John Yuyi, l'artiste-écran qui défie la censure d'Instagram

Faire de sa peau la base d’un travail exposé 24 h/24 sur les réseaux sociaux ? C’est le quotidien de John Yuyi, qui vit en première ligne l’état schizophrène d’être l’artiste et la toile d’œuvres qui critiquent la société de consommation digitale. Elle nous a ouvert son disque dur interne.
Photos John Yuyi. Iphone “tatoué”  sur la main et la joue.
Photos John Yuyi. Iphone “tatoué” sur la main

À l’ère des réseaux sociaux tout puissants, l’adage “faire de sa vie une œuvre d’art” ne suffit plus. Il faut s’ériger soi-même en chef-d’œuvre. Ainsi à côté des influenceurs, des avocado toasts et des couchers de soleil, de plus en plus d’artistes émergent sur Instagram. Il y a la peintre Chloé Wise, dont le compte ressemble à une galerie online, Amalia Ulman qui met en scène sa vie telle une performance à travers des vidéos aux airs d’installation ou Elsa Philippe et son reality show arty. Parmi cette nouvelle génération d’artistes numériques, John Yuyi, jeune fille de 27 ans originaire de Taipei qui vit à New York, est l’une des plus symboliques de son temps. Corps et âme Yuyi ne se contente pas de “curater” son quotidien façon happening, elle utilise son corps et son visage comme une toile vierge, tatouant de façon éphémère sa peau ou celle de ses amis de signes forts. Dans une pratique proche du body painting et du body art, elle orne les épidermes de logos de marques, codes-barres, compteurs de followers, boutons “j’aime”, profils Tinder, SMS ou autres billets de banques. Elle apparaît notamment en femme sandwich poétique en se dessinant le nom d’une marque de bière sur le front. Pour signifier que l’oubli numérique n’est qu’un vaste mythe, en laissant apparaître les traces de la modernité sur nos âmes ? Ou pour épingler les influenceurs qui n’hésitent pas à “diluer” leur identité contre un post rémunéré ? Autofiction 2.0 Toute la subtilité du propos de John est qu’elle travaille également main dans la main avec des marques – Bimba Y Lola, Carven ou Gucci – qui s’arrachent la jolie fille qui a fait des études de mode, effectué un stage chez Jason Wu et s’apprête à lancer une ligne de maillots. Yuyi aime aussi jouer les muses – nues – de tableaux grandeur nature, entourée de décors stupéfiants : vaisselle chinoise XXL, fleurs géantes ou paysages lunaires pour constituer des toiles à la fois oniriques, sensuelles et drôles. Vénus décalée, elle rejoue des clichés ancestraux du corps féminin vus dans l’histoire de l’art en leur ajoutant une touche d’humour, à l’instar de cette protection en papier pour cuvette de toilettes détournée en toge. Mais le visuel n’est pas la seule marotte de la Taïwanaise. Ses images puissantes et pop s’accompagnent sur Instagram de légendes intimes dignes d’extraits de journaux d’ado. Yuyi y parle de sa vie (dépression, prise de poids, rupture, solitude), mais y livre aussi ses réflexions sur le monde moderne, l’argent et les canons de beauté. La mise en scène est si étudiée qu’il est difficile de démêler le vrai du faux. Si Yuyi avait droit en février dernier à une première expo solo à New York, intitulée The Next Gen : John Yuyi, qui permettait de cerner son œuvre, elle reste une énigme dans la vraie vie. Insaisissable, il a fallu lui courir après plusieurs mois pour lui arracher quelques mots. Paradoxale, elle semble sans cesse tiraillée entre désir de sincérité et invention totale d’un personnage social, addiction aux réseaux sociaux et critique du virtuel. Rencontre et explications avec un avatar fascinant qui ne dénoterait pas dans un épisode de Black Mirror.

Photos John Yuyi. Iphone “tatoué”  sur la main et la joue.
Autoportrait de John Yuyi. Iphone “tatoué” sur la joue

Mixte Parlez-nous un peu de vous : qui est John Yuyi ? 

