Entre la mode et le genre : trans, gloire et beauté

2017 aura vu les mannequins androgynes, la mode homme/femme indifférenciée et le flirt avec l’homosexualité secouer marques, journaux, podiums... Il y a 20 ans, la naissance du magazine Mixte célébrait les prémices d’une ouverture à ce qui ne s’appelait pas encore le gender fluid. Un retour en grâce synonyme de progrès ?
Muzi Khumalo IV Parktown, Johannesburg, 2010, par Zanele Muholi.
Muzi Khumalo IV Parktown, Johannesburg, 2010, par Zanele Muholi.

Récemment, dans une interview donnée au New York Magazine, Lea T, le top dont toute la planète fashion parle, déclarait à propos de la fascination actuelle de la mode pour les transgenres : “Oui, quelque chose a changé. Les gens prennent soudainement conscience de la réalité. Quand j’ai commencé, c’était un peu comme sauter dans le vide. Je ne pensais pas faire partie des premières, parce que ça a toujours existé, mais effectivement nous avons gagné en visibilité avec Caitlyn Jenner. À New York ou Los Angeles, nous sommes mieux acceptées, mais dans beaucoup d’endroits, aux États-Unis et dans le reste du monde, il existe encore énormément de discriminations. Il ne s’agit pas seulement de ma communauté, les transgenres, cela concerne aussi les gays, la couleur de la peau, les Asiatiques… C’est à nous d’agir, il ne s’agit pas de rester dans son coin et de penser que le problème est enfin réglé ; parce que c’est faux. Croyez-moi, je suis originaire du Brésil où les agressions homophobes et transphobes sont en tête des statistiques criminelles. C’est une erreur de croire que nous y sommes arrivés, parce qu’il y a encore énormément de travail à réaliser”. Flashback : il y a six ans, Riccardo Tisci invitait celle qui était alors son assistante à poser pour la campagne Givenchy automne-hiver 2011 signée par les photographes Mert & Markus. Lea T raconte comment le styliste l’a poussée, à l’époque, à accepter sa féminité : “Un soir, il m’a encouragée à porter des escarpins à une fête. Puis il m’a décoloré les sourcils. Ça a été une révélation.” La campagne intitulée Gender Trouble mettait en scène un baiser lesbien. Les réactions scandalisées ne se firent pas attendre, certains se demandant comment une marque aussi luxueuse et réputée que Givenchy pouvait se laisser aller au “mauvais goût” et à la provoc facile, mettant des égéries comme Lou Doillon, Lara Stone, Liv Tyler ou l’indétrônable Audrey Hepburn sur le même plan qu’un transgenre en attente d’une opération pour changer de sexe. Bref, le niveau volait haut. Quelques années plus tard, les mannequins transgenres – les Lea T, Andreja Pejic, Juliana Huxtable, Hari Nef ou Stav Strashko – se sont imposés à la fois sur les catwalks et comme égéries de marques soucieuses de faire sauter les barrières entre hommes et femmes comme Hood by Air, Vetements, Eckhaus Latta, & Other Stories, J.W. Anderson, Gucci ou des enseignes plus populaires. H&M a annoncé que Caitlyn Jenner serait le visage de sa collection sport ; le grand magasin de luxe Selfridges, via the Agender project, a lancé une collection où il n’est pas indiqué s’il s’agit de vêtements pour hommes ou femmes ; les magazines tendance Candy Mag et Original Plumbing mettent à l’honneur les transgenres ; Marc Jacobs a choisi la réalisatrice Lana Wachowski (entre autres personnalités comme Willow Smith, l’actrice Debi Mazar ou Winona Ryder) pour incarner sa marque, expliquant que ces femmes “collectivement, incarnent et célèbrent l’esprit et la beauté de l’égalité” ; des références comme Vogue, Vanity Fair ou Elle ont mis récemment des transgenres en couverture ; et Lea T est devenue le premier visage transgenre de l’histoire de la cosmétique, depuis qu’elle a été choisie par la marque Redken.

Mpumi Moeti Kwanele, South Katlehong, Johannesburg, 2012, par Zanele Muholi.
Mpumi Moeti Kwanele, South Katlehong, Johannesburg, 2012, par Zanele Muholi.

