La mode cherche-t-elle à nous endormir ?

Face à l’engrenage du “plus vite, plus loin, plus mode” et l'incontournable quotidien “toujours connecté”, le sommeil ou la simple pause semblent souvent l’apanage d’un autre temps... Un phénomène dont les créateurs s'emparent cette saison, en première ligne dès qu'il s’agit de réagir à l’accélération de notre style de vie.
Maison Margiela Printemps-Été 2018
Maison Margiela Printemps-Été 2018

Au bureau, chez soi ou au premier rang des défilés, la sollicitation est non-stop : il faut être capable à la fois d’appréhender ce que l’on voit, ce que l’on écoute, de relier tout ça avec ce que l’on a déjà vu à New York ou à Milan, de le capter de façon immédiate en faisant face à diverses autres demandes (“Je te rappelle, je suis sur un show !”) ET d’éditer l’ensemble de façon instantanée en version multisupports pour alimenter à la fois un post pro et une super story perso pour ses X milliers de followers. Le coup de fatigue n’est jamais loin… Heureusement, les créateurs pensent à nous. 

Oreillers et doudous de luxe

Pour s’être lui-même brûlé les ailes au feu du burn-out, John Galliano a toujours su puiser dans les malaises et les absurdités de la vie quotidienne pour nourrir ses collections, à l’instar de son prédécesseur à la tête de la Maison Margiela. Pour l’été 2018, c’est le chaos d’une salle d’embarquement qui a été l’un des déclencheurs d’une collection qui mettait en avant une héroïne so busy, tellement speed qu’elle n’avait même pas eu le temps de retirer les étiquettes de voyage de son sac. Mais quand on court de A à Z, il faut savoir s’accrocher à quelque chose. Voici donc le Glam Slam, un sac aussi étonnant qu’atypique, qui tient à la fois lieu d’accessoire phare, de sac à main, d’oreiller et de doudou de luxe. La Maison Margiela pousse même l’ironie jusqu’à commercialiser le coussin de nuque assorti pour globe-trotteuse de première classe. Cette transformation des objets utilitaires du quotidien en must-have en est déjà à sa deuxième saison, puisque Demna Gvasalia avait déjà proposé une version estampillée Balenciaga dudit coussin de voyage, modèle gonflable de surcroît, lors de son take-over Colette à la rentrée 2017.

Seating du défilé Céline
Seating du défilé Céline

nuit noire et sommeil fétichisé

Mais le sommeil lui-même ne serait-il pas en passe de devenir un luxe ? En réalité, la nuit de huit heures à laquelle nous aspirons tous serait une fabrication datant de la révolution industrielle. Avant cela, le cycle de repos de l’être humain était très différent, divisé en deux phases de “premier” et “second sommeil” de quatre heures environ, séparées par une pause d’une heure ou deux pendant laquelle on pouvait discuter, rêvasser, mettre en ordre la maison… Roger Ekirch, professeur d’histoire à l’université de Virginia Tech, est l’un des chercheurs ayant mis en lumière cette transformation. L’arrivée de l’éclairage dans les villes et la mise en place d’un agenda quotidien de plus en plus chronométré ont faussé notre capacité à la détente face à une “nuit noire” dans laquelle le repos – endormi ou éveillé – était la seule option. Engrenage qui prend aujourd’hui des proportions hors normes puisque la lumière artificielle et l’état de disponibilité constante nous feraient presque oublier le sommeil. Confronté par Mixte aux images des récents défilés, le professeur Ekirch constate : “Le fait que la mode fétichise le sommeil est sans doute le reflet de son absence de plus en plus marquée dans notre monde très connecté – c’est peut-être une façon de compenser, ne serait-ce que de façon symbolique, les heures de sommeil que nous avons perdues. D’ailleurs, le pyjama semble en bonne voie de devenir l’uniforme du quotidien”. 

Style pyjama

Le professeur Ekirch se révèle fin connaisseur des tendances, puisque le style pyjama devient effectivement un incontournable. L’humble vêtement pour dormir prend du galon avec des versions incroyablement luxueuses signées Gucci ou Stella McCartney – certaines marques ont même opté exclusivement pour ce créneau, dont Olivia Von Halle, Raphaëlla Riboud, ou la vedette incontestée du genre, l’Italienne Francesca Ruffini et sa marque, la bien nommée For Restless Sleepers. S’il est une nouvelle qui aura causé bien des insomnies au moment des fêtes, c’est l’annonce que Phoebe Philo quittait ses fonctions de directrice artistique chez Céline, au grand dam d’une horde de working girls qui ne juraient que par ce vestiaire à l’élégance à la fois douce et imposante, l’uniforme idéal adapté aussi bien au comité de direction qu’au vernissage pointu en passant par un détour à la sortie d’école. Pour son avant-dernière collection au sein de la maison, Phoebe Philo s’était inspirée elle aussi d’une époque pré-connexion, quand la mode était libre, tout simplement. Un esprit de bien-être et de confiance en soi évident sur le podium, mais que la créatrice souhaitait aussi communiquer à ses invités : le seating était recouvert de duvets et sacs de couchage, dans un souci de confort et d’accueil. Esthétique Céline oblige, l’installation pensée par l’architecte Smiljan Radic, une grande tente blanche accueillant ces fameux bancs rembourrés, faisait penser à une version sublimée d’un camping chic et futuriste. De quoi reposer son regard, quelques instants…

Seating du défilé Céline
Seating du défilé Céline