Camélia Jordana : "Je prends la place d’un témoin de la France"

Sa Victoire de la musique en poche, Camélia a de quoi narguer ceux qui étaient passés à côté d'un album étonnant et profondément politique, au sens le plus noble du mot. Interview XXL et shooting de la jeune chanteuse, actrice désormais reconnue, et fine connaisseuse de mode.
Bomber en soie brodée LOUIS VUITTON. Photos Ricardo Gomes. Réalisation Hugo Toucas.
Bomber en soie brodée LOUIS VUITTON. Photo Ricardo Gomes. Réalisation Hugo Toucas.

Au gré de nombreux choix artistiques audacieux, Camélia Jordana combine musique, théâtre et cinéma. À 26 ans, elle a sorti cet automne son troisième album Lost, dont elle incarne les textes engagés en anglais, en français et en arabe et vient de rafler une Victoire de la musique (catégorie musique du monde). Après son César du meilleur espoir féminin pour Le Brio d’Yvan Attal avec Daniel Auteuil, elle tourne actuellement plusieurs films et prépare une pièce de théâtre. En jeune femme passionnée de mode, Camélia se prête aujourd’hui à un tout autre exercice pour Mixte. Rencontre sur un shooting. 

Mixte Parlons des tenues choisies pour cette séance mode… 

Camélia Jordana Comme Ricardo Gomes photographie en noir et blanc, il voulait des habits assez sobres et androgynes. Du coup, j’ai demandé à Hugo Toucas, le styliste avec lequel je travaille, de trouver les vêtements les plus graphiques possible. Ce n’est pas tous les jours qu’on fait dix pages d’un magazine de mode, autant s’amuser ! On a un magnifique ensemble Margiela oversized, surréaliste, sublime. Une tenue Vuitton, le premier look du dernier défilé au Palais Royal, la veste boule bleue incroyable, portée par une nana avec une coiffure afro trop belle, on aurait dit qu’elle venait d’être larguée par un hélico en plein désert, c’était dément. Il y a aussi un look Dior de leur collection équestre, assez ludique. Un look Prada sublime, moins boyfriend, très Prada, plus féminin, fin 60s début 70s, avec les talons carrés, la cheville ouverte... 

M. Vous êtes très au fait des collections ! 

C. J. J’adore la mode ! 

Costume en laine et soie MAISON MARGIELA.
Costume en laine et soie MAISON MARGIELA. Photo Ricardo Gomes. Réalisation Hugo Toucas.

M. Comment conciliez-vous votre goût pour la mode et vos valeurs de jeune femme engagée ? 

C. J. C’est une très bonne question, et un grand sujet pour toute mon équipe ! Mais pour moi, ça n’en est pas un : dans n’importe quel ghetto on trouve des poulettes et des mecs pour qui le style est hyper important. Que l’on soit engagé et politisé ou pas, qu’on ait de l’argent ou non, on peut aimer la mode. Moi je n’en ai pas les moyens non plus, mais étant donné mon métier, j’ai une certaine visibilité et de ce fait les marques me prêtent des vêtements. L’idée n’est pas de montrer que j’ai les moyens de porter du Margiela. Je prends ça comme quelque chose d’artistique. Mais c’est drôle, parce que ma génération – peu importent ses moyens – suit les réseaux sociaux montre un engouement pour la mode. Même des kids qui ne gagnent pas encore leur vie vont économiser pour avoir un sac Gucci ou des chaussures Dior. C’est chouette que les gens se donnent les moyens de se faire plaisir. De tout temps, un peu de luxe a toujours permis aux femmes et aux hommes de se rassurer et de se sentir en confiance. 

M. Vous évoquez votre métier. Vous n’avez que 26 ans, mais depuis votre premier album, vous avez tourné dans beaucoup de films et obtenu en 2018 le César du meilleur espoir féminin, c’est déjà beaucoup. Vous êtes-vous déjà demandé si vous n’alliez pas arrêter la musique ? 


