Comment rester fidèle à soi dans la mode ?

En art comme ailleurs, “reputation is repetition”. La répétition symbolise l’identité. Elle rassure donc tout le monde : le principal concerné comme le monde extérieur. Mais avec la répétition pointe aussi la névrose et ses risques... Petite analyse mode par le journaliste Olivier Nicklaus parue dans notre nouveau numéro consacré au thème "Be True, Be You".
Photo : Matthew Brookes. Réalisation : Bill Mullen.
Photo : Matthew Brookes. Réalisation : Bill Mullen

Vendredi 28 septembre 2018, parvis de l’église des Invalides. Sur une bande-son du groupe La Femme, dans un espace transformé en boîte de nuit, défile la première collection d’Hedi Slimane pour Celine, baptisée “Journal nocturne de la jeunesse parisienne”. C’est l’événement de la saison. Et qu’est-ce qu’on voit ? Du noir, beaucoup de noir, dans toutes ses nuances. Et la fameuse ligne acérée : pantalon slim et veste étroite – à peine allongée pour l’occasion. Les garçons portent des costumes étriqués avec de fines cravates. Les filles arborent des voilettes et, de temps en temps, une robe rouge ou verte, comme pour mieux souligner la suprématie du noir. 

De Slimane à nan Goldin

Sur Instagram, immédiatement, les réactions fusent, polarisées entre cris d’amour et de haine. Mettons de côté celles qui regrettent Phoebe Philo. Il était bien naïf d’imaginer que Slimane ait pu vouloir, d’une manière ou d’une autre, perpétuer le style de celle qui l’a précédé. D’ailleurs, pour ceux qui en doutaient, il avait parlé de “l’an Celine 01”, redéfini le logo en zappant l’accent aigu, et même effacé brutalement du compte Instagram de la maison toutes les images des campagnes cérébrales et militantes de l’ère Philo faisant référence à l’écrivaine américaine Joan Didion. Mais quand on y pense, les réactions extrêmes, d’adoration ou de rejet, disent finalement la même chose de cette première collection : c’est du Hedi Slimane davantage que du Celine. Cela n’a rien d’une surprise étant donné que, dans chaque maison où il est passé, de Dior Homme à Saint Laurent, Hedi Slimane a toujours fait du Hedi Slimane. Il n’aura eu de cesse d’affiner et d’affirmer son propre style pensé pour un idéal adolescent, mince voire maladivement maigre. Dans une interview accordée au Figaro, il reconnaissait d’ailleurs poursuivre “obsessionnellement une allure, une silhouette”. Et l’économie de la mode s’accommode très bien de cette monomanie, puisque lorsque Slimane était arrivé chez Saint Laurent (avec les mêmes cris d’orfraie des antis), les ventes étaient montées en flèche. LVMH, propriétaire de Celine, compte évidemment que l’ère Slimane rapporte encore plus que l’ère Philo. 

Côté business, creuser toujours le même sillon se révèle diablement efficace : le devenir marque, reconnaissable à la première image, est une sorte d’assurance-vie. Mais côté artistique, qui est le plus créatif ? Celui qui revient inlassablement sur ses obsessions ou celui qui se remet en cause à chaque collection ? Éternelle question de l’histoire de la mode, qu’on pourrait cristalliser par l’opposition entre deux figures tutélaires : Yves Saint Laurent, cherchant le style absolu et déclinant à l’infini ses pièces fétiches telles que le smoking pour le soir, versus Karl Lagerfeld, ne croyant qu’en la mode et ses changements d’humeur, oubliant toujours ce qu’il a fait la veille et se jetant avec appétit sur de nouvelles idées dans l’air du temps. Ce dernier était pourtant présent à ce premier défilé pour Celine où Hedi Slimane insistait ainsi sur ses obsessions. Et dans le registre du sillon éternellement creusé, on pourrait aussi ranger des créateurs aussi différents qu’Azzedine Alaïa, Yohji Yamamoto, Ann Demeulemeester ou Rick Owens. Reste l’un de ces paradoxes propres à la mode qui voit les créateurs les plus singuliers de notre époque (au sens où ils ont un style immédiatement reconnaissable) s’exprimer non pas sous leur nom mais sous celui d’une maison établie : Hedi Slimane chez Celine donc, mais aussi Nicolas Ghesquière chez Louis Vuitton ou encore Olivier Rousteing chez Balmain. S’ils y restent au lieu de créer une maison à leur propre nom, c’est qu’ils savent (c’est prouvé) qu’ils vendront davantage ainsi, à l’abri d’un nom déjà internationalement connu. Au-delà de la mode, ce principe de l’identité par la répétition se retrouve dans tous les arts. Ne reproche-t-on pas en effet à Annie Ernaux d’écrire toujours le même livre ? Ne sait-on pas à la vue d’un nain et d’un rideau rouge qu’on est dans un film de David Lynch ? Un corps malade du sida photographié dans une lumière crue n’évoque-t-il pas immédiatement Nan Goldin ? Le groupe AC/DC ne tient-il pas depuis plus de quarante ans avec l’éternelle combi riff de guitare/batterie binaire/cri aigu évoquant rock’n’roll et poitrine féminine ? On pourrait prolonger la liste à l’infini. 

