Parlez-vous le "Queer Chic"?

20 ans après le porno chic, l’imaginaire sexuel voire pornographique reprend ses droits dans la mode. Sauf que la théorie queer est passée par là. Cette tendance met en scène des femmes plus fortes et des hommes moins virils qui n’hésitent pas à porter leurs chaussettes avec des claquettes à fleurs. Décryptage.
Photo : Rui Palma.

La mode est un éternel recommencement. Tout le monde le sait. Et pourtant, tout le monde l’oublie. Prenez le porno chic. Lancé avec retentissement au milieu des années 90 par Tom Ford chez Gucci avec l’aide décisive d’une certaine Carine Roitfeld, il avait provoqué comme une déflagration dans le monde de la mode jusqu’à la vénérable maison Dior, époque John Galliano, avec la sulfureuse publicité Dior Addict. Shootée par Nick Knight en 2000, on y retrouvait le flacon, au-delà de l’ivresse, dans le string du mannequin.

Point G comme Gucci

Certes, Tom Ford faisait même “pire”, avec les désormais classiques pubis à la toison taillée en “G” pour Gucci ou encore une fessée donnée par un mannequin homme à un mannequin femme (eh oui, à l’époque, hélas, personne n’avait imaginé l’inverse). On en passe et des moins politiquement correctes. Du coup, la moindre marque s’engouffrait alors dans le créneau : de Sisley faisant traire des pis de vache à ses mannequins, giclées de lait sur le bout de la langue, à American Apparel qui embauchait à tour de bras des porno stars pour ses campagnes, en passant par Dolce & Gabbana qui balançait des mecs à poil (et trop huilés) dans le moindre visuel. Sans compter que Tom Ford n’en finissait plus de ramasser la mise pour sa marque éponyme en glissant ses bouteilles de parfum entre des seins, entre des cuisses et même entre des fesses. N’en jetez plus. Trop c’est trop. La planète fashion sature, le niveau d’alerte-écœurement est largement dépassé. On commence les années 2010 avec des campagnes mormones, sans plus aucun sein qui dépasse. La messe est dite : tout le monde pense le porno chic mort et enterré.

Sauf qu’en 2017, presque 20 ans après, un constat s’impose : c’est le gros retour du cul. Oh, certes, c’est moins frontal, moins premier degré, moins Jacquie et Michel, mais quand même. Et à nouveau, c’est Gucci qui lance les hostilités. Certes, il y a bien longtemps que Tom Ford a été remercié (en 2004, précisément). Et successivement, Alessandra Facchinetti, John Ray et Frida Giannini se sont employés à faire oublier l’héritage encombrant du Texan. Oui, mais voilà : depuis janvier 2015, c’est Alessandro Michele qui a repris les rênes, auto-définissant son style comme “exubérant et romantique“, ce qui se traduit concrètement par une campagne pour le parfum Guilty mettant en scène Jared Leto à poil dans une baignoire avec une mannequin qui tient la main d’une autre. Bref, on est passé aux plans à trois. 

La New Movida

Pour être tout à fait précis, on notera que le style de Michele pour Gucci est très “Bohemian seventies” (là où Ford imaginait des 70’s purement glam) et que ses garçons sont très androgynes. Dans les campagnes et les films, ce sont les femmes qui mènent la danse, et c’est peut-être ça qui a changé (en bien). Le monde de (la mode) aurait sans doute beaucoup de mal à supporter aujourd’hui les campagnes à la Tom Ford dans lesquelles les hommes dominaient les femmes. Chez Michele, elles sont souvent deux face à un homme moins musclé, moins huilé et plus maquillé.

