Interview electro : Chloé et Maud Geffray sur les toits de Paris

Elles se connaissent depuis le Pulp et nourrissent un rapport ambivalent à la capitale. Actives sur la scène internationale depuis deux décennies, ces Parisiennes qui reviennent en force dans l'actualité musicale, déroulent la bobine de leur relation croisée. Rencontre.
 Maud Geffray & Chloé - image : Jérôme Lobato - réalisation : Loyc Falque
Maud Geffray & Chloé - image : Jérôme Lobato - réalisation : Loyc Falque

Quand Maud Geffray retrouve Chloé (Thévenin), elles débriefent leurs nuits de live précédentes. Maud, moitié du duo Scratch Massive, jouait début juin à la Gaîté lyrique pour fêter la sortie de son deuxième album solo, Polaar, adapté de la BO du court métrage Kaamos de Jamie Harley. Le lendemain, Chloé, qui sort bientôt un troisième album, Endless Revisions, sur son label Lumière Noire, joue lors d’une nuit en son immersif à la Maison de la Radio, dans la continuité de ses projets de spatialisation sonore en collaboration avec Radio France.

paris, je t’aime… moi non plus 

Les deux musiciennes, qui se connaissent depuis le Pulp, fameux club parisien voisin du Rex, haut lieu de la culture lesbienne de 1997 à 2007, nourrissent un rapport ambivalent à Paris. Chloé y a toujours vécu, alors que Maud a grandi à Saint-Nazaire, une ville portuaire qui l’a marquée par la présence de l’océan. D’ailleurs, elle ne trouve pas Paris très inspirant : “C’est une ville toute serrée, avec peu d’horizon. Je suis contente parce que je viens de déménager dans le 19e, dans une résidence des années 70. J’ai enfin une vue incroyable sur Montmartre à gauche, et plein de trucs industriels sur la droite”. Chloé, elle, “adore traîner dans les cafés parisiens. C’est le moment de prendre le temps, dont on dispose peu pour découvrir sa propre ville, comme tout Parisien”. Elle insiste sur le besoin de décompresser : “J’étouffe tellement à Paris, que j’ai tout le temps des envies de montagne ou de mer, de paysages à perte de vue. Mon père vit au Pays basque, j’adore m’y balader. J’aime quitter Paris, mais aussi y revenir. C’est une chouette ville si tu arrives à trouver un juste milieu et que tu as la possibilité de partir”. 

Chloé porte une chemise en coton Acne Studios et jean APC - image : Jérôme Lobato - réalisation : Loyc Falque
Chloé porte une chemise en coton Acne Studios et jean APC - image : Jérôme Lobato - réalisation : Loyc Falque

Maud a auparavant vécu boulevard Magenta, dont elle se rappelle le bruit ; Chloé à Gare du Nord, dont elle garde le souvenir d’un mélange étrange de touristes, de SDF et d’hommes d’affaires venant prendre leur train. Maud invoque le réalisateur Bruno Dumont pour appuyer son impression : “Il dit qu’il n’arrive pas à filmer Paris parce qu’il a du mal à y faire de beaux cadres. Je le comprends complètement. D’où le fait qu’il tourne souvent dans le Nord. Il a fait un film à Paris, Hadewijch, et je l’aime moins que les autres. Mais je n’ai pas pour autant envie d’aller vivre ailleurs. Je m’y plais quand même”.

À la frontière du 7e art 

Ce rapport à l’espace n’est pas anodin chez les deux musiciennes, qui débordent d’ailleurs allègrement du cadre de la musique pour aller se frotter au monde de l’image. Maud, qui a fait des études de scénariste, a tourné deux courts métrages. L’un d’eux se passe dans une rave organisée dans un centre d’art occupant un grand blockhaus sur un port. Chloé y mixait, d’où sa présence à l’image. Elle le découvre quand Scratch Massive passe par son studio pour qu’elle enregistre la voix du morceau “Closer” (sur l’album Nuit de Rêve, 2011). Maud a ensuite réalisé 1994, parce qu’on lui parlait sans cesse de ces images d’une rave de 94 en bord de mer sur lesquelles elle apparaissait : “J’ai fini par apprendre que c’était Raphaël Turpin qui avait tourné le film en Super 8, j’ai trouvé ses coordonnées, je l’ai contacté… 


C’était un jeu de piste, un peu comme une rave. Il m’a laissée libre de jouer avec les rushs, dans lesquels on voit énormément de gens connus aujourd’hui. On a monté pendant des nuits et des nuits avec un ami et je faisais le son à côté”. Enfin, Maud a composé la musique de deux documentaires : Kiss and Cry, sélectionné à l’ACID à Cannes, et Thousand Belle, l’histoire en creux de la chute du rêve américain au travers de la déchéance d’une riche héritière texane, présenté au FID à Marseille. De son côté, Chloé a cette année composé la BO du film Paris la blanche de Lidia Terki, avec laquelle elle collabore depuis longtemps. Elle avait auparavant composé et interprété en live la musique de la version restaurée du Blackmail d’Alfred Hitchcock (son dernier film muet), sur commande de La Cinémathèque française. Elle a aussi écrit la BO du premier court métrage de la jeune actrice belge Marie Kremer, montré dans les Talents Adami du Festival de Cannes. Encore au-delà, elle côtoie l’univers de l’art contemporain, à la Biennale de Venise où l’artiste franco-libanais Anri Sala lui avait demandé une performance pour sa vidéo Ravel Ravel Unravel en 2013, avant que Xavier Veilhan ne l’invite en résidence en juillet dernier au Studio Venezia dont il est curateur.

