« J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste », l'interview sanglante de Loïc Prigent (2/2)

Journaliste print (Mixte, Libé, Vogue…), c’est sur Twitter qu’il a trouvé son lectorat le plus fidèle, addict à ses phrases prises sur le vif de la galaxie mode et qu'il fait aujourd'hui réciter par Catherine Deneuve sur Arte. Aussi humble que pertinent, l’homme aux lunettes rondes et à la casquette de baseball a bien voulu servir le café à Mixte et revenir sur les temps forts de sa carrière.


Illustration Tomek Sadurski
Illustration Tomek Sadurski

Première partie de notre interview exclusive à lire ici

MIXTE Quand as-tu commencé à écrire pour le magazine ?

LOÏC PRIGENT À l’époque de Marie Colmant (rédactrice en chef adjointe de Mixte entre 1997 et 1998, ndlr), c’est elle qui m’avait fait venir.

M. Qu’est-ce que Mixte incarnait pour toi ? Qu’a-t-il représenté dans ta carrière ? 

L.P. J’aimais bien que ce soit extrêmement léché sans être bourgeois, parce que les choses sophistiquées étaient assez bourgeoises à l’époque. Il y avait un côté “tête chercheuse” mais tenue ; tu n’avais pas l’impression de lire un magazine fait par des gens qui se mettaient la tête à l’envers. Mixte revendiquait déjà un côté masculin / féminin, au moment où il n’y avait pas de masculin, justement, et décloisonnait les genres sans mauvaise hiérarchie, sans faire un truc mondain. J’ai le souvenir d’accroches qui se voulaient commerciales, mais le magazine faisait ça sans se soucier de ce qui est commercial ou non. J’ai de bons souvenirs à Mixte, avec Marie en mode mitraillette, proposant mille idées à la seconde. 

M. Comment décrirais-tu la presse d’il y a vingt ans ? 

L.P. L’Eldorado, c’était la presse anglaise. Elle avait une force évocatrice incroyable avec un truc très immédiat où tu avais l’impression de lire le temps présent, d’avoir les doigts dans la bonne prise... Ça m’impressionnait beaucoup. À Paris, il y avait un vrai décalage. Heureusement qu’il y avait Laurent Bon et Arielle Saracco que j’ai rencontrés à la rédaction du magazine 20 ANS le jour de mes 20 ans. J’étais venu déposer le fanzine que je faisais avec Gildas Loaëc (créateur de la maison Kitsuné, ndlr). C’est lui qui avait trouvé le titre, Têtu.  

M. Qu’est-ce qui te faisait rêver dans la presse ?

L.P. Le papier… tout. Le côté assez américain avec les photos de stars de cinéma. La mise en scène, le temps suspendu. J’ai acheté très tôt beaucoup de magazines, et j’ai aussi été très marqué par Libération racontant la place Tian’anmen en avril-mai-juin 1989, avec des papiers qui saisissaient les événements au quotidien et des photos très puissantes que j’avais collectionnées. Je pense que le service photo de l’époque à Libé était constitué de vrais artistes. 

M. Quelles questions te traversaient l’esprit ?

L.P. Avec Gildas, on venait de Bretagne, on avait vu des gens autour de nous dans un contexte assez triste, donc on avait vraiment décidé de faire l’inverse, de proposer quelque chose d’optimiste, de positif, d’hédoniste.

M. Tu trouvais l’époque un peu terne ?

L.P. Je ne sais pas si c’était l’époque en général, mais autour de nous on voyait des gens très sombres qui s’habillaient en noir. Il y avait des moments à la fois hyperoptimistes comme la chute du mur de Berlin, mais tout se rétamait la gueule tout de suite après : Tian’anmen et pouf, la chute du mur et pouf... La Russie, youpi, et pouf, tout s’est écrabouillé la gueule. Tous les moments d’optimisme étaient comme des courants d’air. Tu ne pouvais pas baiser, c’était sombre…

M. Où vivais-tu à cette époque ? 

L.P. À Brest, pour les études. Mes parents ne voulaient pas que je m’installe à Paris, alors je me débrouillais pour squatter chez différents potes, ma copine Cécile ou Nathalie qui avaient leurs portes très ouvertes. Des filles vraiment cool.

M. Tu faisais quoi comme études ?

L.P. Lettres modernes, donc vraiment rien.

