L'interview de Félix Macherez, écrivain aventurier

En 2017, le journaliste s’est lancé au mexique sur les traces du poète et romancier Antonin Artaud. À partir du carnet de voyage tenu au beau milieu de canyons inaccessibles, il vient de livrer un premier roman mystique et truculent. rencontre avec un aventurier des temps modernes.
Félix Macherez par James Weston
Félix Macherez par James Weston

Désespéré par le nihilisme ambiant de notre société, Felix Macherez est parti trois mois au Mexique, jusqu’à la Sierra Tarahumara, presque un siècle après Antonin Artaud. Alors qu’il entendait communier avec l’esprit du poète et découvrir une civilisation ancestrale intacte, le journaliste a plongé dans une réalité rattrapée par la modernité, les cartels et l’alcool. 

Mixte. Quand avez-vous découvert Les Tarahumaras, le récit de voyage écrit par Antonin Artaud en 1936 ? 

Felix Macherez. À 18 ans, j’ai eu envie de quitter La Réunion où j’avais grandi et où il ne se passait rien. Chaque lecture était alors une revanche franche et cinglante sur mon adolescence et je suis tombé par hasard sur Artaud : Les Tarahumaras mais aussi sa réadaptation du Moine de Matthew G. Lewis. Je les pose toujours en haut de mes piles de bouquins pour pouvoir les relire. En 2017, Les Tarahumaras m’est apparu comme une invitation au voyage. Une espèce de Guide du routard qui me permettrait de me tirer. “Au moins je n’irai pas voyager pour voyager”, ai-je pensé. Artaud allait me sortir de l’enfer contemporain où le sacré est remplacé par le virtuel, les algorithmes te disent qui tu vas aimer, la poésie n’existe plus, pour m’amener vers ce paradis-fiction. 

M. C’était la première fois qu’un livre vous incitait au voyage ? 

F. M. Oui. Mais deux ans auparavant, j’étais parti au Pérou sur les traces du réalisateur Dennis Hopper. Juste après Easy Rider, Universal lui avait donné un million de dollars, un budget monstrueux, pour tourner un film. Hopper s’était alors installé dans le petit village de Chinchero où il avait ramené toute sa clique avec laquelle il s’était saoulé et drogué. À sa sortie, en 1971, The Last Movie connut un gros échec commercial. Le chemin de croix de Hopper commençait… J’aime bien les gens qui tentent et qui ne réussissent pas vraiment. Artaud, c’est la même chose. Après son voyage au Mexique, il a été interné à Rodez puis à Ivry. Je voyais ça comme le début de sa fin, une espèce d’apocalypse. 

M. Comment avez-vous préparé votre départ vers les terres reculées des Raramuris ? 

F. M. J’ai juste regardé sur internet quel itinéraire je pouvais suivre et j’ai pris contact avec un journaliste de National Geographic, qui avait fait un reportage sur la Sierra deux ans plus tôt, pour savoir où étaient les cartels. Il m’a donné le nom de son fixeur, qui s’est révélé trop cher pour moi. Cette absence de moyens m’a conduit à me mettre en rapport avec des prêtres. Padre Joel, à Batopilas, m’a donné des contacts dans d’autres villages et j’ai ainsi passé pas mal de temps chez padre Juanito, à Norogachic, le seul village mentionné par Artaud. Comme je n’avais pas grand-chose à faire, je restais avec eux, je les écoutais chanter le matin, en buvant un café dégueulasse, puis on bavardait. Ils étaient tout seuls dans leur petit coin, on aurait dit des mécaniciens célestes un peu paumés qui réparent Dieu. Sur le papier, c’est une vie qui ne donne pas très envie, mais elle en fait magnifique. Petit à petit, je me suis laissé prendre à ce jeu mystique. Au Mexique, le mystère règne partout. Cultes païen et catholique coexistent dans un accord sublime. 

M. Au cours de votre périple, vous écriviez souvent dans les églises. C’était déjà dans vos habitudes ? 

F. M. À Paris, ça m’emmerde d’écrire dans les cafés où on est obligé d’écouter une musique d’ambiance naze et de consommer, alors que dans une église les gens vous foutent la paix, personne ne vient vous parler. C’est ultra reposant, on peut sortir son carnet et rêvasser. Et puis, ce sont des monuments très beaux : à Saint-Sulpice, par exemple, on a un Delacroix et une histoire chargée avec Huysmans. J’adore aller à Saint-Eustache aussi. C’est un grand bâtiment avec des colonnes gothiques à l’intérieur. Je peux y rester des heures à écrire sans être dérangé. 

