Christian Yav, nouvelle étoile de la danse contemporaine

Inclusivité, racisme, intersectionnalité : le chorégraphe et danseur belge Christian Yav a su donner en seulement quelques années une dimension quasi-politique au langage corporel.
 Manteau en coton brodé et pantalon de smoking en coton GIVENCHY, Foulard personnel.
Manteau en coton brodé et pantalon de smoking en coton GIVENCHY, Foulard personnel.

Un soir chez lui, à Bruxelles, alors qu’il est âgé de 5 ans, Christian Yav saute un peu partout, fait des bonds dans tous les sens et se met soudainement à faire la roue avec une dextérité bluffante. Si bien que ses parents adoptifs, tout juste témoins du talent brut de leur fils, lui suggèrent de se mettre à la gymnastique. Quelques années plus tard, Christian enchaîne avec la gymnastique rythmique puis acrobatique avant de se convertir définitivement aux entrechats à l’âge de 16 ans. Après quelques années de cours de danse plutôt “commerciale”, en 2010, c’est le déclic. Christian assiste à une représentation du Sacre du Printemps par Maurice Béjart : quand il voit cet homme traverser la scène en diagonale avec de grandes ailes dans le dos, il découvre une autre façon de bouger et de s’exprimer. Et comprend à ce moment précis que la danse contemporaine et lui ne se lâcheront plus : “J’ai toujours eu cette faim pour la danse, nous confiet- il. J’ai toujours su que c’était fait pour moi”. 

En quelques années, Christian enchaîne les cours, les concours et les études en programme accéléré à l’Université des Arts d’Amsterdam, jusqu’à s’imposer, dans différentes compagnies et en solo, comme la nouvelle figure montante de la danse contemporaine en Belgique et aux Pays-Bas. La force de Yav ? Avoir intégré dans sa danse, dans ses chorégraphies et dans ses mouvements – tantôt syncopés, disloqués, saccadés, tantôt arrondis, fluides, presque parfois élastiques – des propos interrogeant les notions d’identité, d’intersectionnalité et d’inclusivité. Une singularité qui lui a déjà permis de montrer ses créations à l’international dans des lieux aussi prestigieux que le Palais de Tokyo, de remporter plusieurs prix de danse majeurs ou encore de poser et/ou défiler pour diverses marques de mode et magazines (Hercules, Dazed & Confused, Bass Couture, Bottega Veneta) et de participer au vidéo clip du single “Noir” de la chanteuse française Yseult. 


MIXTE. À quel moment as-tu su que la danse ferait intimement partie de ta vie ? 

CHRISTIAN YAV. Si l’on parle d’un point de vue professionnel, je crois que tout s’est déclenché quand j’ai participé au télé-crochet So You Think You Can Dance, en 2011. Depuis tout petit, je regardais la version américaine de l’émission. J’en étais fan. En 2009, une adaptation néerlandophone a été lancée en Belgique et aux Pays-Bas. J’ai dû attendre deux ans pour y participer car il fallait avoir 18 ans. Je suis finalement arrivé dans le top 14. C’est là que j’ai vraiment pris la danse au sérieux, si je puis dire. Pendant le tournage, j’ai rencontré plusieurs danseurs qui étaient déjà à l’université. Certains sont devenus des amis, qui m’ont ensuite présenté aux bonnes personnes et je suis entré directement en deuxième année d’un programme accéléré à l’Université des Arts d’Amsterdam où j’ai pu commencer à créer mes propres performances, seul ou avec d’autres étudiants. On se nourrissait les uns les autres, ce qui était nouveau pour moi. 

M. Qu’est-ce que te procure la danse que tu ne trouves pas ailleurs ? 

C. Y. Quand je danse, je me libère le corps et l’esprit, je me retrouve avec moi-même. Ça me permet de sortir de la réalité, de m’enfermer un peu dans ma bulle quand j’en ai besoin. Avec les années, je pense avoir trouvé mon propre langage corporel. Celui qui me correspond, qui est devenu comme une signature et me permet aujourd’hui de me montrer tel que je suis, aussi authentique et honnête que possible. Quand je suis arrivé à l’université et que je dansais du matin au soir, même si je n’étais ni dans ma ville ni dans mon pays natal, c’était la première fois que je me sentais autant chez moi. J’ai profité d’un environnement favorable où j’ai pu commencer à développer mon propre art et m’épanouir, surtout à partir du moment où je me suis lancé en freelance, en 2016, après avoir travaillé quelques années pour une compagnie de danse. 