John Yuyi C’est une artiste, et j’ai l’impression que c’est presque une autre personne que je dois créer et gérer. Moi, je suis juste Yuyi. Depuis deux ans environ, j’ai construit ce personnage de John Yuyi, avec qui je vis désormais, et qui crée du “tattoo art”. 

M. Avez-vous toujours été passionnée d’art ? Comment avez-vous développé ce style unique, basé sur le corps ? 

J.Y. J’ai commencé à peindre enfant, et j’ai toujours voulu être artiste. Mais mes parents, en bons stéréotypes asiatiques, ne se sentaient pas à l’aise avec l’idée que leur fille devienne une artiste. Donc j’ai commencé à regarder du côté du design, c’est pour cela que j’ai étudié la mode et que j’ai travaillé comme styliste. Mais au final, je me suis quand même retrouvée dans le milieu que j’étais censée éviter, c’est-à-dire l’art. Au départ, je n’ai pas trop réfléchi. Je voulais seulement créer une image spéciale pour mon Instagram. 

M. Vous êtes jeune, les réseaux sociaux font-ils partie de votre vie active depuis toujours ? Quel rôle jouent-ils – Instagram en particulier – dans votre vie et votre travail ? Est-ce une aide, ou au contraire un problème ?

J.Y.  Je ne suis pas si jeune que ça, puisque pendant mon enfance mes copains de classe voulaient être policiers ou infirmières. Les gamins d’aujourd’hui ont tous envie de devenir Youtubeurs. Je crois que l’influence des réseaux a commencé vers le collège, quand Myspace a émergé. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’Instagram kidnappe ma vie. Si je ne poste pas, les gens pensent que j’ai disparu. Je n’aime pas la façon dont ça s’est transformé en une sorte de business. Au départ, les réseaux étaient utiles car ils me permettaient de montrer mon travail gratuitement, mais c’est devenu un problème pour moi. Parfois, j’aimerais juste pouvoir disparaître des réseaux sociaux. 

Photos : John Yuyi. Téton Instagram.
Téton Instagram de John Yuyi

M. Récemment, votre travail a été plagié par un magazine russe issu d’un grand groupe de presse. La réaction en ligne a été très forte. Avez-vous reçu des excuses de leur part ? 

J.Y. Non, jamais. Je pense que toutes les grandes corporations font cela, piquent les idées des jeunes artistes et s’en sortent aussi facilement. Ils peuvent toujours dire : “Oh, pas de souci, c’est un hommage, on va vous créditer”. Mais un crédit ne paie pas un repas, ni un loyer. C’est le magazine qui récupère l’argent et les félicitations. Il y a un vrai problème avec cette idée de “tribute” ou de crédit qui n’est rien d’autre en réalité que du plagiat direct. C’est vraiment injuste pour les jeunes artistes qui galèrent. 

M. Pour vous, y a-t-il une différence entre Yuyi, la personne, et John Yuyi, l’artiste ? 

J.Y. Comme pour la première question : Yuyi est moi et John Yuyi est une autre personne. Je peux complètement demander : “Tu parles de moi ou de John Yuyi ?” Car j’ai l’impression que ce sont deux personnes totalement distinctes. Je suis Yuyi, et je suis l’assistante de John Yuyi. J’essaie de l’aider à atteindre son but. C’est moi qui discute avec les clients, qui négocie avec les marques. John Yuyi est juste une image parfaite, un personnage que j’ai créé pour le monde. 

M. La mode est présente dans pas mal de vos images, avec l’utilisation de logos, etc. Quel est votre propre rapport à la mode et à son imagerie ? 

J.Y.  J’ai un parcours mode, et j’ai fait des études spécialisées. Je n’ai jamais pensé que je deviendrais artiste. Je voulais être styliste pour un magazine. Je pense que c’est pour cela que j’essaie de garder un lien avec la mode dans mon travail actuel. Dans ce milieu, ça va tellement vite en ce moment, c’est très difficile d’être une jeune marque. J’ai l’impression d’avoir beaucoup de chance car j’ai un pied dans chaque univers. 

