Génération Millenials : les 15-24 ans sont-ils seuls avec tous ?

Nés autour de l'an 2000, les Millenials inaugurent un nouveau rapport au monde mais déjouent beaucoup d’idées reçues sur leur soi-disant addiction digitale. Alors qu’ils arrivent peu à peu sur le marché du travail, consomment et commencent à peser sur les élections, explications sur la rupture de modèle qu’ils implorent.
Génération 20 - Photo fanny latour-lambert
Génération 20 - Photo fanny latour-lambert

Génération Z parce qu’elle succède à la Y, génération Alpha parce qu’elle inaugure un nouveau rapport homme / machine, génération K comme Katniss Everdeen, l’héroïne sacrificielle de la saga Hunger Games, génération C pour “communiquer, collaborer, créer” ou génération K, comme leurs followers sur Instagram qui se comptent en K, nombreuses sont les tentatives de qualifier une fois pour toutes nos millennials, ces 15-24 ans nés autour de l’an 2000. Parce qu’ils ignorent souvent comment insérer une cassette audio dans un walkman, les “screenagers” (82 % d’entre eux possèdent un smartphone) inaugurent un nouveau rapport au monde, mais déjouent beaucoup d’idées reçues sur leur soi-disant addiction digitale. Alors qu’ils arrivent peu à peu sur le marché du travail, consomment et commencent à peser sur les élections, les millennials se confrontent à des entreprises, recruteurs, politiques et médias à la traîne d’un virage techno-historique sans précédent. Explications sur la rupture de modèle qu’ils implorent.  

Facebook en héritage

Quinze ans après le 11-Septembre, on ne peut pas vraiment dire que la démocratie a particulièrement progressé en Occident, ni que les inégalités se résorbent, ni que l’économie numérique rime avec progrès social. À l’heure où 1 % des plus fortunés possèdent la moitié des richesses mondiales, être jeune signifie avoir grandi dans un monde dévasté par l’ultra-capitalisme financier en partie automatisé (trading à haute fréquence), que WikiLeaks et autres lanceurs d’alerte n’amendent qu’à la marge. Comme chacun le sait, la défiance envers les États atteint des records, et les grandes entreprises sont sévèrement rejetées. Le jugement des “digital natives” est sans appel : ces institutions vieillissantes, aux organisations verticales et reproductrices des mêmes inégalités, passent pour incapables de prendre de bonnes décisions.  

En France, pays pourtant réputé pour sa difficulté d’y entreprendre, un jeune de moins de 20 ans sur deux souhaite aujourd’hui devenir son propre patron. Quelles sont les raisons qu’ils invoquent ? Rester libre et indépendant (à 51%), s’épanouir personnellement (à 45 %) et, enfin, gagner de l’argent (32 %). S’en sortir par soi-même n’est pas un simple désir d’autonomie, mais bel et bien le refus d’une société où les entreprises, comme mises à nue, n’offrent plus les moyens de s’épanouir au travail, ni ne garantissent de projets correspondant à leur éthique, leurs espoirs, leurs convictions. 

De la précarité au D.I.Y.

À 19 ans, Vejas Kruszewski, lauréat canadien du prix spécial LVMH 2016, avoue avoir complété son apprentissage de la couture dans une petite entreprise familiale en regardant des tutoriels sur Youtube. La it-photographe Fanny Latour-Lambert, 21 ans, a quant à elle fait ses premières armes sur Facebook, répondant gracieusement à la demande de ses amis en rade de photo de profil. Ces deux exemples fashion, symptomatique d’une transformation à l’œuvre dans tous les secteurs, décrivent assez bien l’opportunité qui se présente à chacun, dès la naissance, d’enrichir sa formation ou d’acquérir une première expérience via le Net à moindres frais, dans un contexte immédiatement mondial et en toute autonomie. Le rapport des millennials aux études et à l’école s’en trouve bouleversé, quand les élèves du XXIe siècle attendent de leurs professeurs qu’ils leur apportent ce que Google ne saura jamais faire qu’à moitié : apprendre à hiérarchiser l’information, identifier ses sources, se construire une subjectivité. 

Dix ans après l’invention de Facebook, les enfants du millénaire font le bilan d’une globalisation technologique toujours plus concentrée, plus intrusive dans la vie privée et capable d’en exploiter commercialement les données. Mieux que personne, ils font le tri entre ce que la technologie apporte de pire et de meilleur : propagande djihadiste vs nouveaux services à la personne, marchandises pétrolifères vs initiatives citoyennes, bombardement publicitaire vs partage de savoirs… La liste des avantages et inconvénients du tout-numérique serait longue à compléter, mais prouve la lenteur de nos sociétés à comprendre ce qu’ils savent déjà. 