Veste en satin de soie brodée et pantalon en coton imprimé DRIES VAN NOTEN, Bottines en cuir GUCCI, Collier en métal, Ceinture en cuir à boucle en métal SAINT LAURENT par ANTHONY VACCARELLO, Boucles d’oreilles personnelles.
Veste en satin de soie brodée et pantalon en coton imprimé DRIES VAN NOTEN, Bottines en cuir GUCCI, Collier en métal, Ceinture en cuir à boucle en métal SAINT LAURENT par ANTHONY VACCARELLO, Boucles d’oreilles personnelles

M. C’est à cette période que tu as créé ton premier show, They/Them (2018), dont tu viens de finir la tournée internationale et pour lequel tu as été récompensé aux Pays-Bas du prix Leo Spreksel Award et du BNG Bank Dance Price. Peux-tu nous en dire un peu plus ? 

C. Y. They/Them est comme une traduction physique, entre gestes féminins et masculins, des émotions provoquées par le racisme, la queerphobie et la masculinité toxique. J’ai créé ce show avec Sedrig Verwoert, un ami danseur rencontré lors de l’émission So You Think You Can Dance. En tant que Noirs et personnes racisées tous les deux, il nous était devenu nécessaire de proposer un travail qui nous ressemble vraiment. À travers nos mouvements et notre chorégraphie, on a voulu faire part de notre condition et de la complexité de notre identité, qui est indéniablement marquée par l’intersectionnalité. They/Them a aussi été une façon d’offrir un autre type de représentation qui donne une vision différente du monde de la danse. En général, c’est un milieu qui reste majoritairement blanc, et les danseurs noirs ont très peu de modèles auxquels s’identifier ou de références qui leur correspondent. Peut-être qu’avec cette performance, Sedrig et moi avons enfin apporté un autre type de récit auquel une partie de la jeune génération peut s’identifier à son tour. J’ai compris avec ce projet, qui a suscité beaucoup de réactions et d’interrogations, que la danse a le pouvoir de briser les barrières et de déconstruire les préjugés ; elle permet d’entamer une conversation plus saine sur des questions de société. M. Tu viens de parler d’intersectionnalité. 

M. Quand t’es-tu familiarisé avec ce terme ? 

C. Y. J’ai découvert le concept d’intersectionnalité en octobre 2017, après avoir été invité à participer à un colloque sur l’esthétisme noir dans la danse et le ballet, lors du Black Achievement Month (événement néerlandais annuel dédié aux Black Achievers dans le but d’attirer l’attention du public sur la contribution de personnalités noires dans la société néerlandaise, ndlr). À partir de ce moment-là, j’ai voulu en savoir plus. Je me suis donc renseigné et instruit sur le sujet en diversifiant mes lectures et mes sources. Ce qui m’a permis de comprendre d’où viennent beaucoup de problématiques actuelles. Au final, aujourd’hui, l’intersectionnalité est devenue un élément central de mon travail. 


M. They/Them est aussi en partie une oeuvre contre la queerphobie. Te définis- tu comme une personne queer ? 

C. Y. Absolument. Je m’identifie comme étant queer, que ce soit dans mon rapport au genre ou à la sexualité : j’aime les gens d’une manière générale, j’aime les êtres humains. Pouvoir mettre des noms aujourd’hui sur différentes formes de sexualité et de genre, c’est quelque chose de très bien mais, paradoxalement, ça continue de nourrir une société qui s’obstine à vouloir tout définir et tout étiqueter. Qu’on le veuille ou non, on continue de mettre les gens dans des boîtes. C’est pourquoi j’apprécie particulièrement le terme queer qui reste assez large, ouvert et libre d’interprétation et dans lequel beaucoup de personnes peuvent s’intégrer quels que soient leur genre, leur identité ou leur sexualité. 

