Karl Lagerfeld x Thomas Pesquet : “Allô, la Terre ?”

Rencontre intersidérale entre le directeur artistique de la maison Chanel et l’astronaute français en direct de la station spatiale internationale. Un rendez-vous organisé par Mixte et rendu possible par les moyens techniques et les équipes de France Info.
Karl Lagerfeld et Thomas Pesquet
Mixte / France Info Thomas, nous sommes à la veille de l’élection présidentielle. Comment allez-vous faire pour voter ?

Thomas Pesquet J’ai fait une procuration avant de partir. Six mois à l’avance. Je pense que c’est important. Il faut aller voter ce dimanche et ne pas se tromper de question. La question n’est pas : “Êtes-vous satisfait de la classe politique actuelle ?” ou “Qui auriez-vous souhaité avoir au deuxième tour ?”. La question est : “Entre ces deux personnes, qui préférez-vous avoir comme président de la République ?”. (...)

M. Karl Lagerfeld est notre invité surprise. Karl, une question à Thomas ? 

Karl  Lagerfeld Évidemment, je n’ai pas de questions scientifiques. Ce qui m’intéresse, c’est la survie. Est-ce qu’on s’habitue à cette façon de flotter dans l’air ? Quand vous dormez, vous bougez aussi en dormant ? 

T.P. Oui, mais on s’habitue. On dort dans un sac de couchage attaché au mur, avec des Velcros. On flotte un petit peu, mais c’est une sensation de liberté incroyable. 

K.L. Ah oui, j’imagine ! 

T.P. On peut travailler au plafond. On peut travailler sur les murs. Toutes les surfaces de la station sont utilisées. Quand on dîne, on peut mettre des gens au-dessus de la table. C’est fantastique. Cela va me manquer quand je vais retourner au sol. 

M. Ça vous bluffe de pouvoir voir Thomas Pesquet comme ça, face à nous, en apesanteur ? 

K.L. Moi, je l’admire ! Il a même inspiré la mode. Parce que je ne me suis pas seulement inspiré de là où il est, mais aussi de sa personnalité. Je trouve qu’il a un charisme que, jusqu’ici, les autres n’avaient pas. À part cette femme française, Claudie Haigneré, qui était fantastique. 

M. Vous aimeriez être à sa place ? 

K.L. Non, je pense que c’est un peu tard. L’entraînement est quand même terrifiant et puis je ne parle que quatre langues et lui doit en parler au moins six. Alors, vous voyez, ça ne suffit pas… (Thomas en parle cinq : le français, l’anglais, le russe, l’espagnol et l’allemand, ndlr). 

M. Thomas, comment réagissez-vous à cet hommage ? 

T.P. Je suis très flatté que Karl Lagerfeld s’inspire de l’espace pour ses collections. Enfin, heureusement qu’il ne s’inspire pas de la mode des astronautes, parce qu’évidemment, ici, c’est plutôt polo de l’agence spatiale européenne et pantalon avec des Velcros, c’est pas génial. Mais c’est bien, ça signifie que l’espace fait rêver les gens. L’exploration et la science les intéressent, et tant mieux, parce que nous faisons ça pour eux. On ne fait pas ça pour nous, pour se faire plaisir. On fait ça pour servir la société. 

M. Karl, vous auriez envie de relooker nos astronautes ? 

K.L. Mais je trouve qu’il est très bien ! Je suis étonné qu’il soit habillé comme dans la vie. Il est en chaussettes toute la journée, même pas de baskets ni rien. C’est bien ! Il doit être très à l’aise ! Ce que j’aimerais savoir, c’est comment ça se passe pour prendre un bain ou une douche ? Si ce n’est pas indiscret… 

T.P. Pas du tout ! On se promène en chaussettes toute la journée parce que c’est plus pratique pour “attraper” les murs avec ses pieds. On fait ça comme des singes, ça permet d’utiliser toutes les dimensions. Pour se laver, on utilise des lingettes humides. On se frotte le corps comme ça, tous les jours, après le sport. Ça lave très bien au final. Mais on n’a pas la sensation de la douche, et ce sera sans doute la première chose que je ferai en revenant sur Terre : prendre une bonne douche chaude de dix minutes. 

K.L. Ah, ça vous manque quand même un peu ! Et quand vous faites tous ces mouvements, ça ne demande aucun effort musculaire ? Vous faites ça comme si vous étiez un papillon qui vole ? 

T.P. Oui, tout à fait. On se déplace vraiment avec deux doigts. Je peux bouger des charges très lourdes, comme ça… Il suffit seulement de les pousser un petit peu. L’inertie fait le reste. Au final, c’est très pratique. Mais c’est vrai qu’il y a des choses qui manquent : la nourriture n’est pas géniale, le confort n’est pas phénoménal. C’est plus proche du camping que du quatre-étoiles pendant six mois. Mais ce n’est pas grave : c’est une mission. On se met en mode “mission”. Et ensuite, j’aurai peut-être un peu le temps de profiter de la Terre une fois que je serai rentré au mois de juin. 

K.L. Je ne pourrais pas équiper une pièce comme ça chez moi, où je flotterais dans l’air ? J’aime assez. J’aime bien l’idée. C’est dingue. J’ai encore une petite question : du point de vue de la nourriture et des repas, savez-vous lorsque c’est le matin, le soir ou la nuit ? Vous tournez tellement vite autour de la Terre qu’on doit perdre la notion !

