Je sors (encore) ce soir avec Guillaume Dustan

La nuit parisienne a-t-elle changé ? Alors que "Je sors ce soir", le roman culte de Guillaume Dustan, fête ses 20 ans, l'écrivain Ariel Kenig partage sa vision d'une nuit toujours impalpable, entre souvenirs de clubs et fantômes littéraires.
Portrait de Guillaume Dustan - photo : Antoine Legrand - archives Mixte
Portrait de Guillaume Dustan - photo : Antoine Legrand - archives Mixte

Je sors ce soir a vingt ans. Paru en 1997 chez P.O.L., un an après Dans ma chambre, le second roman de Guillaume Dustan prolonge ce qui deviendra, avec Plus fort que moi, paru en 1998, une trilogie “autopornographique” aujourd’hui culte, emblématique d’une exploration du moi occidental à l’orée des années 2000. Que faire du sida ? De la mondialisation ? Qui aimer ? Quoi manger ? Comment survivre ? En 125 pages, Je sors ce soir raconte, de manière quasi-performative, un tea-dance ordinaire à La Loco, refuge gay “depuis que le Palace a fermé”. Du vestiaire aux toilettes (avec un aller-retour au Quick), le roman pénètre les entrailles d’un club parisien – ce que peu de monde, à l’époque, et plus encore en littérature, ose imaginer être un sujet. Guillaume Dustan, l’écrivain trentenaire, déambule au milieu des années post-hécatombe du sida, où les visages et les corps reprennent des forces, se frôlent à nouveau, dansent et cherchent à retrouver, les années fric enterrées, du plaisir dans le principe de réalité. À la première personne, entre montée d’exta et descente de burger, le narrateur n’est pourtant pas sûr de vouloir baiser. Ce soir ou pas ? “Bref, quand il m’a donné son tel en me disant de l’appeler dans deux semaines parce qu’il avait trop de travail, j’ai pensé que je n’allais très probablement pas le faire.” Solitude. Il finit par se branler pour “rentabiliser” sa drogue. Alors, quand j’ai découvert ce livre en 2001, à 18 ans, dans la foulée de Génie Divin qui venait de sortir et qui m’obligeait à rattraper mon Dustan, j’ai dû surmonter comme une forme de jalousie. C’était ça : je n’irai jamais au Palace. Ni au Boy. Ni, en poussant plus loin dans le temps le remords, dans les caves de Saint-Germain-des-Prés. J’étais jaloux de cette vie nocturne, de ces nuits qui passent, de cette histoire morte. Je voulais être plus vieux, avoir connu, avec la culpabilité de ressentir un désir aussi absurde, stupide, impropre. À cette époque, je n’étais pas encore vraiment gay, pas sapé comme il faut, pas assez riche pour m’acheter une place dans la nuit comme certains commençaient à le faire, avec leurs grands frères, à coups de bouteilles réservées par les parents – ce que je ne trouvais pas vraiment cool, en fait, du point de vue de l’expérience. Je ne désirais pas tant sortir que d’en connaître les codes, l’esprit, la façon de s’y conduire, d’y échouer, d’y pécho, d’en revenir. Rentabiliser mon exta à moi, ah ah ah, même si j’avais encore très peur de la drogue. Et quand j’imaginais le temps qui me séparait du “bon âge” pour sortir, dans deux trois quatre cinq ans, je me rendais bien compte que La Loco aurait depuis longtemps fini d’être hype. J’ai rangé Je sors ce soir. J’ai commencé à écrire, et puis, un après-midi au Salon du Livre, Guillaume Dustan m’a dit : “Il faut que tu travailles”. Alors j’ai commencé à sortir, à suivre ceux qui sortaient, parmi lesquels mon meilleur ami Andrew, qui se débrouillait vraiment bien à l’entrée du Queen et des Bains. J’ai fait la queue au Folies, pris quelques habitudes et récupéré des pass gratuits. Je suis allé au Pulp un jeudi parce que le Pulp allait fermer et qu’un mec comme moi ne pouvait entrer que le jeudi. Et puis, un peu de Rex, le Baron, le Man Ray, Chez Régine, le Vip, le Mathis, le 8ème, quand on ne sait pas où sortir, et puis le début des BLT, Maxims, les Souffleurs, le Social Club qui n’avait rien de social, avec entre-temps Carmen, le Tango, le Dépôt, les bordels et les bars qui se confondaient aux clubs, les soirées de la rive droite (plus rien ne se passait rive gauche) avec la Mona, Jeudi OK et puis l’ouverture du Studio, sous l’Enchanteur, le plus petit du monde. C’était bien, sexuel et pas cher. On y croisait des mecs qui revenaient du Berghain. J’avais fait suffisamment de trucs pour savoir que la nuit se passe toujours ailleurs. Qu’elle circule et se déplace – comme les livres. Qu’il y a des gens qui sortent plus que vous, qui sont plus cramés, et que ça ne change rien au taf : la bonne soirée n’est jamais celle que l’on décide. Quinze ans plus tard, je me suis fait des amants, des amis, des amis de la nuit qui ne sont pas vraiment des amis. J’ai rencontré des caractères singuliers, des zouaves, des cœurs à prendre, des figures de la nuit, avec l’impression de ne pas en faire partie, comme absent du monde, de la réalité, qu’en réalité les gens de la nuit cherchent à fuir. J’ai relu Je sors ce soir, et je me suis dit que ce double effacement, cette identité repoussée, et du réel et des gens, c’était finalement ça, le sujet du livre. 

Je sors ce soir, Guillaume Dustan, éditions P.O.L. (1997).