Maud Geffray porte un pull en laine et coton Zadig & Voltaire et un jean G-star - image : Jérôme Lobato - Réalisation Loyc Falque - Coiffure : Shuhei NISHIMURA @ Calliste Agency. Maquillage : Ania GRZESZCZUK @ Calliste Agency. Remerciements à l’hôtel Marignan Champs-Élysées, 8e.

des Clips… 

Une sensibilité à l’image qu’elles expliquent par le goût des rencontres et l’adhésion aux projets qu’on leur a proposés. Car ce n’est pas toujours simple, explique Chloé : “Parfois, la musique arrive à la fin du processus. Et c’est une partie que les réalisateurs ne maîtrisent pas complètement, ce qui peut les angoisser”. Maud complète : “Ils laissent aussi souvent des morceaux témoins dont ils n’arrivent finalement plus à se débarrasser”. Ce qui est d’ailleurs arrivé à Chloé avec Emmanuel Finkiel, qui voulait qu’elle compose de la musique pour un film après avoir entendu son titre “Word for Word” (2010), et qui au final s’est contenté d’utiliser le morceau original. En ce qui concerne les images qui viennent incarner leurs morceaux, Chloé confesse n’avoir que deux ou trois clips, principalement par manque d’opportunité et de moyens. C’était le prétexte de sa collaboration avec Lidia Terki : “On est partis d’un de ses courts métrages expérimentaux et on a cherché le morceau qui fonctionnerait avec, qui a été ‘Be Kind To Me’ (sur son premier album The Waiting Room, 2007). C’est un peu un clip inversé, car normalement on fait les images après le morceau.” Puis Lidia Terki a clipé “Distant” (One in Other). 


Du côté de Scratch Massive, le clip “Paris” a été conçu par Zoe Cassavetes (la compagne de Sébastien Chenut, l’autre moitié du duo, ndlr) à… Paris, également faute de budget. “On a tourné autour de l’appart à 150 m à la ronde, on devait avoir 200 €, raconte Maud. Tout est fait maison, à côté du Canal Saint-Martin. Ce sont des amis qui jouent dedans. Une idée de Zoe sur l’amour à trois qui pourrait être inspirée du Jules et Jim de Truffaut. Elle avait déjà fait le clip de ‘Like You Said’ en 2006, avec plus de moyens.”

…et des pochettes 

Quant au graphisme de leurs albums, elles ne lâchent pas les idées qu’elles ont en tête. Le studio de Chloé se trouve place de Clichy, à côté du BAL, un lieu d’exposition et restaurant créé par Raymond Depardon et Diane Dufour, où elle a ses habitudes. À la vue du travail de Noémie Goudal, une plasticienne dont la dialectique des espaces monumentaux mis en jeu entre en résonance avec son univers sonore, Chloé a demandé son contact au BAL : “J’ai jeté une bouteille à la mer, nous nous sommes rencontrées et on est devenues copines. Elle a réalisé la pochette de mon maxi The Dawn et de mon album Endless Revisions”. Quant à la pochette de l’album Nuit de Rêve de Scratch Massive, c’est la revue poético-érotique des années 70 Nexus, que Maud déniche dans une brocante, qui en est à l’origine : “J’ai cherché le nom de l’auteur de la couv, Jean-Pierre Alaux, dans l’annuaire, et je l’ai appelé. C’était un peintre de l’époque surréaliste. Comme sa fille faisait de la musique, il a accepté que j’utilise l’image.” Tant pis pour les pochettes promotionnelles déjà réalisées qu’elle annule : “J’avais déjà fait le coup pour l’album précédent. J’étais tombée sur une photo sublime de la mère de Julien alias Plaisir de France nue sur un lit qu’avait prise son père. L’attitude de prélassement correspondait au titre “Time”. J’ai arrêté tout le travail avec les graphistes pour cette photo. Ils doivent encore me détester !” Pour Polaar, c’est sa bonne amie Alexia Ker, photographe qui avait déjà réalisé la pochette de 1994, qui a produit une image dans la continuité du premier album mais dans un décor plus périurbain, avec cette fois son visage pour affirmer sa présence. Avec Polaar et Endless Revisions, Maud Geffray et Chloé nous gratifient donc non seulement de deux albums à la beauté complexe et unique, mais continuent de nous ouvrir des portes sur leur richesse artistique, nourrie d’images et de paysages aussi éperdus qu’industriels.


Albums disponibles :
Polaar, Maud Geffray
(Pan European Recording)
Endless Revisions, Chloé
(Lumière Noire Records)