Fiac : "Certains artistes deviennent de plus gros vecteurs de communication que les marques"

Sarah Andelman et Emmanuel Perrotin se sont connus à leurs débuts. Ils règnent aujourd'hui sur deux mondes qui, avec le temps, se sont intensément liés : celui des marques, celui de l'art. Rencontre croisée, à Paris, dans le bureau du galeriste.
Sarah Andelman par Jennifer Sath.
Sarah Andelman par Jennifer Sath ©LelabodeFif

On l’appelle par son prénom, Sarah, pour avoir l’impression de la connaître. On l’appelle par son nom, Perrotin, parce que ses tarifs sont au-delà de ce que le quidam peut dépenser. Au pays des noms d’artistes et des marques qui entrelacent leurs initiales, les deux figures parisiennes se sont souvent croisées… Elle est diplômée de l’École du Louvre et a été directrice artistique du plus grand temple de la mode parisienne. Lui est à la tête de la prestigieuse galerie d’art contemporain et n’aura peut-être pas le temps d’assister, la semaine de notre entretien, au défilé Dior scénographié par KAWS, artiste de sa galerie qui lui fut présenté par… Sarah. La boucle est bouclée. Dans le bureau du galeriste, les deux amis regardent une vidéo sur l’ordinateur d’Emmanuel quand l’interview commence. 

Emmanuel Perrotin Comme vous le voyez, on se connaît bien… 

Mixte Comment vous êtes-vous rencontrés ? 

Sarah Andelman J’étais étudiante à l’École du Louvre, qui organisait des voyages dans les centres d’art… 

E.P. On s’est rencontrés à Nevers, non ? Sur l’Île de Xavier Veilhan

S.A. Je me rappelle seulement que tu m’impressionnais beaucoup. J’étais la petite jeune et notre écart a diminué avec le temps ! (Rires.) J’avais fait un stage chez Purple, aussi, qui n’était pas le Purple de maintenant ! 

E.P. C’était très arty, intellectuel, avec Olivier Zahm et Elein Fleiss, qui était la fille de Marcel Fleiss, de la galerie 1900-2000

S. A. Mon père connaissait Marcel Fleiss. 

E. P. Et en tant qu’assistant de galerie, Marcel a été mon premier client. Il m’avait acheté un John Armleder. Et son fils, David Fleiss, a été mon premier client de galeriste indépendant. 

M. Puis vous avez travaillé ensemble… 

E. P. Disons que Colette nous a régulièrement invités. On y a distribué des livres, des éditions. Nous avons avancé chacun de notre côté tout en restant complémentaires. Sarah a fait travailler des artistes et m’a recommandé KAWS, par exemple, avec l’appui de Pharrell Williams. Sarah et Pharrell ne cessaient d’insister pour que je le prenne. Ils se sont entendus et ont organisé un déjeuner pour me le présenter à la foire de Miami. 

S. A. T’as vu ? Il a une actu cette semaine ! (KAWS a signé la scénographie du défilé homme Dior qui doit avoir lieu deux jours après l’entretien, ndlr) Dans ce jeu de miroir, on partage en tout cas une sensibilité, une curiosité pour des créatifs. 

E. P. Sans doute une ouverture d’esprit. Au sein de Colette, Sarah avait une galerie qui se moquait de l’image préfabriquée que certains ont, ou avaient, du sérail. Elle était ouverte à des gens que beaucoup de galeries n’auraient jamais osé montrer, de la même façon que j’ai pu faire, par exemple, avec Terry Richardson dès 1996 ou Tom of Finland, dont à l’époque des gens disaient : “Ce n’est pas de l’art”. Pour moi, il s’agissait d’icônes culturelles très importantes. Et dans l’art contemporain, la frontière entre ce qui est de l’art ou non… À partir du moment où le truc est là, encadré, signé, numéroté, la problématique n’est pas de savoir si cela s’inscrit dans un panthéon…

Emmanuel Perrotin par Karl Lagerfeld.
Emmanuel Perrotin par Karl Lagerfeld.

M. Peut-on dire que cette extension de la marchandisation de l’art n’est qu’une suite logique du pop art ? 

S. A. Je ne sais pas si ça va répondre à votre question, mais ce qui est sûr, c’est qu’à une certaine époque, il y avait des galeristes qui ne voulaient pas vendre d’édition. Je me rappelle d’une histoire avec Claude Closky… Sa galerie ne voulait rien entendre. Selon elle, s’il y avait un catalogue, c’était pour l’offrir. Le mot “shop”, dans le monde de l’art, était inenvisageable. 