Projet Twenty de Nadège Winter
Projet Twenty de Nadège Winter

Si la fameuse génération Y s’est fait connaître pour ses problèmes de management et continue à se battre au sein d’organisations verticales où le coworking de surface les épuise, les millennials ne souhaitent plus négocier les bases d’un travail collaboratif nécessaire et lui-même intégré, dans leurs représentations, à une existence intrinsèquement horizontale. De nombreuses initiatives de type plateforme 3.0 vont dans ce sens : le projet TWENTY, série de talks organisés par la trendsetteuse Nadège Winter, qui réunit des 16-24 ans au talent explosif, ou le répertoire Talent Making Talent, qui se propose de répondre à des mastodontes type General Electric, Procter & Gamble ou Amazon en demande de candidats aux profils pourtant inassimilables parce que trop libres, trop ouverts sur le monde, trop angoissés de n’être réduits qu’à une seule et même tâche

Seuls avec tous 

Dans son dernier livre, Mémoire de fille (éd. Gallimard), l’écrivaine Annie Ernaux décrit l’adolescente provinciale qu’elle était en 1958 : “Elle ne sait pas téléphoner, n’a jamais pris de douche ni de bain. Elle n’a aucune pratique d’autres milieux que le sien, populaire d’origine paysanne, catholique. À cette distance de temps, elle m’apparaît gauche et empruntée, voire mal embouchée, dans une grande insécurité de langage et de manières. Sa vie la plus intense est dans les livres dont elle est avide depuis qu’elle sait lire. C’est par eux et les journaux féminins qu’elle connaît le monde”. Peut-on vraiment imaginer l’ampleur de ce que les réseaux sociaux ont changé ? Alors que les ados de la seconde moitié du XXe siècle se préoccupaient d’appartenir au bon groupe, de porter les bonnes fringues et de rester “branché” sur la musique du moment, ceux d’aujourd’hui valorisent l’expression de soi, héritiers d’une construction post-numérique radicalement nouvelle à l’altérité qui ne s’exprime malheureusement pas en politique, ni en entreprise, faute d’une offre trop pauvre, en deçà de leurs attentes. 

Déclarant un sentiment de solitude et d’isolement plus fort que leurs aînés, les millennials nourrissent un attachement tout particulier à la différence, aux savoir-faire et savoir-être éloignés des leurs, préoccupés par le vivre ensemble et le respect des droits (et des talents) de chacun. Menacés par le terrorisme au cœur de leur habitat, les vingtenaires se savent fragiles et connaissent la difficulté de “faire société”, n’opposant pas l’individuel au collectif et plébiscitant les identités plurielles et non assignables, que ce soit en termes d’appartenance à un groupe (ils sont multicommunautaires) ou d’affiliation à un genre défini (“gender fluid”, près de deux tiers des millennials pensent que le genre ne définit plus autant une personne qu’avant). Reconnues pour ce qu’elles apportent de spécifique au bien commun, les singularités sont plébiscitées, valorisées, recherchées, comme un terrible besoin de vérité post-numérique. Les smartphones manqueraient-ils de profondeur ?



Une nouvelle société de consommation

Leur hyperconnexion n’est qu’un leurre. Très loin de l’addiction digitale dont nombre d’experts les accablent, ils avouent à 80 % aimer passer du temps entre amis plutôt que sur leur portable. Et s’ils préfèrent Snapchat à Facebook, c’est probablement parce qu’ils y perdent moins de temps, séduits en outre par le caractère éphémère et plus confidentiel des informations qu’ils y échangent. 84 % des millennials pensent que les nouvelles technologies rendent la vie plus facile, mais 20 % d’entre eux ressentent (déjà) l’envie de se déconnecter. Facebook pourra-t-il sérieusement continuer à vouloir capter leur attention à tout prix, tracer leur historique pour en tirer profit à l’intérieur d’une interface saturée de pubs ciblées, de cris d’animaux et d’indignations sauvages ? Le temps qu’ils consacrent à leurs nombreux écrans (on en compte 9,4 par foyer) n’est pas synonyme d’allégeance aux GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), mais un résidu matériel de l’Histoire. Comment imaginer ne pas profiter de ce qu’offre la technologie ? En 2016, pourquoi vivre sans cloud ? 

Réchauffement climatique et dématérialisation obligent, l’âge d’or des objets semble, quant à lui, définitivement enterré. Rompus aux codes du share, les millennials ne souhaitent plus “posséder” à tout bout de champ (selon la célèbre prévision de l’économiste Jeremy Rifkin, “d’ici 25 ans, le partage de voiture sera la norme”) mais “accéder”, révisant au passage quelques signes très xxe siècle de distinction sociale. Une récente étude Goldman Sachs l’affirme : 90 % des millennials considèrent l’achat d’un luxury bag comme très éloigné de leurs priorités. Un score sans appel alors que les jeunes ne craignent pas la dépense : ils sortent deux fois plus que leurs parents, et tout ce qui constitue une expérience live (cinéma, festivals, streaming, gaming), que l’on partage à plusieurs et dont on se souvient, participe d’une “économie du bonheur” en plein boom. Dans ce contexte, le digital a pour seul but d’enrichir le réel (vive les Pokemons 3.0 !) et de donner du relief à cette expérience ultime et sensible, non quantifiable et non achetable : la vie, celle qui n’a pas de prix.  

Vivre en paix, vivre mieux, vivre ensemble : tel est le défi d’une jeunesse peu matérialiste et prête à s’investir sans toujours savoir comment s’y prendre. Si le secteur associatif trouve grâce à ses yeux ou qu’elle témoigne d’une certaine curiosité, tous bords politiques confondus, envers des mouvements type Nuit Debout (que les millennials déclarent “comprendre” à plus de 60 %), le “comment agir” pose question face à ses trois préoccupations majeures, à savoir la lutte contre le terrorisme, le pouvoir d’achat et l’environnement. Comprendre ces Apollinaires décidément las d’un monde ancien relève d’une urgence politique. Alors qu’ils sont 90 %, en France, à penser qu’aider les autres est important, les trois-quarts d’entre eux ne sont pas allés voter aux dernières élections régionales, laissant le Front national courir en tête. Le parti d’extrême droite est aujourd’hui n° 1 chez les 18-25 ans.