Gabrielle répond à Chanel, l'interview inédite

Grand floral de la maison incarné par Kristen Stewart, le parfum Gabrielle bouscule les codes d'un marché du luxe laissant de moins en moins de place à l'épure. Rencontre inédite avec Thomas du Pré de Saint-Maur, directeur artistique des parfums Chanel, qui retrace la naissance de ce nouveau classique. Attention, lancement !
eau de parfum gabrielle de chanel. Photo : Christophe Coënon

Mixte Le nouveau parfum Chanel est enfin disponible. La fin d'un long processus ? 

Thomas du Pré de Saint-Maur C’est une histoire qui date. On se dit tout d'abord : "Il y a peut-être quelque chose à raconter, à manifester, qui peut être de l’ordre d’une croyance ou d’une envie..." Or, il y a sept ou huit ans, dans un monde où le parfum devient "accessoire" - et souvent dans le plus mauvais sens du terme -, nous nous sommes  dit qu'il était temps que Chanel reprenne la parole. S'ouvrent alors toutes les questions inhérentes à tout nouveau parfum : à quoi contribue-t-il ? Sous quelle forme ? Peut-on faire, contrairement à la tendance du marché qui part à l’assaut du sucré pour attirer les mouches, un grand floral qui ne soit pas gourmand ? Et, si on parle de classicisme : qu'est-ce qu’on ne lui donne pas pour éviter qu’il se démode ? Et enfin, quel univers symbolique a-t-on envie de faire vivre ?

M. Vos intuitions d'hier ont-elles porté leurs fruits ? 

Thomas du Pré de Saint-Maur Entre les lignes, nos neurones et nos synapses, nous avions envie de revenir à une forme d’épure, ce qui a donné ce flacon en retrait de ce que le marché a imposé ces dernières années, comme croyance de ce qu’est le luxe, avec ses verres lourds. Nous avons donc fait l’exercice inverse : retirer un maximum de matériau pour arriver au flacon le plus invisible possible, ce qui demande une maîtrise inouïe. C’est plus facile de faire un flacon lourd ! 

M. En quoi est-ce un challenge ?  

Thomas du Pré de Saint-Maur Le défi repose essentiellement sur la résistance du flacon avec le moins de verre possible, ce qui constitue une prouesse non seulement créative, mais également technologique. Depuis les premiers dessins et les premières maquettes conçue par Sylvie Legastelois, notre directrice du packaging, l'objectif est de parvenir à son industrialisation. Une fois que nous sommes tombé amoureux de la maquette, il s'agit de la produire à des millions de pièces. C'est un grand enjeu qui nous oblige à des allers-retours incessants de nos prototypes entre la maison et nos verriers. Il y a beaucoup de voies sans issue qui nous obligent à repartir en conception, à reprendre une piste, à recommencer un dessin. Gabrielle nous a conduit à déposer de dix à douze brevets ! Tout ce processus itératif demande du temps ; un temps que nous avons la chance d'avoir, chez Chanel. Nous avons trois parfums dans le top 5 (Mademoiselle, Chance et Numéro 5). Le quatrième porte avec lui moins d'enjeux. 


M. Quant à son nom ? 

Thomas du Pré de Saint-Maur Toujours sur cette ligne de réflexion nous conduisant vers le plus “originel”, un seul nom s’imposait : Gabrielle. Coco vient même après, dans l’histoire de Chanel. Son nom de jeune fille, son nom de naissance et le nom avec lequel elle signe, c’est Gabrielle. Alors, comment la raconter autrement qu’à travers des archives ? Qu’est-ce qui l’a définie, du premier au dernier jour de sa vie ? Sûrement l’insoumission radicale à ce que le monde a voulu lui imposer. Et parler d’insoumission pour les femmes est plus que jamais d’actualité. Je ne m'attends pas à ce qu'une femme se dise de prime abord : "Ce parfum parle d’insoumission !" Mais au toucher, au contact du flacon, à sa chaleur, qu'elle s'aperçoive de sa différence.  

M. Comment avez-vous transposé cette idée d'insoumission à l'écran ?   

Thomas du Pré de Saint-Maur En discutant avec le réalisateur, nous sommes arrivés à cette métaphore de la naissance. C’est un film qui parle d’une naissance, d’une renaissance ou d’une venue au monde. Nous avons misé sur l'émotionnel, plus que sur le narratif qui pose des questions de culture : l’insoumission et le rapport des femmes à la société ne sont pas perçus de la même manière en Chine, en Europe ou aux Etats-Unis. Nous avons voulu rester dans une dimension universelle. Dans la réalité de la consommation de l'image, les idées doivent être comprises en quatre secondes... Or le scénario vise cette simplicité, en allant vers quelque chose de très chorégraphié, qui peut faire penser au travail de Martha Graham. Ce n’est pas un film démagogique pour dire que la vie est belle. On lutte, on tombe souvent, on se relève, on recommence. A travers Kristen Stewart, Gabrielle parle de cette émotion.