Félix Maritaud : "C'est l'histoire de ma life"

Zéro langue de bois et sentiments contraires agitent un garçon sensible. Rencontre une nouvelle étoile du cinéma français qui, de Robin Campillo à Béatrice Dalle, cultive des passions simples et fortes. Demandez-lui ce qu'il pense et la vérité surgit.
Blouson en cuir HERMÈS
Blouson en cuir HERMÈs - Photo : Bojana Tatarska. Réalisation : Julie Pailhas.

Il s’est cloîtré dans un bunker à Lorient pour Massachussetts, de Jordi Périno et a gravi les sommets des Cévennes dans Je fixais des vertiges, de Chloé Bourges... Membre d’Act Up dans 120 battements par minute de Robin Campillo, puis acteur de pornos gays dans Un couteau dans le cœur, de Yann Gonzalez, Félix Maritaud a fait sensation au dernier Festival de Cannes avec le rôle d’un prostitué dans Sauvage, le premier film de Camille Vidal-Naquet, qui lui a valu le prix de la révélation à la Semaine de la Critique. Félix Maritaud a fait ses débuts dans des films aux thèmes LGBT sans intention de se dédier à la cause. “Un concours de circonstances”, dit-il. Hier à la ville, il était punk, étudiant, barman et squatteur. Aujourd'hui, à 26 ans, il passe de plateaux en plateaux et se livre sans fard.

Mixte Avant de faire du cinéma, vous avez étudié à l’École nationale supérieure d’art de Bourges. Comment vous êtes-vous retrouvé là-bas ? 

Félix Maritaud J’ai grandi pas loin, à La Guerche-sur-L’Aubois, dans le Berry, entre une mère, cadre sup dans la santé privée et un père fonctionnaire, comptable de mairie. Puis j’ai rencontré un mec qui était aux Beaux-Arts à Bourges et je l’ai suivi. J’y suis resté un an et demi jusqu’à notre séparation. Mais j’ai toujours beaucoup aimé prendre des photos et dessiner. Sans avoir aucune prétention de plasticien. En revanche, mes tatouages, je me les suis faits tout seul avec ma machine. Je dessinais beaucoup de sigles “stop” sur des copains mais le premier que j’ai réalisé sur moi, c’était une flèche. J’ai continué à faire des flèches partout sur mon corps. Je me disais : “À chaque fois que tu vas changer de situation, fais-toi une flèche, comme ça à la fin de ta vie tu pourras aller n’importe où.” Après, c’est parti en couille parce que j’ai commencé à me faire d’autres trucs. Symboliquement, j’aime bien les flèches. Ça transperce, ça va vite, ça fend l’air. Enfant, je tirais à l’arc dans un club puis dans mon jardin jusqu’au jour où j’ai visé un pigeon, j’ai tiré et je l’ai eu. Après cet épisode, j’ai arrêté, sauf dans les fêtes foraines pour gagner plein de cadeaux. 

M. Vous aviez déjà pensé à être acteur avant de tourner votre premier film, 120 battements par minute, de Robin Campillo, Grand Prix du jury au Festival de Cannes, en 2017 ? 

F. M. Pas du tout. En fait, je me suis séparé de mon mec de Bourges. Une flèche de plus. Je suis monté à Paris, j’ai fait la fête, j’ai rencontré un architecte américain et je me suis installé chez lui. Comme j’étais barman au Rosa Bonheur et que je savais mettre l’ambiance, un type m’a remarqué, il s’est présenté comme l’impresario de Robin Campillo et m’a demandé si ça me disait de faire du cinéma. C’est l’histoire de ma life ! 

M. C’est quoi pour vous être acteur ? 

Pull en coton et pantalon en lin BRUNELLO CUCINELLI.
Pull en coton et pantalon en lin BRUNELLO CUCINELLI - Photo : Bojana Tatarska. Réalisation : Julie Pailhas.

F. M. Une fois, je me suis retrouvé sur un plateau télé avec Vincent Cassel. Il disait : “J’ai appris à moins donner mais à être toujours aussi intense.” Je l’ai un peu envoyé chier. Moi j’aime perdre pied quand je joue. Du coup, dès que je ne suis plus en tournage, la question qui revient, c’est : “Est-ce que je suis vraiment quelque chose ?” Car à partir du moment où tu commences à générer tes propres sentiments sur un plateau, les émotions de la vie courante te paraissent très fades. Par exemple, je réfléchis beaucoup en ce moment sur l’amour : quand je joue l’amoureux, je le suis vraiment, mais dans la vie, j’ai l’impression que je ne connaîtrai plus jamais une telle intensité. On a tout le temps l’impression que les acteurs ont un ego surdimensionné. Au contraire, mon réalisme d’acteur c’est justement d’avoir totalement annihilé mon ego pour laisser place à toutes les possibilités de personnages. J’ai vu des vidéos dans lesquelles Marguerite Duras parle très bien de l’identité des acteurs comme quelque chose d’évanescent. 

