L’Atelier, le film de Laurent Cantet vu par Ariel Kenig

Palmé à Cannes pour Entre les murs, Laurent Cantet revient avec un film post-attentats co-écrit avec Robin Campillo, le réalisateur de 120 battements par minute. Une oeuvre politique troublante portée par une Marina Foïs à son sommet et la révélation la plus tonitruante de l'année, le jeune Matthieu Lucci.
L'Atelier de Laurent Cantet, avec Marina Foïs, Matthieu Lucci... sortie en salles le 11 octobre 2017
L'Atelier de Laurent Cantet, avec Marina Foïs, Matthieu Lucci... sortie en salles le 11 octobre 2017

Plus de dix ans après Entre les murs, Palme d’or à Cannes faisant écho aux émeutes de 2005, Laurent Cantet revient avec l’histoire d’une écrivaine débarquant à La Ciotat pour animer un atelier d’écriture organisé par la Mission locale, cet organisme bâtard qui remplace l’école quand, pour X raisons, l’école a démissionné. 

À la Mission locale, on apprend à rédiger un C.V. On y consulte des petites annonces. On y décroche des microformations ou le droit de participer à des activités que certains contribuables ne jugeront pas nécessaires. Le droit de faire partie d’un atelier d’écriture, par exemple. D’aucuns diront : quand on n’a pas de travail, quand on a quitté l’école, quand on ne sait pas bien lire, pas bien écrire, mieux vaut pratiquer la grammaire et le Bled. Beaucoup de gens pensent comme ça, en se disant que les Missions locales coûtent trop cher à l’État. Que leur nom sonne faux et qu’il transpire la gauche technocrate des années 80. “Mission locale. Pourquoi pas évangélique. C’est bien la gauche, ça : vouloir sauver le monde. La gauche et la culture, la Bible et les Évangiles. La gauche et l’argent, qui passe par les fenêtres comme l’Esprit Saint.” 

D’ailleurs, dans le film, on ne sait pas combien le personnage de Marina Foïs est payé. À un moment, un jeune soupçonne ouvertement l’écrivain de venir cachetonner. On se dit qu’il a raison. Que toute cette culture décentralisée coûte un bras. Que l’argent de la culture, c’est sympa sur le papier mais que, dans les faits, l’argent de la culture ne revient jamais qu’à l’intelligentsia en déplacement. Artistes = intermittents. Artistes = subventionnés. Artistes = payés pour servir le pouvoir et garantir un peu de paix sociale. Quand le groupe évoque la mémoire ouvrière de La Ciotat, on se dit que “ça-ça-fait-partie de la gauche”. C’est la seule chose que l’on regrettera de l’explosion des partis politiques d’hier. La mémoire des luttes. Il n’y a jamais que l’art pour se souvenir de l’histoire des perdants. Celle que le groupe cherche à construire à travers un polar historique. Oui, pourquoi pas. 


Sous un grand ciel bleu, les discussions tournent autour de l’intrigue, du sens qu’elle pourrait prendre, de son contexte, de l’actualité, du rapport à l’écriture, de La Ciotat, de la violence symbolique des chantiers navals montés en gamme et des yachts de luxe fabriqués pour préserver l’emploi. A l'écran, il n’est question de Mission locale qu’une seule fois, au détour d’une réplique, quand l’un des participants raconte qu’il n’a pas vraiment décidé d’y participer, que la littérature ne l’intéresse pas. Marina Foïs ne s’en émeut pas. Derrière son look de bourgeoise, elle convainc les gosses qu’elle aime transmettre, et finalement le courant passe. C’est ça, la vraie politique : rassurer les autres pour qu’ils se livrent. 

Or Marina Foïs excelle dans le job. Elle est à l’écoute, “huppertisée”, effacée devant la génération Charlie-Hyper-Casher-Bataclan-Nice, obligée de faire avec. Pour ceux qui en doutaient, on imagine très bien l'actrice chez Haneke, Dolan ou Téchiné dès que la tension monte avec l’un des participants dont je n’ai pas encore parlé. Il s’agit d’Antoine, un garçon taiseux. Dans la lignée des Magimel, Duvauchelle, Kassovitz, Matthieu Lucci interprète ce mec préoccupé, sensible, doué, dont on se demande tour à tour s’il n’est pas pédé, mal aimé par ses parents, provocateur ou tout bonnement seul. Quand il n’est pas à l’atelier, le garçon joue sur son ordinateur, se filme au smartphone, mime les caïds ou se taille un corps. Abdos, pompes. Est-il attiré par l’armée, le suicide ou le conspirationnisme ? Dans le groupe, il exprime une certaine résistance au travail en commun, aux consensus, aux bons sentiments post-attentat. Quand les autres parlent des musulmans et du djihad, du Front national et du chômage, du racisme de classes et des petits blancs, il aimerait que ce jeu-là, celui d’inventer une histoire collective, ne serve pas de thérapie politique. Quelque part entre Marcel Pagnol et Gus Van Sant, Marina Foïs est troublée. Antoine s’intéresse à elle. Il est le seul du groupe à avoir lu l’un de ses livres. Il n’a pas aimé. Bof. Et puis, il sait très bien que le “storytelling” est là pour nous endormir, nous protéger d’un monde schizophrène : celui des privilèges et des malheurs, des gagnants et des perdants, de ceux qui évitent de payer des impôts et des non-imposables, “ceux qui réussissent” et “ceux qui ne sont rien”. 

Des gens qui savent et puis des nazes. 

La société civile du Parlement et puis l’autre, sur le bord de la route, dont L’Atelier reconstitue la guerre des imaginaires, des héritages, des inégalités. 

Une reconstitution de notre psychologie collective nécessaire ; celle qui fait toute la différence entre le groupe et l’isolement, le récit intime et la grande fresque, le cinéma et la réalité. 

"Interview : Marina Foïs ou la jeunesse au pouvoir" à retrouver ici.