Fêtes en extérieur : souviens-toi l'été dernier...

De plus en plus de fiestas diurnes ont vu le jour à Paris. Ouvertes à un public plus large et désireux de danser en plein soleil, permettant de contourner les contraintes et de réduire les nuisances, elles font autant le bonheur des organisateurs que des artistes et des clubbers. Alors que l'hiver approche, piqûre de rappel !
Photo : Ricardo Gomes
Photo : Ricardo Gomes

En 1996, François K, DJ et producteur français basé à New York, créait les soirées Body & Soul. Chaque dimanche après-midi au Club Vinyl, en plein Lower Manhattan, François et ses deux comparses, Joe Claussell et Danny Krivit, rendent célèbre un créneau qu’on leur prédisait pourtant voué à l’échec, en mélangeant les publics et la musique, de la disco à la house.

différences et liberté 

Lors d’une lecture Red Bull Music Academy au festival Villette Sonique en 2012, François K se souvenait : “Les gens n’aiment pas trop en parler, mais quand on prend un peu de recul sur un club, on voit toute la représentation d’un microcosme socio-économique. Nous, on a mélangé les gens. Les soirées Body & Soul n’étaient pas faites juste pour vendre de la bière. On louait le lieu et on y faisait ce qu’on voulait. Il y avait cet esprit communautaire. C’est un impact qui va bien au-delà de la musique. On voit des couples qui se forment, des familles. Au Loft, qui existe depuis 43 ans, les gens qui venaient dans les années 70 y amènent aujourd’hui leurs enfants”. Le mythique Loft new-yorkais de David Mancuso, pionnier décédé fin 2016, est en effet une autre référence des soirées pariant sur la différence, la liberté musicale et un certain communautarisme paradoxalement libérateur. Pourquoi ce rappel historique ? Parce que l’utopie de ces figures tutélaires influence forcément celle des organisateurs des bacchanales iconoclastes qui envahissent de plus en plus Paris. C’est d’ailleurs en rentrant d’un séjour new-yorkais que Céline (que son prénom accolé à celui de sa fête suffit à identifier) crée la Sundae, à l’été 2009. Le patron du Café Barge, une péniche en face de la Gare d’Austerlitz, lui propose d’y jouer des disques le vendredi soir, avant même que tous les lieux de fête que l’on connaît aujourd’hui n’existent. “Lorsque j’ai vu la terrasse, j’ai tout de suite eu envie de l’exploiter de jour. Quand on fait la fête le dimanche du déjeuner au coucher, on n’est pas fatigué le lundi. On y boit du rosé plutôt que de la vodka, et en plein air qui plus est !”

Nouveaux collectifs et G.O. 

Si Concrete, la péniche voisine, sur un modèle plus proche de clubbing traditionnel, a connu en cinq ans un succès qui a débloqué la nuit parisienne, obtenant même en mars dernier la première “licence 24 heures”, qui lui permet de rester ouverte l’intégralité du week-end, la Sundae a quant à elle entamé vaillamment sa neuvième saison de l’autre côté de la Seine, sur la terrasse de Communion (ex-Nuba), une longévité qui commence à pouvoir lorgner sur les 21 ans de Body & Soul. Et Céline de citer d’autres collectifs amis : la Dynamicale, ou Unsold Family qui organise les Buttes On Air, des bals dans le parc des Buttes-Chaumont, en proposant au public d’apporter ce qu’il veut manger et surtout boire, n’ayant pas les licences nécessaires pour gérer l’alcool. Une gratuité ou des prix plus que raisonnables qui ne sont pas étrangers au succès de ces fêtes diurnes. C’est aussi ce qu’a constaté Yoann Till, qui, depuis une dizaine d’années agite le Tout-Paris de ses fêtes éclectiques et de son énergie urbaine et itinérante. Il a créé la fête bariolée L’Usine à Rêves au 6B, l’un des “lieux tiers” comme il les appelle, à Saint-Denis. Puis son collectif Souk Machines, spécialiste de la réhabilitation de friches, a remis à neuf Le Pavillon du Dr Pierre à Nanterre avant d’élire domicile à La Halle Papin de Pantin. À chaque fois, le même credo : créer un lieu de convivialité, ce qui réussit d’autant mieux qu’on peut y apporter son boire et son manger, et même profiter de barbecues collectifs pour des grillades à la bonne franquette. Une possibilité également offerte à la Station-Gare des Mines, domicile du Collectif MU porte d’Aubervilliers qui occupe lui aussi le lieu mis à disposition par la SNCF de manière temporaire, où la programmation et l’ambiance alternatives débordent sur la journée et fédèrent depuis un an déjà un public conquis.