M. Votre arrivée chez les Tarahumaras, à Creel, fut une déception. Pourquoi ? 

F. M. Je m’attendais à pousser les portes de l’Eden et à voir ce que j’avais lu dans le bouquin d’Artaud, je pensais que ce monde avait été préservé de par sa géographie en dédales de canyons, et que les Indiens y vivaient selon leurs lois millénaires, encore visibles en 1936… Pas du tout. J’ai surtout vu que les Indiens avaient le cul entre deux chaises, qu’ils recherchaient la modernité tout en n’ayant pas encore les codes pour l’atteindre. Ils étaient donc obligés de mendier, en jeans troués, et allaient acheter des Hand Spinner pour leurs gosses et des téléphones alors qu’ils habitent une petite bourgade. C’est comme s’ils étaient dans l’attente des centres commerciaux pour avoir la clim et regarder les soldes passer. J’avais l’impression que le monde que je vomissais était arrivé jusque-là. 

M. Vous vous êtes enfoncé dans les canyons malgré les avertissements. Ce n’était pas de l’inconscience ? 

F. M. Une fois dans la Sierra, il y a cet inconnu qui vous fascine. Je ne cessais de me demander ce qu’il y avait de l’autre côté de la montagne, s’il y avait quelqu’un qui avait rencontré Artaud et ce que je pourrais apprendre. Même si on m’a dit que c’était dangereux, plus je touchais à ce qui me semblait être un but, plus je pensais que c’était débile de m’arrêter là. Alors, je suis allé un peu plus loin. Et finalement, à part quand j’ai vu le cartel, il n’y a pas eu de moments où j’ai vraiment balisé. Est-ce que je suis passé entre les mailles ou les mailles étaient-elles suffisamment lâches pour passer facilement ? Je ne le saurai jamais. Ce que je ressentais, c’était plutôt de la paranoïa, que je faisais passer avec l’alcool. Quand Rahui m’a demandé de l’attendre sous le plus grand arbre du désert après m’avoir fait prendre du peyotl, j’ai pensé : “Ce ne serait pas un plan pour me repérer plus facilement et revenir avec des potes me choper des organes ?” Il faut dire que, là-bas, la vente d’organes rapporte trois ans de salaire. On jongle constamment entre ce qui se passe et ce qui pourrait se passer. 

Félix Macherez par James Weston
Félix Macherez par James Weston

M. La prise du peyotl a été particulièrement éprouvante, non ? 

F. M. Absolument terrifiante. J’avais pros trois grosses doses ! Pour les sorciers indiens, le peyotl, c’est une façon de communiquer avec les esprits. Je pensais que je pourrais communier avec l’esprit d’Artaud. Finalement, j’ai vomi, ça n’a pas abouti, la porte s’est refermée à jamais. Un mystère de plus. Mais le mystère ne me dérange pas. 

M. Pendant votre voyage, avez-vous rencontré une personne qui aurait pu être la réincarnation d’Artaud ?

F. M. Un type, à Guanajuato, qui écrivait dans l’air, sur sa feuille, sur son tee-shirt, partout. Je trouvais son écriture très belle. Elle ressemblait au logo de Mayhem, un groupe de metal norvégien. Il écrivait sur le parvis de l’église. Sa frénésie d’écriture me faisait penser à celle d’Artaud, qui écrivait avec un crayon graphite qu’il ne taillait pas. À la fin, c’était illisible. Et ça ne s’arrêtait jamais. 

M. Pourquoi avoir choisi la forme du roman plutôt que celle du récit de voyage ? 

F. M. Je n’avais pas prévu d’écrire un livre, mais quand je suis rentré j’avais une centaine de pages de notes. Parce que j’écris tout le temps, compulsivement. J’ai choisi le roman pour pouvoir entrelacer plusieurs choses : faire un parallèle avec La Divine Comédie de Dante, guidé par Virgile, l’église et la transcendance par le Christ, mais aussi mon enquête sur Artaud, notamment à travers la rencontre avec Hiram, le fils de celui qui lui servit de guide, qui m’a montré une photocopie pourrie du visa d’Artaud que son père avait gardée précieusement. Je trouve que les récits de voyage manquent souvent de strates, or c’est intéressant de sculpter toutes les facettes de cette espèce de granit qu’est la littérature : le drama, la philosophie, l’humour aussi. J’aime bien faire des bulles lyriques et les exploser avec une phrase un peu plus lourde qui va tout faire retomber. Quand je suis revenu, j’ai relu Là-bas de Huisman et j’ai pensé que j’avais quand même été un peu débile d’avoir fait tout ce voyage alors que j’aurais pu rester à mon bureau à écrire un roman. 

Au Pays des rêves noirs, de Felix Macherez, éditions Équateurs.