De Chanel à Twin Peaks, comment Hailey Gates est-elle devenue reporter de mode sociopolitique ?

Habituée des fashion weeks atypiques, grand reporter de la mode sociopolitique en plus de ses casquettes créatives de mannequin et d’actrice, l’Américaine s’est plongée avec enthousiasme dans le décor des ateliers haute couture parisiens.

Hailey Gates
Hailey Gates porte une veste en tweed floqué brodé de galons frangés et torsadés, un pantalon en tweed floqué et des bottes en daim Chanel Haute Couture. Photo : Till Janz.

Premier rang du défilé haute couture Chanel, juillet 2016. Hailey Gates est totalement à sa place, pourtant elle ressort du lot des very important people. Natte brune déployée sur l’épaule, sourire mesuré, regard pétillant qui suggère une observation intéressée. Car si les habitués du front row français découvrent la jeune femme au style affirmé, elle est de son côté experte en événements mode internationaux. Mannequin, comédienne, Hailey Gates est aussi journaliste, formée au prestigieux Paris Review et présentatrice de States of Undress, une série détonnante sur Viceland, chaîne web et câble US coutumière des sensations fortes. Pour les besoins de son émission, Hailey se déplace dans les pays où la mode fait figure à la fois d’exutoire et de brûlot, avant tout pour les femmes, dont elle se révèle être une intervieweuse hors pair. Chine, Pakistan, Venezuela, Palestine, République démocratique du Congo : on est bien loin de l’habituelle galaxie fashion, et les sujets abordés par Hailey sont d’autant plus pertinents. Chirurgie esthétique, concours de beauté, sapes colorées et défilés de mode sont les moyens utilisés par la population féminine pour exister et se faire une place dans un climat difficile, voire carrément dangereux. En toutes circonstances, même quand il s’agit de porter la burqa pour interviewer un proche d’Al-Qaïda, Hailey est un modèle de sang-froid et d’intelligence, figure télévisuelle pleine d’empathie qu’on ne se lasse pas de regarder. On ne saura pas si ce sont ces mêmes qualités qui l’ont recommandée auprès de David Lynch, qui l’a choisie pour figurer au casting de la très attendue nouvelle saison de Twin Peaks. Un autre univers entre noirceur et lumière qui semble taillé pour son brio. Rencontre avec une jeune femme étonnante. 

Mixte Nous venons d’assister à la magie d’un défilé haute couture Chanel pour lequel les ateliers de la maison ont été recréés au cœur du Grand Palais. Un univers à la fois très loin et très proche des fashion weeks que vous avez découvertes pendant le tournage de States of Undress ?

HAILEY GATES Effectivement, l’expérience est à la fois très différente et totalement similaire. Chez Chanel, le monde entier nous regarde et je ne suis pas la seule étrangère. Je suis placée à côté de Vanessa Paradis et non d’Imran Khan, je peux boire du champagne librement sans risquer le fouet et, à ma connaissance, il n’y a pas de menace directe qui fasse que le show Chanel n’ait pas lieu. Mais en même temps, lorsque les spots s’allument et que les filles arrivent sur le podium, on ressent la même émotion qu’à n’importe quel défilé de mode, au Pakistan, en Chine ou ailleurs. Je me suis sentie très chanceuse de pouvoir assister à ce défilé en particulier, de voir les remarquables “petites mains” dans leur environnement. C’était très intime et chaleureux, des adjectifs que je n’utilise pas habituellement pour décrire un défilé. 

M. Toutes ces expériences vous ont permis d’observer le rôle essentiel que joue la mode dans différentes cultures et dans des situations sociopolitiques parfois très complexes. Quel moment vous a le plus marquée ? Est-ce que votre propre point de vue sur la mode a changé ?

H. G. Mon principal constat, c’est la difficulté d’être une femme aujourd’hui. Dans tous les pays que j’ai visités, le corps féminin est une véritable zone de combat sur laquelle se jouent des conflits d’ordre social, politique ou religieux. Qu’il s’agisse d’avoir le choix de s’habiller comme on le souhaite, de correspondre à une norme physique afin de se marier ou d’avancer dans la vie professionnelle, ou simplement pour survivre. 

Désormais, je vois la mode comme une forme de communication. Ce qu’on décide de porter donne beaucoup d’informations sur la façon dont vous souhaitez que le monde interagisse avec vous. 

Hailey Gates
Hailey Gates porte une robe-manteau argent et bleue à jupon corseté en satin et tulle, entièrement brodée d’un damier matelassé rebrodé de paillettes et des bottes en daim noir Chanel Haute Couture. Photo : Till Janz. Réalisation : Franck Benhamou. Coiffure : Sanni Syd.

M. Votre style personnel est assez unique. Comment l’avez-vous développé ?

De façon très physique. J’étudie le théâtre depuis mon très jeune âge et j’ai toujours été frappée par la façon dont les vêtements peuvent transformer ma façon d’être. J’ai appris à m’habiller à travers les costumes, c’est peut-être pour cela que la subtilité n’est pas mon point fort. 

H. G. Quand je m’habille pour l’émission, je dois trouver un équilibre très délicat : une tenue qui me permette d’être cool aux yeux du public, assez pratique pour que je puisse évoluer dans ces environnements particuliers, mais pas trop utilitaire non plus afin de rester dans un contexte fashion : interdiction de porter des tongs, c’est ma seule contrainte sur les tournages. 

M. Il s’agissait de votre premier défilé Chanel aujourd’hui, avez-vous un premier souvenir lié à la maison ?

H. G. Je suis sûre que la plupart des filles ont des souvenirs romantiques liés à l’odeur du No 5. Ma propre initiation à Chanel est plutôt liée à une engueulade mémorable. Enfant, je me suis amusée un jour à dessiner des petits cercles au feutre noir sur un sac Chanel en satin rose appartenant à ma mère. Le soir même, en s’habillant pour sortir, elle a découvert mon œuvre. Elle est venue me voir dans ma chambre pour faire en sorte que je comprenne ce que Chanel signifie. Quand ma mère a été certaine que j’avais bien compris la leçon, elle a pris le sac pour sortir malgré tout. Pour mes 16 ans, elle me l’a offert en clin d’œil. Je le porte encore. 

M. Actrice, mannequin, journaliste littéraire… Votre parcours professionnel est très varié. Comment vous définissez-vous ?

H. G. Je ne me suis jamais sentie confortable en me définissant comme une seule chose. J’ai toujours eu de nombreux centres d’intérêt et je les ai poursuivis simultanément. En général, je laisse aux autres le soin d’expliquer ce que je fais et qui je suis, j’en apprends plus sur moi-même de cette façon. 

M. Vous faites partie d’une distribution impressionnante pour la nouvelle saison de Twin Peaks. Pouvez-vous nous parler des récents épisodes ? Étiez-vous une fan de la série originale ?

H. G. J’étais une immense fan de la série, comme de tout le travail de David Lynch. Lorsque j’avais 18 ans, je faisais partie d’un petit cours d’écriture auquel assistait également Sherilyn Fenn, et il fallait que je me fasse violence pour ne pas l’observer en permanence, tellement j’étais fan de son personnage d’Audrey Horne. En ce qui concerne la nouvelle saison, je serai muette comme une tombe. 

M. Des projets qui vous tiennent à cœur ?

H. G. Je commence une nouvelle saison de States of Undress.