Une vision de la masculinité que l’on retrouve chez la nouvelle maison espagnole dont tout le monde parle : Palomo Spain. Le nom de la dernière collection “Objets sexuels” donne le ton et le visuel le précise encore : sur un lit, les mannequins hommes, maquillés comme des voitures volées, portent des plumes, des voilettes, des perles, des imprimés panthère à faire rougir Catherine Deneuve – de vraies folles. Mais ils sont entourés de mecs beaucoup plus virils, totalement à poil, qui les entourent de façon menaçante. Autrement dit, l’esthétique queerissime d’Alejandro Gomez Palomo se greffe à un reste de porno chic version Tom Ford. C’est comme si Palomo rendait hommage aux visions gays “classiques” de Tom Ford en y injectant ce qui s’est passé dans la société depuis : l’émergence des mouvements queers les plus radicaux.

L'esthétique très queer chic de Palomo Spain.

Chez Palomo, comme chez Michele pour Gucci, un point commun : la maigreur extrême des mannequins hommes. Ce qui nous mène à un autre “scandale” de la mode contemporaine : après les mannequins femmes anorexiques, place aux modèles hommes anorexiques. Les derniers shows parisiens auront vu défiler des mannequins hommes pesant 45 kilos tout mouillés pour les plus chubby d’entre eux. Et une photo de campagne récente de Gucci résume bien l’affaire en montrant un type enlevant son chandail sur un torse nu où l’on peut compter les côtes à l’œil nu, lui aussi. C’est une certaine idée de l’érotisme qui remonte à Wallis Simpson et son fameux “On n’est jamais trop riche ni trop maigre”, et la mode avait déjà raconté ce type de rapport famélique au corps avec la vague héroïne chic incarnée par Kate Moss au début des années 90. Dans la foulée, Raf Simons et Hedi Slimane avaient déjà fait maigrir leurs mannequins hommes. Mais ici, un nouveau cap est franchi et il fait parfois mal aux yeux.

En marche queer chic

Et ces mecs squelettiques, ils portent quoi aux pieds ? Des claquettes-chaussettes, bien sûr ! Là, c’est un autre imaginaire qui s’ouvre. Celui des “cités de banlieues” qu’on retrouve dans le clip d’Alrima pour son titre emblème de la tendance “Claquettes chaussettes”. On fait des barbecues entre les tours, on porte des maillots de foot, on se coiffe comme PNL. Un imaginaire érotique sur lequel il y aurait beaucoup à dire du côté de présupposés coloniaux qui n’ont rien à envier aux pornos gays des studios Citébeur en mode “Wesh cousin, kiffe la racaille, tu la veux, hein, ma merguez !” Mais là où la boucle se boucle curieusement, c’est que les plus sapeurs de ces minots de banlieue n’hésitent pas à se payer les claquettes à fleurs que Michele imagine chez Gucci. 

Cette esthétique queer chic, plus que porno chic, se retrouve aussi chez le Flamand Glenn Martens à la tête de Y/Project et jeune lauréat de l’Andam. Depuis bientôt quatre ans, Glenn est l’un des rares designers à avoir su imposer des collections unisexes de streetwear décadent : ses survêtements sont rehaussés d’une armature, ses écharpes de footballeur sont à l’effigie d’Henri VIII ou Bonaparte, ses amazones portent de monumentales cuissardes en python. Martens n’hésite jamais à exploser des corsets ou à envoyer des pantalons façon mousquetaire maréchal-ferrant à une soirée BDSM. Une exploration kinky du fétichisme qui n’est pas sans rappeler celle de Demna Gvasalia de Vetements et Balenciaga – que le milieu appelle tout simplement “Dieu” mais que nous baptiserions plus volontiers “Diable”– avec ses cuissardes stilettos ultra-moulantes, réhabilitation du Spandex, ce synthétique stretch inventé par Dupont en 1958, et le détournement du fameux sac Ikea en harnais.

Martens et Gvasalia font eux aussi évoluer leur cabine avec des corps nouveaux, plus faciles à faire entrer en after au Péripate que dans des cases : lesbiennes radicales castées dans la rue qui feraient passer Cara Delevingne pour Céline Dion, crânes méchamment rasés, tatoués, piercés, customisés, et corps auxquels on a de plus en plus de mal à attribuer un genre, une ethnie, une sexualité. CQFD : une décennie queer est passée par là. 

Photo : Rui Palma.