M. Et à Paris, tu traînais dans quel quartier ? 

L.P. Dans le 10e, à Goncourt. C’était un choc culturel pour moi qui venais de Bretagne. Je n’avais jamais mangé de curry.

Illustration Tomek Sadurski

M. Comment as-tu découvert l’univers de la mode ?

L.P. De la même manière dont j’ai découvert tout le reste : le restaurant chinois, la musique... C’est pas compliqué : la mode à Paris, c’est comme la Seine, tu la trouves vite. Quand tu es dans une soirée, il y a toujours deux mecs qui bossent dans ce milieu. L’idée de m’y intéresser m’est venue naturellement. Je me souviens avoir vraiment insisté auprès de Mademoiselle Agnès pour qu’on aille suivre les défilés. C’est le moment où je me suis dit : ça, ça va être drôle.

M. Comment vous êtes-vous rencontrés ?  

L.P. En 96, quand Canal + nous a mis en contact. J’étais programmateur et je me suis retrouvé à squatter son bureau. On a créé la team comme ça, de façon organique.

M. Comment travaillez-vous ensemble ?

L.P. On bosse en tandem et on prépare tout très à l’avance. On ne prend pas l’auto-tamponneuse pour foncer, on a préparé notre trajectoire. C’est elle qui se met le plus en danger, c’est elle qui va au défilé Lanvin en hurlant : “Je n’ai plus rien à me mettre parce que Alber est parti !” et qui se met à pleurer. Il faut avoir une sacrée audace pour le faire devant les équipes de Lanvin. Elle sait qu’elle est assise devant le Vogue américain, et il faut se les prendre, les rires et les regards. C’est une grande actrice : on répète, elle connaît le texte à l’intonation près, puis il y a une part d’improvisation parce qu’elle sait en sortir de bonnes ! 

M. Pendant tes premières années parisiennes, tu fréquentais des gens qui bossaient dans la mode ?

L.P. Non, et je n’en ai jamais vraiment fréquentés. Enfin si, il y avait des bandes de gens qui bossaient autour de Helmut Lang. D’autres jouaient sur des codes du genre jusqu’à la caricature, alors que lui, il dessinait un truc qui semblait être sexy.

M. Cette idée du genre, qui était très présente il y a vingt ans, et qui a donné naissance à Mixte, est quelque chose que l’on retrouve beaucoup aujourd’hui...

L.P. Oui, c’est clair, même si c’est une idée qui a très mal vieilli ou qui se retranscrit très mal. Pour un documentaire que je suis en train de finir, je suis allé voir l’exposition sur les 300 ans de mode aux Arts-Déco cette semaine et je me suis rendu compte que la mode des années 90, sur cintre et même en vidéo, donnait quelque chose de très étrange. En fait, c’est comme si c’était un état d’esprit. Le tissu n’est pas émouvant. J’avais l’impression de regarder quelque chose de délavé. Mais ce n’est pas grave, c’est très bien que ça se soit fané et que l’on puisse passer à autre chose.

M. Ce qui t’a amusé, au début, c’est de filmer des vêtements hors de prix ?

L.P. Oui, il y avait de ça. Et aussi Helmut Lang, des gens comme ça. Je me suis dit qu’on pouvait faire à la télévision ce que Juergen Teller faisait en photo. Parler de quelque chose d’instantané avec les moyens du bord.

M. Post-chute du mur…

L.P. On était plus pré-wifi que post-chute du mur. Il y avait une idée de création instantanée. Je croyais que la création se faisait sur les podiums. J’aimais ça. J’ai su seulement plus tard qu’il y avait des ateliers, que des gens y travaillaient, que certains interprétaient des croquis, faisaient une toile, etc. J’ai appris tout ça au fur et à mesure, de façon très empirique. Quand je suis dans les ateliers, ce qui n’est pas facile à filmer, c’est l’aiguille qui entre dans un tissu, le traverse et ressort. Et quand je filme un défilé, j’embête le monteur pour que la fille sorte de la chicane, entre sur le podium, fasse le tour devant les photographes et retourne dans les coulisses. Je fais vraiment attention à ça, à ce qu’on comprenne les détails. Ce n’est pas juste un robinet à images, j’aime bien que l’on ait une notion physique de l’endroit où l’on est, de qui est là, de l’ambiance, du vêtement, du mannequin…