Un clubbing hors les murs 

Ces fêtes d’un autre acabit – dont la volonté de s’extraire des murs considérés comme monotones des clubs traditionnels convie régulièrement ateliers, paillettes et déguisements – sont souvent attachées à des lieux en petite ceinture. Car à Paris la pénurie d’espace est cruelle et les relations de voisinage beaucoup plus tendues. Mais les banlieusards, d’abord surpris, ont eux aussi fini par se plaindre du bruit et il a fallu s’adapter. Eric Labbé, activiste de la nuit, est un habitué de La Ferme du Bonheur à Nanterre, où il organise notamment les Electrod’Bal. Pionnière de ces lieux atypiques, cette ferme urbaine qui réunit animaux et danseurs aux pieds des tours des cités altoséquanaises, est un cadre propice à la réinvention collective de la fête, siège du collectif très bon esprit La Mamie’s, qui y a célébré ses 10 ans en juillet. Eric précise : “À Nanterre, le voisinage n’est pas du genre à appeler la police pour se plaindre du bruit, il sort avec les battes de baseball ! Les horaires sont donc devenus de plus en plus diurnes, La Mamie’s ouvrant même parfois dès midi. J’ai toujours adoré faire la fête le jour. Pourtant je n’aime pas l’idée d’afterwork, d’une fête raisonnable. Par définition, la fête n’est pas raisonnable”. Le Souk Machines de Yoann Till, membre de 75021, un collectif d’organisateurs soucieux d’exploiter le potentiel festif parisien au-delà de ses 20 arrondissements et de son périphérique, voit désormais plus loin que ses friches et a animé en juillet et en août le Port de loisirs de l’Été du Canal, qui se situe sur les berges de l’Ourcq à Bobigny. Car les collectivités accueillent volontiers ces animateurs de fêtes dont les décibels sont plus facilement solubles dans la journée. La valorisation des quartiers qu’ils égaient devient compatible avec les enjeux de rayonnement des différentes agglomérations.

Un public familial 

Souk Machines a d’ailleurs convié d’autres collectifs pour lui prêter main-forte dans l’animation des week-ends estivaux : Alter Paname, Microclimat, Camion Bazar, Cracki, La Mamie’s… Ces deux derniers sont aussi responsables du Macki Music Festival début juillet à Carrières-sur-Seine, véritable concentré de cet esprit de fête diurne en communauté hospitalière. On y retrouve par exemple chaque année Le Camion Bazar, gage du grain de folie nécessaire à tout festival en vogue. C’est dire si ces entités surfent sur une émulation solidaire et sympathique. Le jour et le soleil conviennent davantage également à un public familial, car depuis le temps, les fêtards sont devenus parents, et ils trouvent là possibilité de continuer à sortir, en initiant en prime leur progéniture aux joies de la fête. C’est ce que Molly, jeune DJ parisienne, a pu constater au Brunch Electronik organisé trois dimanches du mois de juin au Parc Floral de Vincennes : “Ça sort la musique électronique du cliché des clubs sombres. Ça permet aussi de l’ouvrir à un public plus large, de toucher une catégorie de gens plus âgée, qui ne vient plus en club. L’ambiance est toujours plus festive. Et en tant qu’artiste, ce n’est pas négligeable de ne pas avoir à se coucher à 6 h du matin !” Alors, branchez-vous sur les réseaux sociaux pour suivre les activités de ces lieux et collectifs. Car la notion de tapage diurne n’existe heureusement pas encore. Et espérons que ça dure, car ces temps-ci, la fête est plus folle !

La Station-Gare des Mines : 29, avenue de la Porte d’Aubervilliers, 18e, www.lastation.paris 

La Ferme du Bonheur : 220, avenue de la République, Nanterre (92), www.lafermedubonheur.fr 

La Halle Papin : 62, rue Denis-Papin, Pantin (93), www.lahallepapin.com 

Le Port de loisirs de l’été du Canal : 159, rue de Paris, Bobigny (93), www.tourisme93.com