Enfin une marque de mode qui répare la mode

Loin de la fast fashion et des dégâts écologiques de l'industrie textile, Jennifer Chambaret et Jeanne Vicerial nous ouvrent les portes de leur Clinique Vestimentaire, atelier de couture parisien aux allures de fab lab où l’on parle sur-mesure innovant, fin de rouleaux et pinces de médecine. L’avenir de la mode se jouera-t-il sur une table chirurgicale ?
Jennifer Chambaret et Jeanne Vicerial, fondatrices de Clinique Vestimentaire, par Martin Neumann
Jennifer Chambaret et Jeanne Vicerial, fondatrices de Clinique Vestimentaire, par Martin Neuman.

De longues études en métiers d’art et un passage aux Arts déco ont conduit Jennifer Chambaret et Jeanne Vicerial à monter leur Clinique Vestimentaire qui, comme son nom l’indique, entend réparer la mode comme on répare les vivants : avec rigueur, excellence, précision. Interview. 

Mixte Comment vous définissez-vous ? Clinique Vestimentaire est-elle une entreprise, un atelier, une start-up ? 

Clinique Vestimentaire Notre studio est autofinancé et indépendant. Il est pensé comme une structure susceptible d’accueillir d’autres projets. Nous sommes encore toutes deux auto-entrepreneuses. Le statut d’entreprise sera intéressant quand nous ne serons plus seulement en phase de production et que Jeanne aura validé sa thèse : nous pourrons alors avoir accès à une aide d’État à l’innovation qui soutient les entreprises abritant des docteurs…

M. Comment vous êtes-vous rencontrées ? 

C. V. À l’école. Après nos études, discuter autour du corps et du vêtement nous a vite manqué. Il y a deux ans, on s’est lancées. On a commencé à tout dessiner à deux en utilisant beaucoup de noir et un peu de gris. Nous voulions instaurer une base suffisamment forte pour mettre en avant notre travail sur la matière, la coupe et la relation de nos vêtements à la lumière. 

M. Vos matières de prédilection ? 

C. V. Tout ce qui est naturel. Nous nous servons parfois de fils pour créer nos propres agencements et Jeanne développe un robot de tricot-tissage que nous serons peut-être un jour amenées à utiliser. Le toucher nous importe beaucoup. Pour certaines pièces, c’est la matière qui nous inspire le volume. En tant que jeune studio, on ne peut pas se permettre de commander 300 mètres de tissu. Du coup, on cherche des occasions, des fins de rouleaux, des invendus. On teste, on expérimente. Jennifer part généralement de l’extérieur vers l’intérieur et Jeanne de l’intérieur vers l’extérieur. Nos empiècements de fils tissés sont assez représentatifs de la façon dont nos travaux respectifs s’imbriquent.

Etudes préparatoires - Dessin de Jeanne Vicerial
Etudes préparatoires - Dessin de Jeanne Vicerial

M. Helmut Lang pour le noir ? Margiela pour la blouse blanche ? APC pour le nom ? Quelles sont vos inspirations ? 

C. V. Nous n’avons pas de moodboard, nous fonctionnons à l’envie, même si nous acceptons ce que les gens projettent. Cette robe tout en fils, par exemple, a été inspirée par l’exposition sur Mariano Fortuny au Palais Galliera. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas la référence mais le rendu, l’impression, en la voyant de loin, d’un tissu plissé. C’est en s’approchant que l’on découvre que cette robe est en mèche de fils.

M. Vos expérimentations dans le sur-mesure semblent ouvrir des perspectives tant en couture qu’en prêt-à-porter. 

C. V. Nous travaillons trois catégories de sizing : le vrai sur-mesure, sur commande ; nos pièces de prêt-à-porter, à la limite du one size ; et ce que nous appelons le “prêt-à-mesure”, qui répond à une envie de sur-mesure dans le prêt-à-porter. Nos coupes et tailles s’adaptent sur l’individu, certaines pièces allant du 36 au 42, ce qui augmente la durée de vie du produit. Le vêtement ne doit pas être une pièce fixe à laquelle on se mesure ; au contraire, c’est à lui de nous suivre. Le système de taille et de gradation souffre de limites qui s’observent dans la réalité du marché : par les invendus ou la difficulté de s’habiller quand on est grand ou petit. Nous classons nos vêtements par hauteur. 

M. Clinique Vestimentaire vise-t-elle à réparer une mode malade ? 

C. V. Nous ne sommes pas là pour délivrer un discours théorique ni critique sur la mode. La réalité est ce qu’elle est : difficile et compliquée. Mais notre génération est portée par un vent favorable. Les jeunes sont obligés de trouver d’autres modèles de production. À notre échelle, nous savons que nous pouvons y contribuer.