M. Quelles évolutions as-tu observées sur le défilé en lui-même ? En termes d’envergure, par exemple ?

L.P. Il y a eu LE défilé qui a tout cassé : celui avec Nicole Kidman pour Chanel au Carrousel du Louvre. C’était en octobre 2004. L’actrice venait de signer le parfum N°5, elle était invitée au défilé Chanel. La scénographie était un grand tapis rouge et Karl Lagerfeld avait fait venir d’anciens mannequins – Naomi Campbell, Linda Evangelista, Kristen McMenamy – avec les jeunes du moment. À la fin du défilé, Lagerfeld arrive sur le tapis rouge suivi par une meute de photographes, va chercher Nicole Kidman, l’embrasse et retourne tant bien que mal en coulisses. Après ce défilé, les plafonds ont sauté à chaque saison. 

M. Qu’est-ce que tu entends par “les plafonds ont sauté” ?

L.P. Les défilés où ils te disent qu’ils sont économes comme des jansénistes parce qu’ils ne dépensent pas plus de 500 000 euros par show. Après quoi, ils ne donnent plus de chiffres... On est dans une phase où il n’y a vraiment plus de plafond, où le ciel a l’air très clair et sans nuages ; pour certains shows en tout cas.

M. Tu penses à d’autres façons de faire ? 

L.P. Disons que le défilé La Piscine de Jacquemus (2013, ndlr) marque un véritable tournant après des années de disette en termes de jeune création. Tout à coup, tu as un mec qui dit que pour le prix d’une Vespa tu peux faire un défilé où viennent Suzy Menkes, la presse américaine, la presse française pointue… Le mec construit une cabine avec des copines, et à la fin du défilé il explique que personne ne l’a aidé, qu’il a tout fait tout seul et tu le vois ranger ses bancs avec ses potes les plus fidèles. Quand il est arrivé, j’étais vraiment content. C’était bien que Paris se réveille à nouveau. Et pour une fois qu’un Français n’était pas Belge… 

M. Ça a déclenché quelque chose, c’est vrai, la période est plus fertile maintenant.

L.P. Oui, j’ai l’impression. Il y a à nouveau l’idée qu’il ne faut pas louper le premier défilé d’untel ou d’untel. Il y a Glenn Martens avec Y/Project, les prix qui se développent… Ça redevient sexy d’aller voir des jeunes.

M. Et le rôle du public pendant le défilé, penses-tu qu’il a changé ? Sert-il encore à quelque chose à ton avis ?

L.P. Plus que jamais. Autrefois, quand je suis arrivé, tout le monde prenait des notes. J’ai encore filmé un défilé samedi, et c’est fou, pendant le final, le nombre d’écrans qui se lèvent. Le temps du défilé n’est plus le même. Mais ça va encore changer, et c’est très bien. Les maisons me font marrer à compter les clics, les impressions. Mais ça fonctionne ; les gens vont apparemment dans les boutiques en montrant leur Instagram. J’ai vu des gamins se mettre à hurler comme des fous parce qu’ils voyaient des filles populaires sur Instagram. C’est hyper concret : c’est un pouvoir qui est palpable, une réalité assez démente et intéressante à observer.

M. Quand une marque comme Koché choisit de défiler en plein milieu du 10e, dans un passage populaire, contrairement à une grande maison au Grand Palais, qu’est-ce que cela t’évoque ?

L.P. Chacun est à sa place, et une grande maison habituée au Grand Palais peut aussi faire un défilé à Cuba sur un boulevard. La mode est à sa place partout. Au défilé Koché, il y avait des gens du quartier qui regardaient : des gamins, des mecs chez le barbier. Je n’ai pas eu l’impression qu’ils étaient choqués, ils n’étaient pas hyper enthousiastes non plus. Pour les Parisiens, la semaine des défilés est un peu devenue comme la Fête de la musique. C’est plus ou moins une nuisance, c’est bon pour le business des taxis… C’est le folklore de Paris : on n’a plus la guillotine, on a les défilés !

M. Ton dernier Habillé(e)s pour…, tourné après les attentats, déclarait un amour inconditionnel à Paris. 

L.P. C’est une lubie. Avec Agnès, on a l’impression de filmer Paris tout le temps : la rue, les bâtiments, l’extérieur comme l’intérieur, les gens, la place de la République, la Concorde, la rue de Rivoli, le Louvre, le Palais de Tokyo, Saint-Germain, le 18e… Avec un regard assez touristique, carte postale, cliché, très en surface.