l'inspiration à l'heure des algorithmes

En art comme ailleurs, “reputation is repetition”. La répétition symbolise l’identité. Elle rassure donc tout le monde : le principal concerné comme le monde extérieur. Mais avec la répétition pointe aussi la névrose et ses risques : pourquoi mon inconscient me pousse-t-il à faire toujours la même chose, comme si je ne pouvais pas sortir de ce cycle de répétition ? Ne vais-je pas m’user à ainsi toujours emprunter les mêmes circuits ? Au bout de combien de répétitions des mêmes comportements vais-je souffrir de me sentir enfermé ? Comment être libre quand on se répète ? Si, du point de vue de la psychanalyse, le risque pris à se répéter est évident, l’approche sociologique voire philosophique apporte un contrepoint. En 2015, dans son essai Les Irremplaçables, la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury s’en prenait au cliché selon lequel “personne n’est irremplaçable” et à ses ravages, particulièrement dans le monde du travail. Elle insistait sur la fragilité contemporaine du processus de subjectivation dans l’État de droit, dont l’idéologie néolibérale sape peu à peu les fondements. “L’entreprise de désolation opérée par le pouvoir, écrit-elle, vise à détruire chez l’individu son sentiment d’irremplaçabilité.” Ne rien lâcher de soi, donc, ce qui peut passer par la fidélité à soi-même, au prix de la répétition. C’est ce qu’exprime la fameuse phrase de Cocteau : “Ce que l’on te reproche, cultive-le, c’est toi.” Certes, un esprit fragile, qui aurait du mal à s’affirmer, à ses propres yeux comme à ceux des autres, trouvera dans ce mot de Cocteau le courage d’insister. Mais pour une personnalité plus solide, il peut aussi y avoir danger à ainsi se complaire dans le soi, au risque de développer une étanchéité au monde extérieur. Un bon exemple de ce risque d’appauvrissement est le phénomène très contemporain des algorithmes. Si vous vous abonnez à Netflix et y regardez, par exemple, des séries policières, vous pouvez être sûr que l’algorithme vous proposera indéfiniment des séries du même genre. Or un esprit curieux peut avoir envie de regarder ce type de programme le lundi et une comédie romantique le mardi. C’est bien là le travers d’une époque où les réseaux sociaux nous poussent à nous complaire dans le même cercle d’“amis” ou de “followers” et nous font lire constamment les mêmes informations. Ceux qui ont pris le risque de faire toujours la même chose ont parfois fini par le payer. 

Un cinéaste comme Wong Kar-Wai, à la signature immédiatement reconnaissable, si adulé dans les années 90, est actuellement totalement déconsidéré. Les tableaux expressionnistes de Bernard Buffet, tant aimés dans les années 70 (son fameux clown, triste à mourir, dont les reproductions ornaient jusqu’aux cantines des collèges à l’époque) provoquent aujourd’hui des grimaces indignées. Parfois, l’obsession de l’artiste a même des résonances plus cliniques, comme le montre le cas limite du performeur russe Piotr Pavlenski, connu pour s’être cousu les lèvres pendant le procès des Pussy Riot en 2012, s’être coupé l’oreille droite en 2014 pour protester contre une utilisation politique des centres de psychiatrie russes, ou pour avoir mis le feu en 2017 à un bâtiment de la Banque de France dans le but d’“attirer l’attention sur le fait que la Banque a pris la place de la Bastille, et les banquiers celle des monarques”. Outre ses démêlés judiciaires (il est mis en examen pour “destruction du bien d’autrui par un moyen dangereux pour les personnes”, ce qui est passible de dix ans de réclusion criminelle), Pavlenski a fait l’objet d’un examen psychiatrique qui a diagnostiqué chez lui des obsessions délirantes et des troubles de la personnalité. Avis aux amateurs… 

Voyage, voyage

Mais aussi fou soit-il, l’artiste pointe une réalité : la violence de notre monde pousse chacun à se replier sur son socle personnel. D’ailleurs, la crise des Gilets Jaunes peut être vue comme un conglomérat de milliers de révoltes individuelles contre la violence sociale. Et l’on peut considérer qu’une certaine capacité à accueillir le monde répond à l’assignation contemporaine à “rester soi-même”. Ainsi, si un Karl Lagerfeld a tenu aussi longtemps dans l’univers pourtant dur de la mode, c’est précisément parce qu’il pouvait compter sur sa capacité à saisir l’air du temps, et à s’en emparer pour y coaguler sa propre fantaisie. Et la jeune génération de créateurs – ceux qui tiennent à fonder une maison à leur propre nom, comme Jacquemus, Marine Serre ou Matty Bovan – exprime une volonté d’assumer une singularité sans pour autant renoncer à accueillir le monde. Car la limite de la fidélité à soi-même, c’est le sur-place, voire le cercle vicieux. 

L’ouverture sur le monde, l’adaptation, la plasticité, comme on le dirait en neurosciences, doivent être pensées comme des contrepoints à ce risque plutôt que comme des menaces d’effondrement de ce soi-même que chacun a peur de ne jamais trouver. Et c’est également en sortant de soi, en rencontrant le monde, qu’on peut y parvenir. Que vaudrait l’idée du voyage si on retournait toujours au même endroit ?