Casting mode : vers de nouvelles singularités ?

Une nouvelle génération de créateurs et de directeurs de casting invite à défiler sur les catwalks des physiques qui ne rentrent pas dans les cases. Une démarche bienvenue pour promouvoir la diversité sur et même au-delà des shows. Enquête.
Photo Nicolas Wagner - chemise imprimée et pantalon Kenzo
nick hadad : chemise imprimée et pantalon Kenzo - Photo Nicolas Wagner - Réalisation : Benjamin Sturgill

Elle, c’est Safia Bahmed-Schwartz, rappeuse, artiste et tatoueuse française. Aujourd’hui, elle ne déambule pas à travers les Beaux-Arts, mais sur le podium de la marque parisienne Koché. Avant et après, défilent également Regina Demina, réalisatrice et performeuse ; Simon Thiébaut, à la tête des soirées queer ParkingStone ; Morgan Blanc, DJ d’avant-garde marseillais. Tous viennent raconter un nouveau Paris, une génération qui chamboule l’obsession classique de la mode pour l’extrême jeunesse, la maigreur et les beautés standardisées. Christelle Kocher, à la tête de la marque qui porte son nom (à une lettre près), est l’exemple parfait d’un revirement dans l’industrie : passée par les ateliers Chloé, Dries Van Noten et Bottega Veneta, et en parallèle toujours à la tête des ateliers Lemarié (studio de plumasserie détenu par Chanel), la créatrice lance sa marque en 2015, désireuse de croiser une esthétique urbaine et une fabrication haute couture. Son casting finira par faire presque autant parler de la griffe que ses silhouettes hybrides : métissées, de différentes générations, tailles, occupations, Christelle ne les a pas choisies “en termes de standards de mode ; elles étaient simplement des rencontres qui m’inspiraient une autre vision et une énergie puissante”, dit-elle à propos de ces visages loin d’une stratégie marketing, diffusant une image plus inclusive du chic et du genre. 

Elle s’inscrit dans la tendance grandissante du casting dit sauvage – soit des personnalités dénichées dans la rue ou en soirées, et qui dégagent une force et une allure instinctives, apportant une forme d’authenticité au propos véhiculé. Ce n’est pas nouveau à proprement parler : dans les années 2000 déjà, Raf Simons et Hedi Slimane allaient piocher des bad boys dans un Shoreditch ou un Berlin alors bouillonnant pour souligner leurs démarches rock. De la même façon, Jacquemus et Vetements, au style DIY et parfois punk, par leurs podiums peuplés d’amis et de physiques singuliers se sont eux aussi fait remarquer. Aujourd’hui, la vague célèbre une plus grande mixité ethnique, mettant en lumière l’absence de diversité dans l’industrie de la mode. Ainsi, chez Hood By Air – label new-yorkais qui fait défiler des personnalités de toutes corpulences comme l’artiste queer Boy Child –, le fondateur Shayne Oliver voulait décloisonner les attentes raciales autour du style. “Il y avait des marques très blanches et d’autres très noires, tout comme les sous-cultures : aujourd’hui c’est une griffe hybride sans catégorie que l’on cherche, et ça commence souvent par le podium”, analyse-t-il au sujet de son chic qui remixe signifiants hip hop et punk. Chaque saison, Hood By Air travaille de près avec Kevin Amato, photographe et casteur connu pour ses trouvailles de kids de tous horizons. Depuis une décennie, ce New-Yorkais s’affaire à photographier une jeunesse du Bronx, ce qui lui vaut de se voir confier les castings de plus en plus de marques (entre autres, Rick Owens, Off-White by Virgil Abloh, VFiles). “Il y a eu un vrai réveil, l’envie de créer un espace pour tous ceux qui ne rentrent pas proprement dans les cases prédéfinies du genre, du success story classique, de l’idéal hétéronormé blond aux yeux bleus”, explique-t-il. Preuve, s’il en est, de l’engouement et de son succès : il publie cet automne son livre Les Importants chez Phaidon, dans lequel on croise Luka Sabbat, la chanteuse provoc’ Maluca ou l’icône de rap Mykki Blanco avant qu’ils ne soient connus. “Cette vision ne rentre pas dans les cases, mais incarne un nouveau monde : il s’agit de la fière revendication d’une fluidité genrée comme raciale. On ne sait pas d’où ils viennent, avec qui ils couchent, à quoi ils s’identifient, et c’est sans importance : on devine une passion et un avenir”, dit Alix Browne, rédactrice en chef du magazine W, au sujet de cette tendance des ‘vraies gueules’ et du travail de Kevin Amato. Dans une Amérique souvent obsédée par le pedigree, le CV, l’apparence régulée au millimètre près, cette zone de flottement permet d’exploser les attentes d’une société aux idéaux capitalistes, normés et blancs. 

Autre acteur clé de la mouvance : Deiwght Peters, fondateur de l’agence Saint en Jamaïque, qui s’affaire, entre autres, à trouver des physiques noirs ou métissés correspondant à des marques dont l’ADN et l’idéal sont souvent très blancs et le casting habituellement caucasien, telles que Céline, Saint Laurent, Vetements. Ainsi, cette saison, il introduit Naki Depass chez Veroniqe Branquino ou Tami Williams chez Sonia Rykiel : “Le visage du luxe est aussi international que les followers sur instagram, on parle réellement au monde entier et cela doit se voir dans le casting”, explique-t-il. Les agences Rockmen à Paris ou Tomorrow is Another Day à Berlin pimentent aussi les standards de beauté masculine de tronches moins clichées, à l’instar des magazines fashion comme en témoigne notre série mode “The Dreamers”. Tous n’y voient pas qu’une tendance de passage, mais un sentiment d’urgence et d’action quasi-politique. À l’heure où l’Amérique s’apprête à quitter le premier couple présidentiel noir de l’Histoire et potentiellement à accueillir un conservateur débridé aux propos aussi racistes que sexistes – en plein pic d’attaques brutales contre la jeunesse afro-américaine ; et en France, sur fond de Front national grandissant : “On a trop vu l’Histoire se répéter pour ne pas s’inquiéter du climat actuel, alerte Kevin Amato. Cette démarche promeut une unicité où tous les clans, les genres, les couleurs, les classes sociales peuvent cohabiter, au moins le temps d’une collection”.