Interview : Marina Foïs ou la jeunesse au pouvoir

À force de choix que tout oppose, Marina Foïs s’est hissée dans le top 10 des actrices françaises. Héroïne à poigne du nouveau film de Laurent Cantet, L'Atelier (sortie le 11 octobre), elle témoigne également d'une vraie sensibilité mode. Rencontre autour des créations de son ami Nicolas Ghesquière pour Louis Vuitton.
Veste en soie à empiècements de cuir, pull en laine, jupe en soie imprimée et bottines en PVC et cuir verni LOUIS VUITTON Cruise 2018. Image : Nicolas Wagner - Réalisation : Loyc Falque. 

Mixte Vous êtes particulièrement familière de l’univers de Nicolas Ghesquière. Un mot sur lui ? 

Marina Foïs Je l’ai rencontré quand il travaillait chez Balenciaga. On a déjeuné ensemble, on est devenu amis et j’assiste dorénavant à tous ses défilés. Cela s’est fait très naturellement. Je suis sa mode depuis au moins dix ans. Il m’habille quasi exclusivement. Aucun contrat ne nous lie, si ce n’est celui du goût... 

Mixte Quel est votre rapport à la mode ? 

M.F.  Je n’ai pas de culture mode, juste un plaisir de mode, aussi physique que la nourriture. C’est très concret. Et pour connaître un peu l’envers du décor, je sais que la plupart des designers sont des hommes de culture qui s’intéressent au cinéma, à l’art, à la photo, à l’artisanat… Ce sont des gens très ouverts sur le monde. Pour habiller les femmes, il faut qu’ils aient un lien avec l’époque dans laquelle ils vivent, une connexion, aussi déconnectés qu’ils soient par le pouvoir, la fonction et l’argent. Ce qui me fascine, c’est la connaissance qu’ils ont de nous. Sinon, ils ne créeraient pas des envies qui se transforment en besoin. 

M. Quelle est votre silhouette de référence ? 

M. F. Je ne me suis pas remise des années 70, ni même du physique des femmes emblématiques de ces années-là. J’ai des images de Saint Laurent en tête… J’aime bien les looks un peu stricts aussi. Nicolas réussit ce mélange très particulier entre quelque chose de sophistiqué et de musclé, où les idées arrivent toujours après la fringue. Il réussit à faire des choses que l’on porte ; avec lui, on ne s’habille pas en concept. Je trouve ça très fort. Mon œil est vraiment guidé par lui. Il fait partie de mes références, de mes repères. J’aime également beaucoup ce que fait Julien Dossena pour Paco Rabanne. 

M. Cette silhouette de référence est-elle un héritage de votre mère ?

M. F. Elle vient plutôt de ma famille milanaise, du côté de mon père. Ma tante était designeuse de tissus, elle était aussi un peu mannequin… Récemment, j’ai retrouvé des photos de ces années-là ; je ne me lasse pas de les regarder. Et puis, il y a les films de John Cassavetes avec Gena Rowlands. J’aime toutes les tenues de Gena, les chaussures de Gena, les mollets de Gena… Il faut les voir, dans Opening Night ! Et les couleurs de Gena ! Il y a cette photo d’elle habillée d’un peignoir bleu un peu lavande, avec un téléphone rouge. Ça, c’est mon univers visuel. 


M. Avec le temps, vous avez exploré une mode de plus en plus poussée…

M. F. Quand j’étais collégienne, en 4e, j’allais au marché Saint-Pierre avec ma copine Pascale Grancher. On achetait des tissus pour se faire nos fringues. J’ai toujours eu un goût pour la mode, mais il a longtemps été maladroit. La première fois que je me suis fringuée pour les Césars, j’avais emprunté une robe à Junko Shimada, c’est dire si j’étais pointue. Ma rencontre avec Lionel Vermeil, qui travaillait chez Balenciaga, a changé les choses. Il m’a appris à m’habiller. Comme j’ai porté pas mal de trucs sur les tapis rouges, je sais aujourd’hui ce que j’aime et ce que j’ai envie d’oser. 

