Et c'est le temps qui coud...

Pas de Met Gala cette année. Pourtant l'institution, qui devait avoir lieu le 4 mai, avait décidé pour ses 150 ans de consacrer son exposition au thème "About Time : Fashion and Duration". Une façon d'analyser et de réimaginer la chronologie continue et fragmentée de la mode, qui a eu tendance ces derniers temps à aller piocher dans son propre passé pour mieux se réinventer. La mode est-elle un éternel recommencement ?

Lady Gaga au Met Gala 2019
Lady Gaga au Met Gala 2019

Auto-citations, inspirations tirées de leur propre histoire, hommages personnels à répétition, rééditions et recyclages de leurs pièces emblématiques ou exploitation de leurs archives : les marques de luxe semblent toutes jouer la carte du passé pour mieux assurer leur avenir dans le monde ultra-concurrentiel de la sape. Et si le futur de la mode n’était qu’une bonne vieille recette assaisonnée à la sauce d’aujourd’hui ?

Été 2000. Inspiré par un cliché d’Helmut Newton datant de 1976, John Galliano crée le Saddle bag pour Dior. Dix-neuf ans plus tard, le sac resté intact se retrouve grâce à Maria Grazia Chiuri sur le catwalk de la collection Automne-Hiver 2018-2019. Simplement renforcé d’une fine couche de métal, il est de nouveau aperçu au bras de Kim Kardashian, venue assister au défilé Pre-Fall 2020 de Dior Homme lors du Art Basel de Miami en décembre dernier. Conclusion : le Saddle Bag a beau être sorti il y a 20 ans et vu au bras de célébrités de l'époque, il est devenu tout aussi emblématique de notre temps que la star de télé-réalité. Et sa réédition vient sans doute questionner la créativité dans l’industrie de la mode, comme si la notion de nouveauté avait perdu son sens premier. 

“Les premières maisons de coutures françaises ont aujourd’hui plus d’un siècle d’histoire. Souvent il n’y a pas d’héritiers dans la famille, contrairement à l’Italie. C’est alors au groupe de gérer la question de l’héritage (ici LVMH) et donc du passé pour inventer le futur de la marque. Dans les années 90, il y avait un vrai mouvement créatif : on ne faisait pas du passé de manière littérale. Qu’en est-il des créateurs actuels ?”, s’interroge David Zajtmann, docteur en Sciences de la gestion et professeur à l’Institut français de la mode. Aujourd’hui, la déclinaison des accessoires et pièces ADN est devenue routinière voire attendue. On ne compte désormais plus les revivals des mocassins chez Gucci, des sacs Baguette chez Fendi et autres Bowling chez Prada, qui cet hiver étaient immaculés et accompagnés d’une paire de Superstars Adidas – autre intemporel –en édition limitée. Ou comment faire du neuf avec du vieux. 

Le saddle bag de Dior : Sarah Jessica Parker dans Sex and the city (2000) / Kim Kardashian au défilé Dior homme pre-fall 2019
Le saddle bag de Dior : Sarah Jessica Parker dans Sex and the city (2000) / Kim Kardashian au défilé Dior homme pre-fall 2019

Devenir intemporel 

Sans forcément revisiter les succès d’une maison réalisés par un ancien directeur artistique, de nombreux designers se rendent maintenant hommage à eux-mêmes, #egotrip. Fin septembre 2019, lors de la Fashion Week de Milan, Versace a de nouveau affolé internet en faisant défiler Jennifer Lopez avec la même robe “jungle” en soie verte qu’elle avait portée lors de la cérémonie des Grammy Awards en 2000. Une dégaine si emblématique qu’elle avait provoqué la création du moteur de recherche Google Images, insufflée par l’envie insatiable des internautes de revoir la tenue au décolleté plongeant. Finies les éternelles références à son frère Gianni, Donatella Versace nous rappelle désormais son propre succès et son sens des affaires en décidant de tuer le frère. De son côté, Marc Jacobs a proposé en 2018 pour sa capsule Marc Jacobs Redux, 26 “nouvelles pièces” qui ne sont ni plus ni moins que les répliques de sa collection grunge de 1993 pour Perry Ellis – entrée dans la légende comme le scandale à l’origine de son renvoi de la maison new-yorkaise. Pour en faire la promo, il a shooté Gigi Hadid, moue boudeuse posant en nuisette fleurie, à peine fardée, le cheveu habillement froissé, faisait ainsi volontairement référence à une Kate Moss désabusée en couverture du magazine The Face au début des années 1990. 

