Daniel Johnston, icône du rock alternatif, nous a quittés

Monument dans le milieu du rock alternatif, l'auteur-compositeur, plasticien et dessinateur américain Daniel Johnston, est mort mercredi 11 septembre à 58 ans. Coqueluche de Kurt Cobain, Johnston avait fait l'objet d'un article paru dans le Mixte d'avril-mai 2005 à l'occasion d'une exposition de ses dessins à l'Art's Factory à Paris. Écrit par Dave Calhoun, ce portrait permet de comprendre un peu mieux cet artiste torturé. À relire ci-dessous.
Daniel Johnston
Daniel Johnston

L'incroyable histoire de Daniel Johnston, artiste et musicien torturé qui a inspiré Kurt Cobain. Parcours atypique d'un amoureux fou de la création. 

Difficile d'imaginer une icône rock plus incongrue que le musicien et artiste américain Daniel Johnston. Il suffit de regarder une photo de l'auteur-compositeur-interprète de 43 ans pour comprendre qu'il ne vient pas du moule habituel. Où sont les pommettes saillantes, le physique svelte, le costume étriqué, la mèche asymétrique ? Johnston n'arbore ni grands airs ni esbroufe. Sa musique et ses influences ne sont ni maniérées ni branchées. De sa plume jaillissent des chansons d'amour sublimes, honnêtes et souvent pleines de traumatismes. Quand on connaît son histoire, on a du mal à y croire. Une vie étonnante de créativité malgré les entraves de sérieux troubles psychologiques. 

Johnston est l'outsider musical ultime, un homme qui a commencé à enregistrer des albums chez lui sur un magnétophone au début des années 80 et qui a hanté depuis les coulisses de l'industrie, continuant de créer malgré les crises maniaco-dépressives à répétition. Les fans de Johnston sont incroyablement dévoués sans être légion. Ses pairs de l'underground musical américain ont un respect sans limites pour lui. Mark Linkous de Sparklehorse : "Daniel Johnston a écrit les chansons les plus tristes et les plus drôles que j'aie jamais entendues. Lorsque je prends une guitare ou que je chante, je me sens prétentieux et impur par rapport à Daniel. Il a l'enthousiasme d'un garçon de 12 ans et les dons musicaux de Buddy Holly ou des Beatles." James McNew de Yo La Tengo : "Les chanson de Daniel sont si personnelles qu'on se dit qu'on écoute quelque chose qu'on ne devrait pas entendre." 

Illustration Courtesy par Daniel Johnston
Illustration Courtesy par Daniel Johnston

L'amour et l'admiration pour Johnston parmi ses pairs sont tels que des artistes dont Linkous, Beck, les Flaming Lips et Tom Waits ont enregistré l'année dernière un disque de reprises, The Late, Great Johnston : Discovered Covered. Leur sentiment émane principalement de la beauté des oeuvres de Johnston, des chansons brutes et tendres qui ne cachent rien des émotions réelles ressenties par l'artiste, mais aussi de leur admiration pour une homme qui a continué à créer implacablement malgré des attaques sérieuses (souvent au péril de sa vie).

Né en Californie et élevé en Virginie, Johnston se dévoue à la vie d'artiste dès son adolescence. L'un de ses premiers morceaux, Story of an artist, raconte la confusion éprouvée par ses parents devant son travail et la confusion causée par leur choix de passer leurs journées devant la télé. Au lycée, il enregistre des cassettes de sa voix accompagnée d'un piano. À la fac, il suit des études d'art et continue à enregistrer sans répit sur son précieux magnéto. Sa musique s'inspire souvent de l'amour perdu et non partagé - aujourd'hui encore il écrit à propos de Laurie, une copine d'université qui a épousé un employé des pompes funèbres. 

Depuis son plus jeune âge, Johnston dessine également 

dans un style coloré et exubérant, 

autour des mêmes sujets, comme Casper le fantôme ou Captain America. Ses fans dévoués organisent de temps en temps des expositions de son travail, et la vente de ses oeuvres reste la principale source de revenus pour le musicien. En 1983, Johnston quitte la maison à l'âge de 22 ans pour vivre à Houston avec son frère, avant d'aller s'installer à Austin où la scène musicale est plus vivante. C'est ici que son talent commence à attirer l'attention. Il travaille chez McDo et joue des petits concerts où il vend des cassettes faites maison, enregistrées (et...jouées) une par une.

En 1985, l'émission Cutting Edge de MTV arrive en ville pour découvrir des musiciens. Johnston y participe et devient une célébrité locale. Mais ces premières rencontres avec la notoriété coïncident avec une intensification de ses problèmes psychiatriques. Après un concert en 1989, William, le père de Johnston (et aujourd'hui son manager), un ancien pilote de l'armée de l'air, les ramène chez eux dans son petit avion. En plein vol, Daniel arrache la clé du contact, la jette par la fenêtre et saisit les commandes, entraînant la chute de l'avion. Miraculeusement, Johnston Sr parvient à reprendre le contrôle et à exécuter un atterrissage forcé. Les deux en ressortent quasi indemnes, mais Johnston passe une année en hôpital psychiatrique suite à l'accident. Il y fait des séjours à répétitions mes années suivantes selon les fluctuations de sa maladie. 

Illustration Courtesy par Daniel Johnston
Illustration Courtesy par Daniel Johnston

Au cours des années 90, la musique de Johnston suscite un respect grandissant,

alors qu'il enregistre épisodiquement des albums et commence à contrôler ses crises. Kurt devient son messie après avoir découvert sa musique grâce au journaliste britannique Everett True, qui lui a également offert un tee-shirt orné de la pochette dessinée par Johnston pour son album Hi, How Are You. Cobain le portera lors de nombreux concerts et séances photo. Deux contrats avec des majors - Elektra puis Atlantic - échouent car Johnston est tout simplement trop erratique pour les cadres soucieux de rentrées financières. 

Depuis, il a eu plus de succès avec ses labels indépendants, faisant des tournées et collaborant avec d'autres artistes. Sa production est toujours aussi prolifique, et il vit à nouveau avec ses parents depuis une dizaine d'années, ce qui s'est avéré avoir une influence stabilisante sur sa vie. Ses amis racontent qu'il va mieux que jamais. Un formidable documentaire sur sa vie, The Devil and Daniel Johnston, a été présenté cette année au festival de Sundance. Réalisé par Jeff Feuerzeig, le film explore en détail la vie de Johnston lors de nombreux entretiens avec le musicien et sa famille. C'est à l'instant où son père évoque en pleurant l'accident de 1989 que l'on réalise le traumatisme privé derrière le succès d'estime que vit actuellement Johnston. 

Ses parents vieillissent et ses amis s'inquiètent de savoir ce qui lui arrivera si leur influence sur lui venait à disparaître. Mais le message central de l'émouvant film de Feuerzeig (qui a gagné le prix du meilleur réalisateur à Sundance) à trait à la beauté de la créativité pure. La vie tourmentée et l'oeuvre de Daniel Johnston démontrent ce que signifie véritablement l'état d'artiste : pouvoir s'exprimer librement sans la peur d 'une réaction ou d'une opinion négative. On lui souhaite une carrière encore longue et fructueuse.