M. Vous lisez Duras ? 

F. M. Non, je ne l’ai jamais lue. Mais j’ai décidé de le faire, je viens de sortir un de ses livres de ma bibliothèque. La Vie matérielle. Je lis très peu, parce que la lecture me provoque une excitation sexuelle incroyable. Les mots sont formés les uns à côté des autres par des espaces et je trouve ça trop excitant. 

M. Vous avez été présélectionné pour les César. Qui est votre parrain ou votre marraine de cœur ? 

F. M. Béatrice Dalle ! Elle est comme ma mère. Avec mon meilleur ami, Damien Moulierac – le meilleur céramiste de Paris à mes yeux –, on était fans de Béatrice Dalle. Il y a quatre ans, on a même cherché son adresse juste pour la voir passer. Un jour, je l’ai aperçue au Progrès, rue de Bretagne, dans le 3e, et je me suis assis à côté d’elle. Je lui ai dit : “Je t’adore. Et on a un point commun, on a tous les deux tourné avec Yann Gonzalez.” Je sortais juste du tournage d’Un couteau dans le cœur. Et puis, il y a un an, on a scellé notre relation. Avec Damien, on était allés à Bourges pour la voir sur scène lire du Pasolini avec Virginie Despentes, sur une musique un peu perchée de Zëro. Le lendemain, il y avait une grève de trains. On a été bloqués pendant quatre heures à Vierzon. Avec Béatrice, on est allés dans un café en face de la gare. Des mecs qui sortaient de taule sont venus la voir. Elle attire tous les bras cassés du monde et elle les accueille. Avec elle, ils se sentent respectés pour eux-mêmes, pas par charité. 


M. Quels sont les autres artistes qui vous inspirent ?

F. M. Je suis plutôt entouré de plasticiens. Georges Tony Stoll, par exemple, qui est un ami et que je considère comme l’un des plus grands peintres de notre époque. Il fait des grands formats avec des espaces très colorés. Des formes, des plans, des horizons, avec quelque chose de très enfantin. Il crée des possibilités de fiction. Je l’ai assisté pendant longtemps car il avait besoin d’aide pour réaliser ses fonds de toile. Et lui qui voulait être comédien m’aide pour mes rôles. Je peux aussi me pointer au Prado, à Madrid, devant Le Jardin des délices, le tableau sur Adam et Ève de Jérôme Bosch, de la fin du XVe siècle, et là, sans savoir pourquoi, me mettre à chialer. Je peux aussi vibrer devant le premier film de Wong Kar-wai, As Tears Go By sur des gangsters losers. En fait, je ne suis pas sensible à une mouvance en particulier. C’est la sincérité des artistes qui me touche. 

Pantalon à sequins SAINT LAURENT par ANTHONY VACCARELLO.
Pantalon à sequins SAINT LAURENT par ANTHONY VACCARELLO - Photo : Bojana Tatarska. Réalisation : Julie Pailhas.

M. Contrairement à ce qu’on aurait pu imaginer puisqu’on vous a découvert à travers des rôles de gays, vous n’appartenez pas à un collectif LGBT. Pourquoi, vous préférez être un électron libre ? 

F. M. Au début, dans les années 1970-1980, c’était nécessaire de créer une identité homosexuelle pour sa libération. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il faut en sortir. Quand je vois le nombre de jeunes qui arrivent, à 18 ans, à Paris et se mettent à épouser tous les codes homosexuels alors qu’il vaudrait mieux qu’ils adoptent leurs propres codes… Ça m’embête de réduire une identité humaine à une orientation sexuelle. Il y a des pédés de gauche, de droite, des pédés racistes, misogynes, féministes, efféminés… On ne peut pas avoir une définition du pédé. Il m’arrive souvent d’être en désaccord avec les fronts homosexuels : la non-violence, par exemple. Les mecs se font tous péter la gueule et ils ne répondent pas car ils ont envie d’être assimilés. Un peu comme les Noirs aux États-Unis qui ne peuvent pas bouger sinon on va leur dire qu’ils sont des “méchants noirs”. C’est du fascisme. Moi j’ai l’impression d’avoir un positionnement assez queer : créer un espace inclusif pour tout le monde. J’ai des copines transsexuelles et intersexes qui prennent des traitements hormonaux pour avoir des seins, mais qui ne veulent pas forcément perdre leur sexe d’homme. Ça, pour les médecins français, c’est incompréhensible. Selon eux, si tu veux être une femme, tu dois être une “vraie” femme. Donc elles sont obligées de leur faire croire qu’elles vont se faire couper la bite. Laissez les gens être ! Et quand je vois qu’un média gay fait un article pour foutre des claques à Act Up car ils sont allés un peu loin dans l’action, j’ai envie de me tirer une balle ou de pisser sur tout le monde. 