J-Lo portant la Jungle Dress de Versace (aux Grammy Awards en 2000 puis au défilé Versace SS20)
J-Lo portant la Jungle Dress de Versace (aux Grammy Awards en 2000 puis au défilé Versace SS20)

Pour Alexandre Samson, conservateur et commissaire d’exposition au Palais Galliera, c’est surtout une façon pour les designers de marquer leur territoire : “Rappeler au monde un succès, un buzz ou un scandale, c’est économiquement très intéressant. Donatella Versace et Marc Jacobs ne sont pas les premiers à avoir eu recours à ce geste d’auto-citation et cela est souvent bien plus prosaïque qu’il n’y paraît. En 1994, Martin Margiela rééditait des pièces que les clientes regrettaient d’avoir manquées. Dans le cas de Prada, la répétition a permis de redévelopper et redéployer des pièces phare qui ont par la suite forgé la signature de Miuccia Prada”. À l’heure où la mode tend à se montrer plus écolo, plus responsable et inclusive, l’auto-recyclage des égéries et des scandales, mais aussi du concept même d’Histoire, vient questionner l’ordre du temps et de la vitesse dans une industrie qui tente de satisfaire des consommateurs de plus en plus impatients, tout en s’efforçant, à l’heure des réseaux sociaux, de les abreuver constamment de nouveautés. 

Entrer au panthéon de la mode 

“Parler du passé ne se fait plus au hasard : c’est un véritable choix, ajoute David Zajtmann. Aujourd’hui, les directeurs des grandes maisons possèdent des connaissances de plus en plus précises et fines du passé et engagent des travaux sur la conservation des archives. Ce mouvement tend depuis dix ans à se systématiser.” Et pour cause, les rétrospectives gagnent du terrain, attirant toujours plus de curieux : 700 000 visiteurs pour Christian Dior Designer of Dreams – une histoire de la maison Dior, de 1947 à nos jours. “La plupart des rétrospectives de maisons de couture en France mettent encore en scène un temps linéaire, remarque Marco Pecorari, directeur du master Fashion Studies à la Parsons School Paris. Le matériel promotionnel est un lieu crucial où les histoires ont été écrites et réécrites. En ce sens, il est possible de tracer une trajectoire du milieu du xviiie siècle à nos jours afin de refléter un discours sur l’histoire de l’industrie de la mode par elle-même.” Touché ! 

L’exemple emblématique de cette tactique reste sans doute l’exposition The Historical Fashion. Fashion and art in the 1980, organisée par Harold Koda et Richard Martin au Costume Institute en 1990. À l’époque, les deux conservateurs mettaient en place un projet qui explorait les intersections entre mode et art et qui interrogeait déjà le concept de temps et de répétition, notamment avec l’exemple de La Chemise à la reine, tableau d’Élisabeth Vigée Le Brun réalisé en 1783 sur lequel Marie-Antoinette arborait l’équivalent d’une nuisette pour l’époque, suscitant une controverse du même ressort historique que le corset aux seins coniques de Madonna créé par Jean Paul Gaultier pour la tournée de l’artiste, Blond Ambition Tour, en 1990. Une preuve de plus, s’il en fallait, que dans le monde de la mode les dialogues entre les époques se mettent en scène et viennent nourrir un historicisme qui lui est propre. 

La Chemise à la Reine (1783) / Madonna lors du Blond Ambition Tour (1990)
La Chemise à la Reine (1783) / Madonna lors du Blond Ambition Tour (1990)

Ralentir le temps ? 

Cet historicisme du vêtement est au cœur même du thème de la prochaine exposition mode du Metropolitan Museum de New York. Pour fêter ses 150 ans, l’institution devenue des plus célèbres pour son MET Gala et son tapis rouge pavé de stars, propose de “réimaginer la chronologie continue et fragmentée de la mode”, comme l’indique Andrew Bolton le conservateur du musée, inspiré par le film Orlando adapté du roman de Virginia Wolf, dans lequel l’actrice Tilda Swinton entre dans un labyrinthe vêtue d’une robe française du xviiie siècle pour en ressortir avec une robe anglaise du XIXe siècle : “Il n’y a pas de début, de milieu ni de fin. C’est un entre-deux. Pour moi, la mode c’est exactement la même chose. C’est le présent.” Une conception du temps qu’Andrew Bolton a en commun avec Walter Benjamin, essayiste et philosophe de la première moitié du xxe siècle qu’Emilie Hammen et Benjamin Simmenauer, professeurs à l’Institut français de la mode, évoquent dans leur ouvrage Les Grands Textes de la mode (éd. IFM - Regard, 2017) : “La citation est un moyen par lequel la simple succession des événements est dépassée, on accède à ce que Walter Benjamin appelle la transhistoricité. 

