Dis Siri, où va l'art contemporain ?

La multiplication des objets connectés et l’avancée  spectaculaire de ce que l’on appelle (sans doute à tort) “intelligence artificielle” jettent le trouble sur l’art contemporain, qui s’en empare pour mieux les critiquer et les réinventer.

Un “génie enfermé à l’intérieur de la machine”. L’expression apparaît sous la plume de Nicolas Santolaria dès les premières lignes du livre qu’il consacre à Siri, paru chez la jeune maison d’édition Anamosa et sobrement intitulé Dis Siri. Intégré aux logiciels d’Apple dès 2011, l’assistant vocal permet d’effectuer à distance des tâches diverses sans passer par l’intermédiaire de l’écran : consulter ses mails, envoyer des textos, rechercher une adresse sur Google ou écouter de la musique. A priori, rien de révolutionnaire, si ce n’est que la généralisation de l’interface vocale qui, en 2015, supplante l’interface graphique avec 52 % d’utilisateurs de Siri sur l’iPhone, révèle, selon l’auteur, des mutations socioculturelles plus profondes. Le smartphone est devenu un autre soi, rappelle Santolaria : “Aujourd’hui, par l’effet non exclusif de cette phénoménologie techno induite, on en vient ainsi à parler moins facilement avec les autres au téléphone qu’on ne parle à son téléphone, devenu l’Autre”. 

De Pixar aux Beaux-Arts 

Afin d’y voir plus clair dans cette pulsion de se laisser envoûter par les objets, que réalise la technologie mais qui ne naît pas avec elle, il suffit de se pencher sur la pop culture récente. Car Steve Jobs n’a pas seulement créé Apple : en 1986, pour 10 millions de dollars, il rachète la division d’infographie de George Lucas pour fonder les studios d’animation Pixar. Or qu’est-ce que Pixar ? Ni plus ni moins, pour l’essayiste Nicolas Santolaria, “qu’un discours idéologique subtilement maquillé […], l’instrument idéal de son projet de fusion entre l’art et la technologie […] qu’il s’agisse du jouet cosmonaute Buzz l’Éclair, du robot éboueur Wall-E ou de la voiture de course Flash MacQueen, Pixar a éduqué les masses dans l’idée que les objets pouvaient non seulement parler, mais devaient être considérés comme des personnes authentiques en raison de leur vie émotionnelle intense”. Quoi de plus crucial que de mettre la main sur les mutations de la technique pour renouveler le rapport de l’homme à ses machines ? Tant du côté des méga firmes américaines que de celui des jeunes artistes, s’agit-il pour l’art de penser un monde dont l’homme et ses fantasmes n’occuperaient plus le centre ? C’est le cas chez Jeanne Briand, jeune artiste née en 1990, diplômée des Beaux-Arts de Paris qui présentait lors de l’exposition annuelle des Félicités en octobre dernier une installation de sculptures en verre soufflé sur lesquelles étaient greffés des ports USB leur permettant d’interagir avec leur environnement. Matricielles, ces œuvres sont à la fois produites et productrices : lorsqu’elles sont activées par le souffle qui les a créées, elles émettent des sons, rendant alors à ces formes inspirées de cellules reproductrices leur pouvoir générateur. Jeanne résume : ”Mes projets interrogent la nouvelle singularité d’un être humain connecté, au corps optimisé, qui se regarde et s’augmente. Ma démarche n’est pas une célébration ethnocentrée des pouvoirs de la science et de la technologie ; mais plutôt un saut dans le vide, une sorte de fausse anticipation esthétique parce qu’au final, je ne fais que reprendre des codes préalablement établis pour les distordre.” 

Un nouvel anthropomorphisme

Même tonalité chez Benjamin Blaquart, fasciné par le manifeste Cyborg de Donna Haraway. Ses installations puisent dans des sources aussi diverses que la science-fiction féministe, le queer, le cyberpunk, l’ingénierie biologique ou encore les récits chamaniques. Faisant figure d’équilibriste à la lisière de l’organique et de l’inorganique, il dit “éviter absolument la figure”. Pourquoi ? Précisément pour montrer à quel point l’empathie se passe de représentation humaine : “Pour moi, l’anthropomorphisme se fait davantage par des rapprochements entre le fonctionnement du corps et de l’architecture, le design ou des analogies entre ses flux et l’information, les datas ou le langage”. Forcément high-tech, avec une appétence pour l’impression 3D, les formes organiques et les tons fluo, le futur a d’ores et déjà trouvé une esthétique dans l’art contemporain, qu’elle se nourrisse de récits de science-fiction comme chez Jeanne Briand, ou du chamanisme coréen ou japonais qu’affectionne Benjamin Blaquart. 

Si l’assistant vocal le plus connu au monde, Siri – ainsi nommé par le créateur du logiciel en mémoire d’une envoûtante Norvégienne de son entourage –, cache des trésors de poésie aléatoire et pénètre peu à peu la fiction (on se souvient du film Her, de Spike Jonze), il semblerait que l’art contemporain s’attache à déconstruire ces grands mythes technologiques, et lorgne vers une “nouvelle pensée animiste”, hypothèse sur laquelle s’achève l’ouvrage de Nicolas Santolaria. À titre d’exemple, Cédric Fargues proposait à l’automne 2016 l’une des expositions les plus déroutantes de la saison. Avec Bébéfleurs (New Galerie, Paris), cette pensée s’exhibait sans filtre… Ou plutôt, au contraire, via le subterfuge minimal de filtres Facebook rajoutés sur des photos de smartphone, déclinant une série d’images lo-fi de végétaux dotés d’yeux. Absurdes et poétiques, totalement gratuites mais nourries de pensée ésotérique, l’exposition modélisait aussi le premier pas, quotidien et spontané, vers une reconquête possible du spectateur sur les dérives de Siri, produit d’une firme dirigée par des volontés tout ce qu’il y a de plus humaines et intéressées. Si nous voulons sortir du “processus de techno-magie qui agit au prix de la dépossession de notre capacité à éprouver et à nous figurer directement le monde”, ça sera bel et bien grâce aux artistes.