M. C’est quoi votre philosophie ? 

F. M. Quand je regarde tous les combats idéologiques du monde, j’ai les mêmes à l’intérieur de moi. Auguste Blanqui disait que toutes les matières animées, inanimées, végétales, minérales et animales sont séparées par les mêmes choses qui les relient dans l’univers. Voilà, je préfère me concentrer sur des trucs comme ça. On fait tous partie de la même matière. D’ailleurs, Marx, qui n’était pas du genre à faire des éloges, pensait que si Blanqui avait continué dans la politique, on n’en serait pas là. Dans L’Éternité par les astres, en pleine révolution, en 1872, alors que tout le monde se projette dans un nouveau système politique, Blanqui fait, lui, une projection dans l’univers et parle des étoiles filantes.

M. Comme Béatrice Dalle, vous êtes très franc. C’est assez rare parmi les acteurs, non ? 

F. M. Je suis obligé d’être cash parce que je suis hypersensible. Mon cœur est poreux, alors je n’ai pas le choix. Quand je regarde quelqu’un dans les yeux dans le métro, je le ressens. Mentir me fait davantage souffrir que galérer avec les conneries que j’ai dites. Beaucoup d’acteurs veulent faire carrière, moi je veux faire des films. Si ça s’arrête demain, je trouverai une autre expérience géniale. Mais je n’ai pas envie de commencer à m’adapter à un milieu industriel, hypernormatif, qui ne vole pas toujours très haut intellectuellement. Parce que cela fait des années que le cinéma français est parasité par des gens qui font des films de merde qui rendent les gens un peu plus cons. C’est un devoir social d’être cash et de parler avec son cœur. La société souffre de ce manque de permission d’émotivité. Alors, ça déborde avec des mecs qui pètent des câbles à 60 ans et qui tuent leur famille. Tout ça parce qu’on ne leur a pas donné d’espace avant pour courir dans la rue sans se faire arrêter par des flics, pour rire et pour pleurer. Et je trouve ça très rassurant qu’en ce moment, des gens puissent vivre leurs sensations. 

Blouson et pantalon en cuir HERMÈS
Blouson et pantalon en cuir HERMÈs - Photo : Bojana Tatarska. Réalisation : Julie Pailhas.

M. Hier, samedi 8 décembre, les Gilets jaunes manifestaient au cœur de l’acte IV. Quel regard portez-vous sur ce mouvement de protestation ? 

F. M. La France est un pays riche, on ne peut pas laisser les gens mourir dans leur âme. Je suis très content que les Gilets jaunes foutent le bordel et que des mecs fassent les beaufs en dansant la Macarena pour casser les couilles au gouvernement. Ce mouvement est nécessaire. C’est la première fois, en France, qu’il y a une convergence des luttes : les pédés, les cheminots, le personnel médical, les écolos, les jeunes de banlieue, le comité Adama… Tout le monde est là, et même s’il y a des divergences, les Gilets jaunes arrivent à créer une collectivité de contre-pouvoir. Moi je suis un putain de blanc privilégié. Je suis quand même en galère ce mois-ci car j’ai payé mes impôts. Je suis obligé de fumer du shit et pas de la beuh alors que Starbucks et McDo ne payent pas un centime d’impôt en France. C’est rageant ! Ce que j’aime moins, c’est la manière dont les médias arrangent tout à leur sauce. On a l’impression d’être dans l’Italie des années 50. Il y a un vrai fascisme médiatique. Hier, ma mère m’appelle en pleurant : “Je ne veux pas que tu sortes.” Elle pensait que c’était la guerre civile à Paris… En fait, non. La guerre civile, c’est tous les jours dans les pays que le capitalisme essaie de soumettre. Trois voitures brûlées sur les Champs-Élysées, ce n’est pas la guerre civile. Allons passer une semaine dans la jungle à Calais, on va verra ce que c’est. Les médias font preuve d’un vrai mépris de classes.

Coiffure : Sébastien Le Corroller @ Airport Agency. Maquillage : Maria Olsson @ Open Talent Paris. Manucure : Typhaine Kersual @ Artists Unit. Assistant Photographe : Ugo Vannier. Assistante Styliste : Audrey Lepladec. Remerciements à Espace lumière studios.