Photos : John Yuyi. Nombril Instagram.
Nombril Instagram de John Yuyi

M. Quelles marques et quels artistes aimez-vous particulièrement en ce moment ? 

J.Y.  J’aime beaucoup Gucci, pas seulement parce que j’ai collaboré avec eux. Je trouve que c’est une marque très établie, mais qui réussit à apporter beaucoup d’éléments nouveaux dans son patrimoine. La manière est très intéressante et le résultat est vraiment réussi. J’admire énormément de gens, dont quelques artistes Instagram. Mais après avoir réalisé mes premières expositions en galerie, je me rends compte que le statut d’artiste Instagram et celui d’artiste “offline” sont très différents – dans la manière dont on présente son travail, par exemple. 

M. Après Gucci, vous avez collaboré récemment, à la Fashion Week de Paris, avec un jeune créateur. Qu’est-ce qui change dans la manière de travailler avec des marques que tout oppose sur le panorama de la mode ? 

J.Y. Évidemment, Gucci a beaucoup plus de moyens, de départements. Le jeune créateur avec qui j’ai travaillé à Paris [Angus Chiang] était dans ma classe à l’université de Taipei, nous avons suivi le cursus mode ensemble. Un autre étudiant de notre promo est devenu chanteur. Nous faisons tous des choses différentes, c’est pour cela que c’est intéressant de collaborer et de voir comment chacun aborde la partie créative de son travail. J’aime ce type de projets avec des jeunes créateurs car j’ai l’impression qu’on partage un parcours commun et qu’on reste sur notre chemin. Il y a un sentiment d’entraide. Quand tu travailles avec une grande marque, tu as surtout l’impression d’être un prestataire. 

M. Basée à New York, vous voyagez dans le monde entier et cela vous inspire – par exemple, votre série pour le Nylon China autour de l’idée des QR Codes et du paiement WeChat. Où vous sentez-vous chez vous ? Avez-vous besoin d’un sentiment d’aliénation pour créer ? 

J.Y. Je suis chez moi à Taipei et je me sens en sécurité 24 h/24. Mais je me sens tout autant chez moi à New York. Il y a encore deux ou trois ans, j’aurais été intimidée de venir dans des villes comme Paris, mais je ne ressens plus cette peur, peut-être parce que New York m’a appris à être plus sûre de moi. Je suis une citoyenne du monde. Je n’ai pas l’impression d’être chez moi particulièrement à Taipei : c’est un peu comme ma relation avec ma mère, je l’aime plus que tout, mais si je passe trop de temps avec elle, on se dispute. Voilà mon ressenti sur Taipei. Et à New York je me sens seule. C’est une très grande ville, je m’y sens certes chez moi, mais isolée également. 

Photos : John Yuyi. Tatouage de carte de crédit bien placé.
Photos : John Yuyi. Tatouage de carte de crédit.

M. Quels sont les instants phare de votre parcours pour l’instant ? 

J.Y.  Je suis très heureuse d’avoir pu travailler avec Dazed & Confused, i-D, et bien sûr Gucci et le New York Times. J’ai beaucoup de chance. Figurer dans le 30 Under 30 de Forbes Magazine c’est formidable également. Sans oublier, bien sûr, ma première exposition en galerie. 

M. Vos espoirs, vos rêves, vos peurs concernant l’avenir ? 

J.Y.  J’espère pouvoir continuer à créer des choses nouvelles. J’ai peur car je me sens surchargée en ce moment. J’ai besoin d’avoir une personne qui m’aide avec tous ces mails, les négociations avec les marques… J’ai juste envie d’avoir le temps et l’espace pour créer. Quant à mes rêves, honnêtement je n’en sais rien, je n’ai aucune idée de ce qui pourrait se passer dans le futur. 

M. Des projets dont vous souhaitez parler ? 

J.Y.  Je viens de terminer ma troisième exposition, cette fois-ci à Shanghai, donc je vais faire une pause. J’aimerais beaucoup pouvoir publier un livre de mes images cette année, si j’ai le temps. Je travaille aussi sur la production de ma ligne de maillots de bain, qui devrait également sortir sous peu.