M. Vous espionnez le look des autres actrices ? 

M. F. Instagram ne sert pas qu’à grandir l’âme ! Je ne vais pas vous raconter autre chose que ce que je suis ! Les actrices vivent toutefois au bord d’une tyrannie qui me semble un peu dangereuse. À Cannes, on pourrait se prendre pour des mannequins alors qu’on ne l’est pas ; en tant qu’actrices, on a le devoir d’être plus incarnées que ça et le droit d’être moins parfaites, plus maladroites. C’est facile de tout mettre sur la fringue alors que les vrais enjeux sont complètement ailleurs. Je peux m’énerver pour une coupe de cheveux, et quand ça arrive, je m’énerve surtout de m’énerver. 

M. Parlons de L’Atelier, le film de Laurent Cantet dont le scénario a été coécrit avec Robin Campillo, le réalisateur de 120 battements par minute. Vous l’avez vu ? 

M. F. Bien sûr ! Je suis amie avec Campillo, qui forme une sorte de compagnonnage professionnel avec Cantet depuis longtemps. Ce qui m’a semblé fou, c’est de voir à quel point les deux films se répondent. 30 ans séparent ces deux jeunesses : celle de Campillo qui est en danger de mort, qui a la rage, une colère légitime, et qui se bat pour un objectif que tout le monde peut partager ; et celle que décrit le film de Cantet, qui a le même goût pour la violence, la même colère, mais qui n’est, elle, fixée sur aucun but. Or je ne suis pas sûre que la jeunesse d’aujourd’hui soit plus perdue que celle d’hier. Mais il y a quelque chose d’incompréhensible pour nous autres, vieux adultes qui voudraient lui donner un truc à manger, comme si on ne lui autorisait pas les sorties de route, ni d’avancer par elle-même. 

M. Le film déconstruit tout un éventail de poncifs sur les insondables origines de la violence… 

M. F. L’Atelier parle de la peur des adultes, ceux, un peu intellos, souvent parisiens, qui préfèrent plaquer leur système de pensée sur la jeunesse actuelle plutôt que de commencer par l’écouter parler de sa propre expérience, de sa propre histoire. Heureusement qu’on pense différemment d’il y a 30 ans ! Le mépris ou la condescendance envers les jeunes est très dangereux. Je n’en peux plus d’entendre les gens de ma génération dire : “Les jeunes ne lisent plus, ils sont sur Instagram, les réseaux sociaux…” Dans le livre Laëtitia d’Ivan Jablonka (éditions du Seuil, prix Médicis 2016, ndlr) il y a un passage très beau sur les réseaux sociaux, que l’auteur compare aux journaux intimes des jeunes filles du XVIIIe siècle. Un pays qui méprise sa jeunesse est un pays mort. Le film parle de ça, de l’imperméabilité de ces deux mondes qui est source de désarroi, autant pour les jeunes que pour les adultes. 

Blouse et col roulé en coton, jupe en soie et bottines en cuir LOUIS VUITTON Cruise 2018 - image : Nicolas Wagner - Réalisation : Loyc Falque - Coiffure : Yoann Fernandez @ Open Talent Paris. Maquillage : Angloma. Assistante photographe : Marie Amélie Martin. Assistant styliste : Emmanuel Pierre.

M. Vous jouez une écrivaine qui anime un atelier d’écriture. Quelle est votre géographie littéraire ? 

M. F. Je ne saurais plus dire, le problème étant que je lis surtout pour mon boulot. J’étais une grande lectrice avant d’avoir à lire tous ces scénarios. Je me réjouis d’attaquer Vernon Subutex 3 de Virginie Despentes pendant les vacances (interview réalisée en juillet 2017, ndlr). Je l’ai découverte avec les tomes 1 et 2. Sinon, en ce moment, je lis des choses sur la justice. Le livre d’Éric Dupond-Moretti, celui de Thierry Lévy… Et la biographie de Martha Argerich, une grande pianiste et concertiste pour un autre film que je prépare. 