E. P. Les choses ont énormément changé. Si vous étiez à NYC, intéresser les gens à l’art contemporain n’était pas un problème. En France, c’était autre chose. Il suscitait des réactions très violentes et des débats qui ont totalement disparu. Il fallait créer des ponts entre des domaines plus populaires et le milieu de l’art. Or, en France, le lien le plus évident était avec la mode, même s’il a fallu redoubler d’efforts pour la convaincre. Avant que les collaborations ne deviennent une tarte à la crème, on a dû persuader les gens de la mode que cela pouvait être intéressant. Ce rôle d’ouverture n’est plus nécessaire maintenant. Nous avons 350 personnes qui entrent dans la galerie chaque jour et certains de nos artistes ont une vraie voix, et pas seulement un public d’acheteurs. 

S. A. Et les artistes ont, en règle générale, une certaine ouverture d’esprit. Daniel Arsham ou Murakami comprennent pourquoi ça n’interfère pas avec leur travail. 

E. P. Quand j’ai rencontré Murakami, il démarchait lui-même les magasins avec ses tee-shirts ! C’est un passionné. 

M. Comment voyez-vous les collaborations ? 

E. P. Aujourd’hui, des artistes deviennent de plus gros vecteurs de communication que les marques avec lesquelles ils collaborent. Ils se sont construit un public fidèle, et certains sont même très intéressants dans leur manière de collaborer. 

S. A. Tandis que d’autres n’y pensent pas jusqu’à ce qu’ils se reconnaissent dans la collaboration. Il faut que des relations s’établissent. Avec Just an Idea (le projet BtoB désormais porté par Sarah Andelman, ndlr), nous ne ferons pas que des collabs mode/art. Nous irons vers des projets plus inattendus, authentiques, qui ont du sens… Des collabs, c’est évident qu’il y en a trop. Il faut trouver à chaque fois comment cela peut rester intéressant. 

E. P. Il faut que ce soit un win-win. Même pour la galerie, qui peut aider à la communication de l’ensemble. On nous contacte beaucoup pour ça. C’est intéressant quand cela débouche sur des savoir-faire auxquels les artistes n’ont pas naturellement accès, quand cela renforce ce qu’ils font de leur propre initiative et que cela correspond à leur timing artistique. Que ce soit avec la mode ou une marque de fromage. Ah, mince, j’ai dévoilé que tu… (Rires).

S. A. Excuse-moi, mais la Vache Qui Rit de Wim Delvoye, c’est toi qui l’a faite !


E. P. Wim a l’une des plus grandes collections au monde de boîtes La Vache Qui Rit ! Le groupe Bel veut même la lui racheter ! 

M. Sarah, vous vous positionnez comme manager ? Agent ? 

S. A. Curator, j’imagine. Je vais faire du conseil sans vraiment communiquer dessus. 

E. P. L’Instagram de Colette est figé ? 

S. A. Je le nourris quand il y a une actu : Jay Z et Beyoncé nous ont cités. 

M. Qu’avez-vous pensé de leur clip au Louvre ? 

E. P. Je ne l’ai pas encore vu… 

S. A. Il faut que tu le voies, c’est fantastique ! Ils racontent tout ce qu’ils se sont offert et rappent “Shut Down Colette” ! 

E. P. Alors là, je suis trop jaloux. Ils citent vraiment Colette ? 


S. A. Tu demanderas à Pharrell, c’est lui qui a produit le titre. Malgré tout, je n’arrive pas à les imaginer écrire ces paroles… 

M. Colette vient de fermer. Emmanuel, seriez-vous capable d’en faire autant ? 

E. P. Tous les six mois, il y a un ou deux jours où j’ai envie d’arrêter, où je me dis : “Mais pourquoi tu te mets autant dans la merde”. On grossit pour éviter l’ombre d’un certain nombre de marchands très puissants et de se faire piquer des artistes. Nous sommes obligés de grandir pour offrir des services aux artistes, pour qu’ils restent avec nous. On devient de plus en plus dépendants de la structure. J’ai 120 employés. Ça facilite plein de choses, ça en complique beaucoup d’autres. Je serais plutôt partant pour commencer par une année sabbatique ! 

M. Beaucoup de voix s’élèvent dans le monde de l’art pour s’inquiéter de la fermeture de petites et moyennes galeries, des phénomènes de concentration et de l’émergence de mastodontes, dont vous faites partie. Quel est votre point de vue sur la question ? 