Dans la modernité artistique, la pratique de la citation devient consciente et délibérée. L’histoire chez Walter Benjamin est le produit d’un aller-retour entre l’époque à laquelle l’histoire s’écrit et les époques qu’elle écrit.” En mode, le passé a définitivement intégré le présent. Et l’idée même de penser le passé est ce qui définit le présent de la mode. Ainsi le Metropolitan Museum s’appuie sur un intellectualisme (perceptible par les référents convoqués tels que le philosophe Bergson et, les années précédentes, Susan Sontag ou le penseur de l’orientalisme Edward Saïd) tout en mettant en scène un tapis rouge de stars qui affole les éphémères flashs dont les clichés ressuscitent ensuite sur la Toile : Zendaya en Cendrillon, ou Katy Perry en robe chandelier ne demandaient que peu de retouches pour devenir les bases de mèmes internet, permettant à la mode de créer son histoire tout en marquant son époque et en jouant sur la notion d’éphémère et d’instantané. “La mode a toujours été fascinée par l’éphémère en tant que force de production et de consommations économiques, mais aussi en tant que pratique de représentations – puisque la mode a également célébré l’éphémère en tant que valeur culturelle”, analyse Marco Pecorari.

Performance de Rick Owens au Centre Pompidou en 2019
Performance de Rick Owens au Centre Pompidou en 2019

En octobre 2019, Rick Owens transformait le Centre Pompidou en rave party et donnait toute sa grandeur à la dimension à la fois éphémère et intemporelle de la mode. Une tribu d’artistes vêtus de la dernière collection s’adonnait à des performances devant des tableaux d’Yves Klein ou de Miró, bien encastrés au mur. Mobilité du vêtement et immobilité des œuvres picturales se jouaient dans cette vitrine artistique proposée dans le cadre de la FIAC. 

Mémoire digitale 

Cette glorification du passé a même atteint la sphère internet, permettant à tous les fans de mode de participer à ce grand récit fashion collectif et historique. Sur Instagram, le compte @unforgettable-runway d’Ilius Ahmed repêche les archives pré-internet des maisons de mode et travaille désormais avec des acteurs du luxe, obligeant ainsi les marques à repenser la valorisation de leurs propres archives et à les curater pour les réseaux sociaux, Instagram en tête. Figure de proue de cette mouvance, Virgil Abloh a par exemple fait sa propre rétrospective l’été dernier au musée d’art contemporain de Chicago où il montrait, au sein de son expo Virgil Abloh : Figures of Speech, des vidéos inédites, des meubles designés pour IKEA aujourd’hui sold-out, ou le tutu qui l’inspira pour créer la tenue de Serena Williams pour l’US Open 2018 – soit autant de moments qui permettent d’alimenter l’espace de consommation d’une “mode-image” propre à Instagram, mais aussi de donner la sensation d’une histoire forte et fournie alors que le créateur officie seulement depuis quelques saisons, ce qui ne l’empêche pas d’avoir plusieurs dizaines de collaborations à son actif. 

L'exposition Figure of Speech de Virgil Abloh
L'exposition Figure of Speech de Virgil Abloh

“Nous sommes dans l’instantanéité et la rapidité. Cela impacte les rythmes de création et de la mode en général. Ce n’est plus l’ère de la réflexion, mais celle de la réaction, et tout le monde pense avoir voix au chapitre, s’exclame Alexandre Samson. Cela donne des choses intéressantes, mais aussi des désastres. La question des inspirations et la recherche des origines sont problématiques et virent à un jeu dangereux souvent contre-productif.” En Mars 2019, dans une interview accordée au New Yorker, Virgil Abloh réagissait aux critiques de Diet Prada, compte mode Instagram qui traque la copie et la fausse auto-citation chez les géants du luxe. Mis sur le banc des accusés, Abloh s’était alors défendu en citant son plus fidèle avocat : Marcel Duchamp, l’inventeur du ready-made. 

“C’est le présupposé légal qui valide ce que je fais”, expliquait le créateur qui avait alors intitulé sa collection Automne-Hiver 2018-2019 “Nothing New” (à juste titre). “L’univers créatif de Marcel Duchamp invite à décliner les principales sources d’inspirations, qu’elles soient picturales, littéraires, verbales… ou qu’elles consistent tout simplement à des reprises internes, des auto-citations”, écrit Françoise Le Penven dans la revue Études. Dans un monde numérique qui ne cesse de remixer et de répéter à vitesse grand V les codes existants, peut-on vraiment blâmer les créateurs de s’auto-citer et de partager et référencer leur propre histoire dans le but de réinventer la mode ? N’en parlons plus. C’est déjà du passé.