M. Quel regard portes-tu sur l’acceptation de l’identité queer aujourd’hui ? 

C. Y. Il y a évidemment encore énormément de travail à fournir. Et peutêtre encore davantage maintenant que la visibilité queer augmente. Parce que ces dernières années, on a vu de plus en plus de personnes queer représentées dans les médias et dans la culture, c’est un fait, mais au final les vraies problématiques et les véritables enjeux n’étaient traités qu’en surface. C’est le même schéma avec les personnes racisées. En revanche, ce qui est plus fort je crois aujourd’hui, c’est que les minorités – même si je n’aime pas ce terme, ont pris possession de leur propre récit. Elles savent pourquoi elles sont là, ce qu’elles ont à faire, à partager, à raconter. 

M. Qu’as-tu justement voulu raconter avec N****Swan, ton autre projet réalisé en 2018, qui avait été présenté au musée Boijmans van Beuningen de Rotterdam ? 

C. Y. Le musée nous a contactés, Sedrig et moi. L’équipe cherchait à l’époque à produire des performances autour d’une grande exposition de peintures de Rubens qu’ils accueillaient. Avec Sedrig, on a finalement décidé de danser et de créer quelque chose autour de La Reconnaissance de Philopoemen car on avait été marqués par le grand cygne blanc qui est représenté sur ce tableau. En le voyant, on a fait le lien avec le chanteur Blood Orange et son album Negro Swan (“cygne noir” en français, ndlr) qui venait de sortir. Cet album est une ode à l’humanité, mais surtout une hymne aux personnes noires, à leur beauté, à leur esthétique. C’est précisément ce qu’on a voulu transmettre à travers cette performance, qui a pris place devant le tableau en question. Mais c’était aussi une façon pour nous de transformer le musée en un lieu plus inclusif et de montrer le corps noir dans un espace où il n’a pas l’habitude de se mouvoir ni de s’exprimer. La preuve, c’est qu’il y avait à peu près 40 toiles de Rubens exposées, et parmi elles, une seule représentait un homme noir. Et alors que dans les légendes des autres tableaux tout était nommé, aussi bien les humains et les fruits que les animaux, l’homme noir lui, qui prenait pourtant quasiment toute la place, n’était pas mentionné… 


M. En 2018, tu as également dansé pour la vidéo de la campagne de prévention de Aidsfonds, association de lutte contre le sida. Dirais-tu que tu es un activiste ? 

C. Y. Est-ce que je suis activiste parce que dans ma danse je soulève des questions autour de l’identité, de l’acceptation queer, du genre, de l’inclusivité et de la diversité ? Je l’ignore. C’est un terme que je n’utilise pas trop pour me définir. Mais si être activiste c’est simplement s’éduquer, s’instruire, transmettre puis se battre pour ses propres droits et les défendre, alors oui, j’imagine que je le suis. 

 Manteau en coton brodé et pantalon de smoking en coton GIVENCHY, Foulard personnel.
Manteau en coton brodé et pantalon de smoking en coton GIVENCHY, Foulard personnel

M. Vers quels thèmes se tourneront tes futurs projets ? 

C. Y. Je suis déjà en train de travailler sur ma prochaine oeuvre, qui s’appellera Zygote. Je ne sais pas encore si ce sera une performance sur scène ou alors si elle prendra la forme d’une vidéo. Quoi qu’il en soit, je vais pouvoir, en tant qu’enfant adopté, parler de mes racines et de ma connexion avec ma famille biologique. Zygote, c’est la cellule oeuf résultant de la réunion de deux gamètes après fécondation. Le début de la vie. J’imagine probablement créer des mouvements pour représenter mon père d’un côté, puis d’autres dans un second temps pour incarner ma mère. La fusion de ces deux ensembles de mouvements, ce sera moi. Je vois véritablement ce prochain projet comme une renaissance, une seconde naissance qui va me permettre de redéfinir mes valeurs, mes normes et mon identité. 

www.christianyav.com

Casting Director : Ibrahim H. Tarouhit. Maquillage : Anna Sadamori. Assistant lumière : Laurent Chouard. Operateur Digital : Joanna Huttner Lemonie.