plus actif concerne notre rapport à la nature. Les écologistes sont déjà des professionnels de la projection future, idéalisée (dans Utopia XXI, Aymeric Caron tentait en 2017 une version contemporaine de l’œuvre originelle de Thomas More) ou catastrophiste (n’importe quel rapport du GIEC, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). L’arrivée au centre de la pop culture de la préoccupation environnementale déploie ces projections dans des fictions de plus en plus nombreuses. La franchise amenée à dominer l’entertainment de la décennie à venir est une utopie écologiste : Avatar, dont le premier épisode est sorti en 2009 et dont James Cameron a prévu quatre suites datées 2022, 2024, 2026 et 2028. Si l’on n’en connaît pas encore le contenu exact, on a pu l’entrapercevoir au fil de la production du prochain volet, dévoilée par quelques publications officielles, révélations en interviews, indiscrétions de collaborateurs et posts sur réseaux sociaux. Camille Brunel, critique cinéma et spécialiste de Cameron, résume : “Ce que l’on sait, c’est qu’on ira à la rencontre d’autres tribus habitant la planète Pandora, et ce qu’on devine c’est que l’on va beaucoup aller sous l’eau.” Avatar est pour le scénariste et philosophe Sam Azulys une utopie de la “nature technologique”, permettant de poursuivre à la fois le rêve du progrès technique humain et celui d’une symbiose écologiste avec l’environnement : “On est confronté à une technologie biocompatible, faite de réseaux d’arbres et de prises neurales. C’est cela la véritable utopie d’Avatar.” 

Animal Kingdom

Où cette utopie doit-elle nous mener ? Vers les animaux, selon Camille Brunel. “Dans le temps qui s’est écoulé depuis le premier Avatar, James Cameron est devenu végan. Or il y avait des éléments troublants : les Na’vi sont somme toute très anthropomorphiques ; ils ont des montures, ils pratiquent la chasse. Je pense que l’étape d’après, c’est que Cameron abandonne ça pour nous accompagner sur un chemin intellectuel qui s’éloigne de l’humain.” Il anticipe la cruelle place que pourrait prendre cette utopie de la nature inviolée dans les années à venir : “L’éco-anxiété va se répandre comme une traînée de poudre dans la décennie 2020. Les populations d’éléphants vont s’effondrer, des espèces menacées ne vont cesser de disparaître, et tous les deux ans, à Noël, on ira s’émerveiller devant des animaux qui n’existent pas, qui seront individualisés, sublimes, paisibles. On ira se déculpabiliser devant Avatar, mais ce sera aussi probablement traumatique.” 

L’escapism trouve parfois ses limites. Également activiste animaliste et écrivain, Camille Brunel sort en cette rentrée deux romans d’anticipation, Les Métamorphoses (Alma) et Après nous les animaux (Casterman), imaginant tous deux le retour d’un règne animal sur une Terre débarrassée de ses humains (le premier par le fantastique, avec une série de métamorphoses animales ; le second à la suite d’une extinction virale). Même si ces deux livres projetant la fin de l’espèce humaine peuvent pour cette raison difficilement correspondre à l’idée que l’on se fait d’une utopie, ils n’y sont pas totalement étrangers : la coexistence interespèces et sa tentative d’idéalisation sont le grand sujet du sous-genre de “l’utopie animaliste”. Les livres de Brunel en sont des satellites de fiction, mais le rayon Essai a aussi son best-seller. Dans Zoopolis, une théorie politique des droits des animaux, sorti en 2011 et traduit en 2016 en France (Alma), Sue Donaldson et Will Kymlicka ont ainsi imaginé une société future dotée d’un cadre juridique permettant la cohabitation de l’homme avec des animaux, sans souffrance ni exploitation, mais sans non plus de séparation entre les deux mondes. Traduit en huit langues et couvert de prix, le livre est un pilier de la pensée animaliste contemporaine… mais aussi un rare exemple de retour aux origines du genre utopique, employé à la façon des Lumières. 

“Donaldson et Kymlicka proposent une tripartition du règne animal, explique Camille Brunel. Avec des animaux domestiques, sauvages et liminaires, et des droits associés à ces trois catégories. Montesquieu a proposé dans L’esprit des lois la tripartition des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Cinquante ans après, c’était la Révolution française. Verra-t-on celle des droits animaux en 2061 ?” C’est tout l’attrait de la pensée utopiste et des œuvres qui s’en réclament : lâcher la courte vue pour rêver très haut et très loin. Le retour du genre est forcément une bonne nouvelle, en ce qu’il signifie que l’humanité arrive encore à se penser à des horizons lointains, et à aspirer non seulement à sa survie, mais à son idéal. Il est aussi un marqueur politique fort, attestant des préoccupations centrales des époques : l’organisation politique, l’inclusivité sexuelle, la paix avec la nature et ses occupants de toutes espèces. Il est enfin le rappel qu’une idée irréalisable peut germer un jour, et se matérialiser des décennies, des siècles plus tard. Francis Ford Coppola vient ainsi de remettre en marche Megalopolis, un film inspiré du Metropolis de Fritz Lang, qui imagine une New York futuriste. Inutile de préciser à quel genre se rattache ce projet, le plus ambitieux jamais entrepris par le réalisateur d’Apocalypse Now et du Parrain : il s’agit bien sûr d’une utopie.