E. P. Là où j’ai la conscience tranquille, c’est que j’ai commencé sans moyens du tout. J’ai travaillé dès l’âge de 16 ans, j’ai été assistant de galerie à 17 ans et, à 21 ans, j’ai ouvert la mienne. Il y a déjà la preuve que c’est possible. Et malgré les bruits que font courir certains de mes confrères, je n’ai pas de partenaires financiers. Marian Goodman vient de fêter ses 90 ans. Leo Castelli a ouvert à 50 ans. Paula Cooper, Metro Pictures, Barbara Gladstone, tous ces gens-là ont monté leur galerie entre 40 et 50 ans. Je viens d’en avoir 50. A priori, j’ai encore une carrière à faire. Et il me semble évident qu’il y aura encore beaucoup de concentration. Ça s’est fait dans tous les domaines. Il y aura des mastodontes, et dans les cinq années à venir, nous serons amenés à représenter une centaine d’artistes. Nous aurons plus d’assistants. Nos artistes seront plus épaulés et ils auront davantage de gens pour travailler pour eux. Ça n’empêchera pas qu’il y ait des petites galeries laboratoires. 

S. A. Tu faisais le parallèle entre l’art et la mode... Un jeune créateur, aujourd’hui, existe s’il a du talent. Il grossit puis il se fait racheter. Est-ce qu’il n’y a pas des jeunes galeries qui t’intéressent ? Pourquoi ne créerais-tu pas un LVMH des galeries ? 

E. P. Je l’ai proposé il y a dix ans... Mais un galeriste, ce n’est pas un styliste. Le styliste voit dans un groupe l’opportunité de se libérer de tout l’aspect management, etc. Alors que le galeriste se sent comme amputé de son libre-arbitre à devoir collaborer avec une structure… 

M. Aucun galeriste ne vous fait envie ? 

E. P. Il y en a dont l’intelligence, la disponibilité ou l’œil me font envie, évidemment. Certains sont très à l’écoute mais très inquiets… Il y en a plein qui n’aiment pas, d’ailleurs, ce mouvement de concentration dans l’art. 

S.A. Faire partie d’un groupe n’est pas très visible. En mode, les marques d’un même groupe se font même concurrence. 

M. Vous vous intéressez toujours à la jeune création ? 

E. P. Bien sûr ! Elle m’intéresse ne serait-ce que culturellement et intellectuellement. Je prends beaucoup moins de jeunes artistes parce que ce serait dangereux pour eux. Je n’ai pas envie de les traiter comme des Kleenex alors qu’ils seraient capables d’accepter n’importe quelles conditions. Pour autant, on a quand même “rentré” beaucoup de monde dernièrement. Je pense à Artie Vierkant à New York, à de jeunes Chinois, Emily Mae Smith ou encore une céramiste coréenne… Il apparaissent sur la liste “Project with”. C’est aussi une manière d’accompagner l’évolution de carrière de certains de mes directeurs. 

M. Et vous, Emmanuel, votre parcours de mode ? 

E. P. J’ai failli être vendeur chez Kenzo. J’achetais mes vêtements aux soldes de presse et je portais des spencers rayés jaune et blanc que je revendais, ce qui me permettait d’acquérir la collection suivante. J’avais des costumes pied de poule souvent trop grands pour moi parce que j’étais maigrichon. C’était n’importe quoi ! Je n’avais pas les moyens de m’offrir du Gaultier, alors il m’arrivait d’emprunter une jupe à une copine. 

S. A. Tu avais le look pour les grands soirs ! 

E. P. Je me faisais courser dans le métro en me faisant traiter de pédé ! On se déguisait en marquis pour l’opéra night au Palace. J’adorais ça. Hedi Slimane et José Levy faisaient leur showroom chez moi deux fois par an, Christophe Lemaire faisait le DJ pour nos fêtes. On fréquentait Vanessa Seward… 

M. Sarah, vous avez commencé à l’École du Louvre pour finir dans le bain de la mode. Et Emmanuel, vous avez commencé par la mode avant d’aller vers l’art… 

S. A. Je ne me sens pas dans le bain mode. C’est très important de ne pas baigner dans un seul milieu. Beauté, design, high-tech, je ne pourrais pas me contenter d’une seule chose... Ce qui m’intéresse, ce sont les différentes connexions possibles entre tous ces univers. 

E. P. C’est quelque chose que nous partageons totalement. J’ai décidé d’ouvrir mon lieu quand j’ai découvert qu’une galerie était à la frontière de la littérature (il suffit de penser au travail de Sophie Calle), du théâtre avec les performances ou de la vidéo et des films…

M. Dernière question thématique. Future is now ou pas ? 

S. A. C’est vrai que l’on voit beaucoup de projets, ces temps-ci, dont on se dit qu’ils sont futuristes alors qu’ils font partie de notre présent. Cela vient probablement du fait que nous vivons une époque de véritable transition, dans tous les domaines. 

E. P. La planète n’a jamais été aussi petite. Jamais aussi connectée.