C. J. Oui, mais pas pour ces raisons. Je me suis posé la question pour la première fois cette année, mais c’était lié aux conditions imposées par l’industrie musicale, qui dépassent les artistes. Côté cinéma, c’est assez complexe également : là où en musique on fait son propre job, qui n’empêche pas les autres de créer de leur côté, on est malheureusement en concurrence lors des castings. Quand on obtient le rôle, il y a une reconnaissance importante. Psychologiquement, tu deviens tout à coup celle que l’on cherchait. L’idée est alors de sublimer un personnage, ce qui narcissiquement est assez gratifiant. En musique, il y a beaucoup plus de combats à mener, en partie parce que je suis à la place du réalisateur ou de la réalisatrice. C’est mon projet, c’est à moi de pousser, de tirer, de porter une équipe, de défendre mes positions. Attention, c’est mon choix ! Tous les artistes n’ont pas forcément envie d’écrire et de réaliser leurs clips, d’écrire et d’arranger leurs chansons… Mais ça me demande beaucoup trop d’énergie là où je considère que mon travail est de créer et de raconter, pas de me battre quotidiennement pour défendre mon art. Dans le cinéma, évidemment il y a des débats, mais ils restent ouverts, c’est une émulation. Et puis, je ne suis “que” comédienne, c’est très confortable pour moi. 

M. À quel point le César a-t-il accéléré votre carrière cinématographique ? 

C. J. Avant, on me proposait des rôles de femme arabe. Depuis Le Brio, on me propose tout simplement des rôles de femme. C’est très agréable. Mais déjà, dès l’annonce de mon premier rôle dans un film de cette envergure, les propositions s’étaient accélérées. Il y a eu Chacun pour tous, Red Snake, Curiosa, dont j’avais passé le casting deux ans plus tôt… Le cinéma prend des années. 

M. Vous jouez également au théâtre. Vous trouvez qu’il y a des similitudes avec les concerts ? 

C. J. C’est très différent. Au théâtre, on est porté par la pièce et le travail n’est pas d’aller chercher le public comme en concert. Là, je vais jouer dans Rien ne se passe jamais comme prévu, sur un texte de Kevin Keiss, aux côtés de l’acteur Niels Schneider. La metteuse en scène, Lucie Berelowitsch, s’inspire énormément de ses comédiens, on a fait des workshops tous ensemble avec beaucoup d’improvisations. On sera en résidences tout le mois de février en Normandie puis en représentations en France jusqu’à fin mars et à Paris aux Bouffes du Nord à l’automne. Mais encore une fois, ce n’est pas mon projet, je me l’approprie, mais ce n’est pas moi qui me suis battue pour le monter. 

M. Vos dix années de carrière musicale vous ont-elles fatiguée ? 

C. J. En effet. Et pour être honnête, l’industrie musicale actuelle n’a rien à voir avec celle d’il y a dix ans lorsque je suis arrivée. C’était le creux de la vague, mais j’ai eu la chance de faire un album à succès, on en a vendu 200 000 exemplaires. Quatre ans plus tard, pour mon deuxième album, la situation avait déjà beaucoup changé, et quatre ans après il y a encore plus de contraintes qui impactent la musique. Par exemple, mon album compte douze pistes alors qu’il y a dix chansons. Mais j’ai été obligée de couper les morceaux parce qu’ils étaient trop longs pour exister sur les playlists de streaming. On crée donc en fonction de la plateforme qui va relayer son projet. C’est violent. On ne dicte pas à un peintre les couleurs de son tableau en fonction de la teinte du mur sur lequel il sera accroché ! 

M. Mais en tant qu’actrice, on vous impose également une direction ?

C. J. En ce moment, je tourne dans La Nuit venue, le premier film de Frédéric Farrucci, dans lequel je joue une stripteaseuse. Avec Frédéric, on ne cesse de débattre. Il est extraordinaire, il part du principe que s’il n’arrive pas à me convaincre, c’est qu’au final son idée n’est pas si bonne. Pour les costumes, par exemple, nous avons débattu jusqu’au tournage : mon personnage est une stripteaseuse qui se fait du fric, il n’y a donc pas de raison qu’elle porte les fringues que moi j’achète chez Zara. 