M. Aimes-tu comment Paris a changé ces dernières années ? Avec la gentrification, notamment… 

L.P. Tant que Tati ne sera pas donnée à Fendi, moi je dis… 

M. Comment les maisons essaient-elles d’influencer ton travail ? 

L.P. J’ai connu plusieurs phases. Avant, tu pouvais même assister à un défilé sans accréditation. Là, on est dans une phase assez étonnante où tu peux avoir cinq bracelets autour du poignet et finalement n’avoir accès à rien. Tu peux filmer l’étape de la coiffure ou du maquillage des yeux ou de la bouche, et puis il faut que tu filmes le maquilleur qui t’explique que c’est tel produit qui va avec tel truc et que le lancement aura lieu demain dans tous les Sephora. Après, tu peux assister à l’habillage, mais c’est rare. Ils ont inventé un nouveau truc qui est le “first look”, où ils te mettent une fille devant toi lookée, coiffée, etc. et qui a l’air absolument morte. Tu peux la photographier ou la filmer, et hop, elle passe à autre chose. Mais parfois, tu arrives en retard et tu te retrouves en coulisses à filmer quand même. J’étais sur un défilé Versace en janvier dernier et les mecs m’ont mis en “first look”, puis ils m’ont bloqué et fait sortir. Je comprends que les maisons veuillent contrôler leur image, mais il y a aussi un véritable intérêt à la laisser vivre ; et puis, tu ne peux pas filmer de mauvaises images de Versace : c’est quand même Versace ! Faire sortir une caméra pendant un défilé, c’est idiot et contre-productif pour tout le monde. Il y a des shows où tu ne peux même pas filmer le podium, tu n’as le droit de venir que pour l’interview finale. Il y en a d’autres auxquels on n’a plus accès du tout, où il est seulement possible de filmer les gens qui en sortent. Ce sont à chaque fois des contraintes et des barrières, mais tu peux toujours faire quelque chose. Parfois, c’est l’idée de montrer un train, la locomotive et ses wagons derrière, les rails, tout le mécanisme. Quelquefois, c’est bien de filmer l’attaché de presse en totale crise d’hystérie, et ceux qui font le décor. Filmer le vêtement n’est pas la seule chose à faire.

M. Il faut observer les symptômes de la folie ?

L.P. Exactement. Je faisais un documentaire sur la haute couture, et Dolce & Gabbana m’a dit que je pouvais venir voir le défilé Alta Moda, mais que je n’avais pas le droit de tweeter ni d’instagrammer, ni d’en parler ou de le filmer. J’ai demandé : “Mais vous m’invitez à y aller ?” J’ai donc assisté au défilé, et Suzy Menkes, qui avait visiblement une autre autorisation que moi, a instagrammé non-stop avec ses photos affreuses. 

M. Quels sont les plans difficiles à tourner ?

L.P. Tous. Il n’y a jamais rien de facile.

M. Sur le dernier Habillé(e)s pour…, il y a cette scène incroyable où tu filmes un buffet backstage...

L.P. C’est difficile parce que tu es face à quelque chose de vraiment dur : tu n’as pas envie d’être cynique, mais en même temps, tu filmes un système flagrant de dénutrition organisée, une chaîne alimentaire déficiente, une névrose géante qui te dépasse toi, mais aussi la marque et les mannequins. On est tous acteurs de ce truc-là, moi le premier. Quand tu fais la saison entière, tu suis les mannequins à New York et tu ne les vois plus à Paris parce qu’elles sont “trop grosses”.

M. Est-ce que tu es en permanence dans l’analyse de ce que tu vois, ou bien tu arrives encore à te laisser porter par des moments de grâce ?

L.P. Pour moi, ce sont tous des moments de grâce, sinon je ne prends pas ma caméra. J’ai la chance d’avoir ce luxe. 