Sex in progress

La mode a toujours aimé, et s’est toujours employée à redéfinir, le concept même de beauté, à brouiller les pistes et jouer avec le genre et l’androgynie : de Coco Chanel, qui a jeté le corset aux orties, à Tom Ford qui, dans les 90’s, a imposé une sexualité conquérante et sans tabous (porno chic à l’appui) ; d’Yves Saint Laurent, qui a redéfini la notion de vestiaire féminin en puisant largement dans la garde-robe masculine, à Hedi Slimane qui, sur les traces du maître, a mélangé les codes du masculin et du féminin ; de Jean Paul Gaultier qui a fait porter des jupes aux hommes jusqu’à des stylistes plus jeunes et contemporains comme J.W. Anderson ou Alessandro Michele, pour qui la séparation hommes / femmes qui perdure dans la mode n’est plus pertinente... Bien sûr, l’actuel “phénomène” transgenre ne concerne pas que la mode, et déborde depuis longtemps sur la pop culture, qui s’est prise pour lui de passion comme rarement, faisant écho à un débat autant politique que sociétal. En témoigne le succès médiatique du documentaire I Am Cait suivant la transformation de l’ex-champion olympique devenu Caitlyn Jenner, et la manière dont sa transition a affecté son entourage, ou encore la série vedette de Netflix Orange Is the New Black, dont l’actrice principale et transgenre Laverne Cox s’est retrouvée en couverture du très vénérable magazine Time. Citons également le film The Danish Girl et la performance d’Eddie Redmayne, le changement de nom et de sexe du leader du groupe Antony & The Johnsons devenue la chanteuse Anohni, la nouvelle série Transparent qui buzze, ou le succès de la chaîne Youtube de Jazz Jennings qui, du haut de ses 16 ans, s’est imposée comme l’une des voix les plus puissantes au sein d’une minorité qui réclame des droits élémentaires. Même la sitcom Amour, gloire et beauté a planifié le mariage du personnage transgenre joué par Karla Mosley, et Google, qu’on ne peut pas forcément taxer de progressiste, a produit la vidéo de la transition d’un transgenre pour promouvoir Google My Business, sa sous-division affaires ! 

It-bag politique 

Depuis une dizaine d’années, dans la continuité des luttes LGBT et parallèlement à l’émergence de la théorie du genre, les droits des personnes transgenres sont de tous les agendas politiques. Pour mémoire, être transgender consiste pour une personne à s’identifier, au moins en partie, au sexe opposé à celui de sa naissance, sans nécessairement subir de chirurgie de réattribution sexuelle. Ainsi, est considérée comme transgenre toute personne qui rejette tout ou partie de son identité sexuelle de naissance et qui ne s’identifie pas aux règles des genres masculins et féminins traditionnels, une définition aux contours flous dans laquelle on peut placer aussi bien les travestis, les transsexuel(le)s, que les personnes se définissant comme queer, du troisième sexe ou intersexuées. Longtemps, et historiquement, le corps transgenre a été perçu comme celui d’un freak, d’un monstre ou d’une anomalie de la nature, une image largement renforcée par nombre de discours féministes, psychiatriques et psychanalytiques. Des clichés enterrés par les droits réclamés et obtenus en fonction des pays (comme la liberté de changer d’état civil), la prise en charge des traitements hormonaux, la suppression de la notion de sexe sur les papiers d’identité, l’accès aux traitements hormonaux et à la chirurgie de réassignation sexuelle pour ceux qui le désirent, la transformation du cloisonnement homme / femme traditionnel des toilettes publiques, le choix de son identité de genre, etc. Des revendications politiques et sociales rendues possibles par l’émergence d’intellectuels, de militants et d’artistes transgenres qui se sont réapproprié un discours qui leur avait été confisqué, mais aussi par l’édification de figures transgenres populaires, reconnues, désirables, esthétisées et valorisées. Des rôles modèles en quelque sorte, qui représentent des médiations positives, notamment pour les plus jeunes. Car la présence de ces nouvelles stars en couverture des magazines de mode ou en héroïnes de série à succès ne doit pas masquer la triste réalité. À savoir que, pour la majeure partie des personnes transgenres dans le monde, le quotidien est tout autre et tient plus de la survie face aux violences subies que des paillettes de Hollywood. Une réalité que rappelle souvent Andreja Pejic, citant l’histoire de Tara Hudson, cette Américaine de 26 ans, emprisonnée pendant un an dans une prison pour homme, et ce malgré son opération chirurgicale de réattribution sexuelle, juste parce que ses papiers d’identité mentionnaient “homme” à la case “sexe”. Car si l’agenda des transgenres est pop, il est aussi, et heureusement, politique. Changement de paradigme, les transgenres sous les spotlights cumulent à la fois le rôle de portemanteau et de porte-parole, à l’image d’Andreja Pejic, qui a fait le pont avec élégance entre la futilité supposée de la mode et le militantisme, avec son discours percutant sur la gender fluidity aux TedxTalks. Ou comme Hari Nef, récompensée d’un Award pour son rôle dans la série Transparent et qui, invitée à la Maison Blanche où elle est arrivée vêtue d’une robe Gucci turquoise à 7 000 dollars, a martelé son discours pour l’acceptation des transgenres par la société américaine, rappelant avec justesse que l’émergence et la récente visibilité des mannequins trans coïncidaient avec une augmentation des violences à leur égard. Les transgenres aujourd’hui dans la lumière n’ont heureusement pas laissé leur sens du militantisme dans leur it-bag et s’emploient, profitant de leur statut médiatique, à redéfinir la notion fragile et mutante de beauté, ouvrant la porte step by step, sur un monde qui prendrait en considération la fluidité sexuelle, mais aussi de couleur peau, d’âge, de nationalité, de corpulence, et de milieu social, redéfinissant ainsi l’idée même du corps comme vecteur de liberté. Une manière de résumer sur le catwalk – gros plan face caméra – ce que Caitlyn Jenner laissait entendre lorsqu’elle déclarait : “Je ne fais pas tout ça pour être sous la lumière des projecteurs, mais tout simplement pour enfin vivre”. 

Exposition de Zanele Muholi : Personae, à la FotoFocus Biennial, Cincinnati, Ohio, USA, du 1er octobre au 23 janvier.