M. Et qu’avez-vous lu pour préparer ce rôle d’écrivain ? 

M. F. J’ai acheté tout Annie Ernaux sur les conseils de Céline Sciamma. Mais, au fond, je n’en ai pas eu tant besoin que ça. J’ai grandi sans la télé et j’ai toujours beaucoup lu. Dans le film, le présent et le rapport au groupe, à l’atelier, étaient plus importants que mes acquis. Ma vie d’actrice parisienne était suffisante pour nourrir le personnage qui était à mille lieues de la réalité de ces jeunes pour qui c’était le premier film, et qui sont loin d’avoir un avenir tout tracé.

M. Même Matthieu Lucci, second rôle incroyable qui vous tient tête ? 

M. F. Matthieu, c’est un diamant brut. Je pense qu’il a compris qu’il était acteur en faisant le film. Il est fascinant. À mon avis, c’est un grand acteur, et il y a potentiellement dans le groupe plusieurs très grands acteurs. Ce qui est certain, c’est qu’il sera plus facile pour Matthieu de réussir que pour d’autres parce qu’il est blanc. C’est la réalité du cinéma français. Je ne suis pas sûre que même Omar Sy puisse obtenir d’autres rôles que ceux qui sont prévus pour un acteur à la peau noire. Je ne crois pas. Il y a peu, Leïla Bekhti m’a raconté qu’on lui avait dit : “Ah, mais si ce n’est pas toi qui joues, il faudra que je réécrive le rôle pour que ce soit une Française de souche”. 


M. Le temps n’arrange pas les choses ? 

M. F. Non. Ou alors terriblement lentement. On est beaucoup plus mélangés dans nos vies qu’au cinéma. Il y a deux ans, j’ai tourné un film italien en Belgique. Dans une scène, un personnage entrait dans une librairie tenue par une femme noire. Eh bien, je vous le signe : en France, on n’y penserait même pas. Ou alors, il faudrait expliquer que le père de cette libraire est arrivé du Mali à l’âge de 4 ans. C’est un problème. Le cinéma est décalé de la réalité. Même dans le 9e “bobo” où j’habite, il y a davantage de mixité.

M. Le problème vient des chaînes de télévision ? Des financements ? 

M. F. Non… Enfin, peut-être… J’espère que ce n’est pas le cas. Il faut tout de même réaliser que nous sommes dans un pays où les actrices sont encore et toujours moins payées que les acteurs ! C’est un problème de retard mental. De traditions. Espérons que la macronite fera bouger les choses. Elle fait déjà bouger l’image du couple… Peut-être que dans le sillon d’une certaine modernité de l’image… En tout cas, je souhaite que ça bouge ! Comment voulez-vous que je vous explique, moi, qu’il y a de la discrimination et que les gens sont obligés d’envoyer des CV anonymes ? À part vous dire que ça me désespère, que voulez-vous que je vous dise ? C’est tellement loin de ma manière de penser, je ne peux pas comprendre. Je n’ai pas d’explication. 

M. Ce film est-il l’un des plus politiques que vous ayez tournés ? Êtes-vous depuis longtemps “travaillée” par la question ? 

M. F. Disons que cela m’intéresse. Et cette année, je ne vois pas comment j’aurais pu ne pas l’être. Historiquement, je viens d’une famille italienne très militante, qu’il s’agisse de mon oncle ou de mes parents qui ont planqué une fille qui avait fait des conneries avec les Brigades rouges… Ma mère a participé à mai 68… Ils font partie d’une génération très politisée. Et de toute façon, le cinéma est toujours un peu politique : il montre des mondes qu’on ne connaît pas, il en éclaire des bouts qu’on ne comprend pas. Si les films de Cantet ou de Campillo ont une nécessité politique plus apparente, faire rire les gens entre deux attentats est également politique. Après l’année que l’on a vécue, il est certain que j’étais très heureuse d’être à Cannes avec un film comme celui-là.

L'Atelier de Laurent Cantet (sélection Un Certain Regard Festival de Cannes 2017), sort mercredi prochain. Critique à paraître sur mixtemagazine.com. Abonnez-vous à notre newsletter hebdomadaire pour ne rien manquer des actualités Mixte.