Honey Dijon

Du Berghain, le temple berlinois de la techno, aux plus grands festivals en passant par les soirées d’Ibiza et les catwalks de Louis Vuitton, avec plus de 100 dates à son actif en 2018, la DJ n’aura cessé de prêcher la bonne parole de la house de Chicago et New York où elle a été élevée. Bonne nouvelle, elle n’a pas l’intention d’arrêter de nous faire danser.
Honey Dijon. Portrait : Ricardo Gomes.
Honey Dijon. Portrait : Ricardo Gomes.

Mixte. Comment expliquez-vous ce retour de hype incroyable autour de vous, vous n’arrêtez plus ?! 

Honey Dijon. C’est amusant, parce que certaines personnes pensaient que j’avais disparu ou que je ne mixais plus trop, alors que je jouais certes moins en Europe mais davantage au Canada et aux États-Unis. Et puis, j’ai commencé à passer du temps à Berlin, à m’y plaire énormément tant la ville me faisait penser au New York des années 90 avant la gentrification. J’ai quitté New York il y a quelques années et j’ai décidé de m’installer à Berlin. Du coup, je joue beaucoup plus en Europe.

M. Vous semblez amère sur ce que New York est devenu au fil des ans… 

H. D. La gentrification a tué la ville en poussant les artistes, les créatifs, les excentriques et les minorités dehors parce que les loyers et le coût de la vie y sont trop élevés. Tous les lieux abandonnés, les friches, les warehouse, sont passés entre les mains de promoteurs immobiliers, ce qui a tué les clubs et la vie nocturne, transformant New York en une ville ennuyeuse où il ne se passe plus rien. Même à Londres et à Paris, où le monde de la nuit était si excitant et extravagant, cette période galvanisante me semble terminée. J’ai l’impression que la seule mégalopole qui résiste est Berlin, en fait. 

M. Dans son essai, La Gentrification des esprits, Sarah Schulman explique très bien ce phénomène. 

H. D. J’adore ce livre, je l’ai lu deux fois. Je suis complètement d’accord avec son constat : ce sont la gentrification et l’épidémie de Sida qui ont tué ce clubbing new-yorkais incroyablement inventif et vivace. Il faut aussi se souvenir qu’à cette époque, les années 90, les réseaux sociaux n’existaient pas. Il fallait sortir de chez soi pour rencontrer d’autres personnes, explorer leurs manières de s’habiller, les musiques sur lesquelles elles dansaient. Aujourd’hui, on a l’impression que les gens se font leur culture sur Instagram. Je sais bien que les réseaux sociaux en sont à leurs débuts, que c’est un mal nécessaire qui va certainement évoluer. Mais je ne peux m’empêcher de trouver ça décevant et triste, que le talent, la créativité ou la folie se mesurent désormais au nombre de followers ou de likes sur vos publications. 

M. Vous pensez apporter quoi à la scène club en tant que DJ femme noire ? 

H. D. On me pose souvent la question et je ne sais jamais vraiment quoi répondre. Je dirais que j’apporte un début de conversation, d’histoire et de compréhension. Je viens de la culture dance du Chicago et du New York des 90’s, c’est elle qui m’a formée, et de lieux créés par des gens marginalisés – je parle des trans, des LGBT, des Noirs – qui n’étaient bienvenus nulle part et qui ont bâti en réaction leurs propres espaces pour pouvoir être eux-mêmes et s’exprimer. Donc je me dis que j’apporte les souvenirs d’un monde qui aujourd’hui n’existe plus que dans la mémoire de certains. 

M. Vous pensez être un modèle pour les plus jeunes ? 

H. D. J’ai l’impression que pas mal de gens sont d’accord avec ce que j’ai à dire, et la manière dont je le dis. Je suis connue pour mon franc-parler, mais je n’aime pas trop le terme “modèle” car d’une certaine manière ça place la personne sur un piédestal, et je déteste ça. Je préfère la définition de l’actrice Laverne Cox, le “role possibilities”, quelqu’un qui propose une autre vision des choses, un autre regard sur la vie et ses possibles. En fait, je préfère donner aux gens les clés pour comprendre et agir sur leur propre vie plutôt que d’être dans le rôle du guide. 

M. C’est pour ça que vous vous surnommez “mama” ? 

H. D. J’aime beaucoup qu’on m’appelle “mama”, c’est vrai. Janis Joplin adorait ça aussi, je trouve que c’est très rock’n’roll. Même si certains ne comprennent pas l’allusion et pensent aussitôt à la grosse mama noire qui prend soin de tout le monde ! Je suis plutôt une mama MILF, et quand je vois comment les femmes mûres attirent les jeunes mecs, je peux vous dire que je suis prête (rires). 

M. En tant que célébrité noire et transgenre, vous ressentez une pression ? 

H. D. Mais dès que je passe la porte de mon appartement, je la ressens, pas vous ? ! Même si j’ai la même vie que beaucoup, tout semble amplifié, certainement parce que je porte des faux cils (rires). Ensuite, que les choses soient claires, quand on parle de célébrité, je pense à Beyoncé ou à Andy Warhol. Alors que moi je fais partie d’une minuscule bulle où se mélangent clubbing, mode, musique et art. Je ne m’en plains pas, je suis entourée de gens ouverts d’esprit et qui me respectent, mais soyons réalistes, je suis comme tout le monde, je n’ai pas le pouvoir de changer les lois, d’arrêter le dérèglement climatique, etc. Je vis dans un espace protégé, mes préoccupations tournent surtout autour de l’heure à laquelle je vais jouer en club (rires). 

M. Quels sont les bons clubs, selon vous ? 

H. D. Ceux où tout le monde danse, s’embrasse et a l’impression de passer le meilleur moment de sa vie, tout simplement. Et il y a beaucoup d’endroits dans le monde où c’est le cas, j’ai la chance d’être très polymorphe, sans avoir besoin de faire de concessions, et de mixer au Berghain à Berlin et ensuite à une fête disco à Ibiza, puis à un défilé de mode ou à une “Black Party” à New York. Sans me vanter, je pense que peu de DJs ont cette capacité de s’imposer sans rien renier de ce qu’ils jouent. 

M. Vous êtes nostalgique du clubbing haut en couleur des 90’s  ? 

H. D. Non, je n’aime pas la nostalgie et le “c’était mieux avant“. Je pense que la plus grande erreur pour un artiste est de rester scotché dans le passé. On doit s’adapter au présent, le faire nôtre, au lieu de vivre dans les souvenirs. En fait, si, une chose me manque : que les gens s’habillent pour sortir. Toute cette folie à propos des sneakers me laisse de glace. Que ce soit à Los Angeles, à Mexico, à Paris ou à New York, c’est un peu comme si les gens n’avaient qu’un intérêt : le logo collé derrière leurs baskets ! Ça me déprime. 

@honeydijon