M. Est-il plus facile d’argumenter avec un jeune réalisateur comme Frédéric Farrucci qu’avec un Yvan Attal ? 

C. J. Avec Yvan, il y avait moins à défendre, déjà parce que le personnage du Brio était beaucoup moins éloigné de moi que la stripteaseuse de La Nuit venue. Et puis, comme Yvan est comédien, il montre ce qu’il veut sans s’en rendre compte. Ce que j’aime dans le rôle que m’offre Frédéric, c’est qu’il m’emmène là où je ne suis encore jamais allée : mon personnage est une punaise, elle est très mystérieuse, sombre, intrigante, alors que jusqu’à maintenant j’ai toujours joué des rôles de femmes fortes, lumineuses, vivantes. C’est très chouette d’avoir des réalisateurs qui proposent quelque chose de différent de ce que vous avez fait avant, qui vous poussent. C’est ludique et ça me fait travailler davantage. De toute façon, s’il y a des arguments, on peut toujours discuter. Par exemple, quand j’ai parlé de Lost à ma maison de disques, elle m’a fait remarquer que je voulais sortir un album qui témoigne de la société française alors qu’il ne comportait aucune chanson en français… Elle avait raison et je l’ai entendue. 

M. Parce qu’à l’origine, votre album Lost était uniquement en anglais ? 

C. J. Au départ, ce n’était pas un projet, mais juste des chansons que nous enregistrions comme ça avec Laurent Bardainne (le leader du groupe de rock Poni Hoax, ndlr). Puis j’ai récupéré le bébé, j’y ai mis le sens que j’ai voulu, j’ai réarrangé, écrit de nouvelles chansons. Évidemment, devenu un album dans lequel je prends la place d’un témoin de la France, il ne pouvait pas être chanté qu’en anglais. S’y sont donc greffés le français, puis l’arabe, parce que ça faisait sens avec ce que je racontais et les influences musicales de l’album. Mais je parle mieux l’anglais que l’arabe, pour lequel j’ai demandé de l’aide à ma mère et à mes tantes. 

Veste en laine MIU MIU.
Veste en laine MIU MIU. Photo Ricardo Gomes. Réalisation Hugo Toucas.

M. Vous attachez beaucoup d’importance aux femmes qui vous entourent… 

C. J. C’est vrai. Et la chanson “Pas ton temps” est un hommage à ma tribu féminine. J’y parle de la Poncette, la cité dans laquelle vivait ma grand-mère quand j’étais petite, à La Valette-du-Var en banlieue de Toulon. Elle en est enfin partie le jour de la sortie de l’album, le 9 novembre dernier, c’était un signe incroyable ! J’y ai des souvenirs de mariages fabuleux et très précis, dont celui d’une de mes tantes – c’est sa voix qu’on entend à la fin de la chanson – où l’on passait de la maison de la mariée à celle du marié en descendant entre les tours de la cité, les femmes disant une prière magnifique et les “youyous” s’élevant en toute beauté. J’avais le souvenir sublime d’une cité pleine de joie et de fête alors qu’elle est aujourd’hui toute triste. 

M. Votre chanson “A Girl Like Me” parle de différentes femmes. D’où vous vient cette faculté de raconter des histoires ? 

C. J. Sur une bouche de métro en bas de la rue des Martyrs, j’ai vu une famille de réfugiés ; la femme était voilée d’un drapeau américain. Je me suis demandé quelle addition d’événements avait créé ce tableau hallucinant. Je parle aussi d’une fille saoule en minijupe et maquillée, qui tombe de vélo mais ne veut pas qu’on l’aide. Je l’ai réellement vue. Qui sait, ça aurait pu être moi. Je défends cette notion de témoin parce que je me suis sentie acculée par un manque de repères. Il y a un système qui ne fonctionne plus, avec un gap entre ma génération et les dirigeants qui sont en majorité des hommes, blancs, vieux et riches. C’est pour ça que je suis allée à Calais. J’y ai vu les élans de solidarité dont font preuve toutes les générations, ça m’a aidée à mettre de la lumière sur mes chansons, à montrer qu’il y a de l’espoir.

Album Lost (Sony Music).


Pull et jupe en coton et soie, veste en cuir PRADA.
Pull et jupe en coton et soie, veste en cuir PRADA. Photo Ricardo Gomes. Réalisation Hugo Toucas.

Shooting + Photo : Ricardo Gomes. Réalisation : Hugo Toucas. Coiffure : Teo Del Frate. Maquillage : Julia Floch Carbonel.

Video + Director: Yann Morrison. Assistant Director: Salomé Socroun. Mixte Magazine Production Creative Directors: Christian Ravera & Guy Guglieri. Fashion Director: Franck Benhamou. Production: Marjorie Van Hoegaerden. Talent: Camélia Jordana in a total look Prada. Stylist: Hugo Toucas. Hair Artist: Teo Del Frate. Make-up Artist: Julia Floch Carbonel. Music: ”Freddie Gray“ Camélia Jordana