T.P. Oui, on perd la notion du temps. On recrée une journée à l’intérieur de l’ISS avec les lumières. On les allume le matin, à six heures quand on se lève. On les éteint le soir vers 23 heures. Et on a même des lumières qui changent un peu d’intensité. Elles sont plus brillantes le matin, pour nous réveiller. Moins intenses le soir, au moment de s’endormir. On essaie de recréer une vie normale, au final. C’est ce que fait l’être humain. Il est très fort pour s’adapter. À travers le cycle des repas, du sommeil… Même si on a 16 levers et couchers de soleil par jour, on ne vit qu’une journée par 24 heures, et heureusement ! Sinon ce serait éreintant.

K.L. Vous faites du sport ? Comment ça marche pour la musculation ? Et puis ce qui m’intéresse aussi, c’est ce qu’on vous donne à manger. Cela nous intrigue, ici, sur la Terre. 

T.P. Ce sont de très bonnes questions ! Nous faisons deux heures et demie de sport par jour. Sans cela, comme vous l’avez remarqué, on perdrait de la masse musculaire et l’on reviendrait sur Terre tout mou, comme un légume, on perdrait de la masse osseuse. Donc tous les jours, on court sur un tapis roulant auquel on est attaché avec des espèces de bretelles élastiques pour nous retenir, sinon on s’envolerait. Et puis, on a un vélo d’appartement, une machine de musculation avec des cylindres pneumatiques. C’est le prix à payer pour rester en forme et revenir sur Terre en bonne santé. Quant à ce qu’on mange, on a beaucoup de nourriture américaine ou russe et j’ai emmené dans mes bagages de la nourriture française. Alain Ducasse a cuisiné pour moi et les astronautes. Il le fait depuis longtemps. Thierry Marx m’a également fait quelques plats qu’on a mis en boîte. On voulait apporter une touche française culinaire, et de temps en temps je partage ça avec mes coéquipiers pour les grandes occasions comme Noël ou mon anniversaire. Et le vendredi soir, quand on a bien travaillé, j’invite tout le monde autour d’un bon repas français. 

M. Thomas, parmi vos travaux, vous avez réalisé une œuvre d’art. Est-ce que vous pouvez nous en parler ? 

T.P. L’idée, c’est que l’exploration spatiale est une chose très scientifique, très technique. On y envoie des ingénieurs, des pilotes, des militaires, des pilotes d’essai. Et j’ai pensé que pour se faire l’ambassadeur (même si c’est un bien grand mot) de la société, de l’Humanité dans l’espace (surtout le jour où l’on y ira très, très, loin), il fallait aussi représenter son aspect artistique, littéraire, créatif, contemplatif, parce que la plupart des gens ont ça en eux – et nous, on l’a aussi. Donc on a fait une petite place à une œuvre d’art soumise à beaucoup de contraintes. Elle a été créée à base de papier, parce qu’on ne peut pas transporter n’importe quoi dans l’espace. On l’a réalisée avec l’artiste Eduardo Kac. C’est une “performance” spatiale. Je trouvais ça important d’entrouvrir la porte à tout un pan des activités humaines. L’espace n’est pas que pour les scientifiques, ça fait rêver, c’est pour tout le monde. 

Extrait de la série mode shootée par Karl Lagerfeld pour Mixte en 2000 - à retrouver en intégralité sur l'IG @mixte20ans
Extrait de la série mode shootée par Karl Lagerfeld pour Mixte en 2000 - à retrouver en intégralité sur l'IG @mixte20ans.

M. Sauf imprévu, vous revenez le 2 juin. Comment vous vous y préparez ? 

T.P. À la fin de la mission, je vais faire encore plus de sport parce qu’il va falloir encaisser la gravité. Le corps n’a rien pesé pendant des mois. Je vais être écrasé par mon propre poids et la rentrée atmosphérique est un peu sportive : une force de 4 g, et jusqu’à 9 si ça se passe un peu moins bien. Et le système d’équilibre est modifié. On s’est adapté à l’espace. Le cerveau a débranché certains signaux, en a amplifié d’autres. C’est très bien fait, c’est une machine extrêmement bien conçue. Il va falloir être aussi le cobaye d’expériences scientifiques. Je le suis à bord, je l’étais avant la mission et je le serai immédiatement après le retour. Beaucoup de scientifiques m’attendent avec leurs aiguilles pour des prises de sang, biopsies, toutes sortes d’analyses, radios, IRM, etc. Cela va me maintenir très occupé pendant quelques semaines. 

M. Karl, un dernier mot à Thomas ? 

K.L. Là-bas, il n’y a pas de poussière ? Vous vivez dans un climat entièrement clean ? 

T.P. On a malheureusement emporté des microbes avec nous, mais on nettoie la station de fond en comble tous les samedis. Ce n’est pas complètement aseptisé, mais c’est clean, c’est agréable. C’est une vie très “sous contrôle”. 

M. Nous devons dire au revoir à la Station. Merci, Thomas.

K.L. Et bonne chance ! 

T.P. Merci ! 

M. Nous venons de raccrocher. Karl, que ressentez-vous ? 

K.L. Je vais vous dire une chose très bête, très vulgaire : “On n’arrête pas le progrès”. Il y a quelques années encore, on n’aurait pas imaginé que ce soit possible. 

M. Et qu’est-ce que cela vous inspire ? 

K.L. Il faut quand même être très en forme pour faire ça. Il paraît qu’il a même appris à s’arracher une dent.


Interview exclusive Mixte x France Info à retrouver dans notre prochain numéro "Stand Up ! La mode s'engage" à paraître le 19 mai.