M. Quels sont tes meilleurs “derniers” souvenirs ?

L.P. À Rio, arriver devant le truc de Niemeyer, c’était vraiment dingue. L’incertitude, chez Dior, qui était assez intéressante à regarder. Le milieu du défilé Chanel, quand il y avait toutes les filles qui faisaient ça [il mime une vague humaine au milieu du Grand Palais], c’était fou. Le premier passage chez Vuitton, et le retard aussi : il y avait la pluie, les embouteillages avant le show Vuitton. J’ai adoré ce moment-là avec le déluge dehors, en mode fatigue ultime de tout le monde. Avant le défilé Balenciaga, aussi, où il y avait un silence incroyable, dans cette espèce de boîte anti-sons comme à l’IRCAM. On retrouvait ce truc très Balenciaga qu’a inventé Nicolas Ghesquière, le côté happy few, où tu sais que tu es dans le club, c’était génial.

M. Puisque tu parles de créateur, que penses-tu de leur obligation de mise en scène ? 

L.P. Aujourd’hui, j’ai l’impression que les mecs qui ont fait trois défilés se mettent en scène comme des fous furieux parce qu’ils ont tous Instagram. Et là, tu as Olivier Rousteing qui, le 14 novembre 2015, poste des selfies “The sun after the rain”… 

M. On a vu apparaître Jacquemus sur Facebook avant même son premier défilé.

L.P. Jacquemus, c’est un enfant des réseaux sociaux. Son téléphone est son crayon, son prolongement. Même la mise en scène d’Olivier Rousteing est incroyable. Un selfie, c’est éloquent.

M. Parle-nous de ton livre qui sort chez Grasset*.

L.P. C’est brut, autrement dit le fil de mes tweets depuis 2013. Ça s’appelle J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste. J’ai donné les épreuves au coursier tout à l’heure, c’est un titre d’une extrême sincérité. 



M. Y a-t-il, selon toi, d’autres univers où les gens disent des choses aussi folles ?

L.P. Oui, tous ! Les agriculteurs, les mecs à la télé… J’ai hésité à faire quelque chose sur ce que j’entendais en rédac télé : le côté sans fil, perché. Tu peux retranscrire ce que disent les chauffeurs de taxi, les Ubers, ou ce que tu entends dans la file devant le cinéma, chez les libraires… Nous n’avons pas le monopole de la folie furieuse. Un compte Twitter s’appelle “Entendu à Slate”.

M. La mode concentre des personnalités assez particulières dans un univers qui leur permet de se déployer...

L.P. Ce sont des créatifs, c’est vrai. Il y a un côté lâché, une fébrilité, une rapidité, une légèreté...

M. Tu te rappelles du contexte de chaque phrase ?

L.P. Pas pour toutes. Il y en a plein qui sont liées à de très bons souvenirs de potes, d’éclats de rire, et d’autres qui me rappellent de mauvais moments. Je me souviens de toutes les phrases de Karl, et mes préférées sont les innocentes, celles où les gens ne se sont pas rendu compte de ce qu’ils avaient sorti. 

M. Tu les notes sur ton portable ?

L.P. Oui, dans les notes ou directement dans l’appli ou en brouillon. Il n’y a pas de méthodologie. Tu en laisses parfois reposer. Tu fais attention aux patates chaudes. Il y a une temporalité avec Twitter qui est différente d’une semaine à l’autre. Quand je pars à l’étranger, je ne tweete pas beaucoup parce que je ne sais pas dans quel contexte je vais balancer ma phrase. Tweeter, c’est vraiment avoir une conversation. Tu es dans ce qu’on appelle une timeline, comme dans un zapping géant où tu réponds en faisant exprès de contraster ou non. Mais pendant les défilés, ça me fait marrer d’en mettre trente dans la journée.

M. Et avant l’existence de Twitter, que faisais-tu de ces phrases ? 

L.P. Je les ai mises dans Libé quand j’ai commencé, puis je les ai écrites à l’écran, à Canal et dans mes documentaires, qui sont souvent des successions de phrases un peu folles. 

M. Pour terminer, quelle est ton appli fashion préférée ? 

L.P. Snapchat est vraiment bien en ce moment si tu suis les gens de la mode : les stylistes, les rédactrices qui snapent comme des folles. C’est une logorrhée. Et surtout, elle snapent les re-see (visionnage des collections de près, le lendemain du défilé, ndlr). C’est formidable comme nouveau medium pour regarder et comprendre ; avec pour seul inconvénient que ce n’est pas dérushé.

* J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste, éditions Grasset, 280 pages.