La Buvette est ouverte

Un jeune musicien au syncrétisme vertigineux nous est venu des montagnes suisses pour rafraîchir la pop d’un breuvage inédit. Toute la cohérence acrobatique de son troisième album, Elasticity, tient dans son instinct et dans l’art si hasardeux des rencontres. On n’y résiste pas, et Mixte vous sert en prime une vidéo inédite !
MARC-ANTOINE SERRA, Pull à col roulé en laine et soie LOUIS VUITTON, casquette FANTOM.
Pull à col roulé en laine et soie LOUIS VUITTON, casquette FANTOM. Photo MARC-ANTOINE SERRA. Réalisation STORNY + MISERICORDIA.

Cédric Streuli, alias Buvette, affable jeune homme au visage calme sous une longue chevelure brune, a débarqué à Paris en juillet 2015, en provenance de Leysin en Suisse, à l’Est du Lac Léman. Au début et à la fin de l’été 2016, sortent les clips de “Staring at the Lines” et de “Smoke Machine Control”, perles pop irrésistibles, aux accents respectivement indie et italo-disco. Ce qui surprend à l’écoute d’Elasticity, qui vient de sortir chez Pan European Recordings, c’est la variété incroyable des sonorités dans laquelle l’album puise, volontairement ou non, avec une homogénéité qui le rend cependant unique. 

Au gré des titres, on pense pêle-mêle à des références mancuniennes qui iraient jusqu’aux Happy Mondays, à la disco froide du Finlandais Jaakko Eino Kalevi (“Smoke Machine Control”), aux Londoniens de Citizens! (“Staring At The Lines”). Mais certaines inflexions dub nous emmènent sur des grooves afro-beat, comme ceux du Nigérian William Onyeabor quand Hot Chip les remixe (“Hijole”). Le tout d’une voix limpide, qui tutoie parfois en live des graves aux limites de son registre naturel, frôlant alors la désinvolture fragile d’un Mac DeMarco ou d’un Baxter Dury. À ce jeu inévitable des comparaisons, on finit vite par sortir de son chapeau Damon Albarn, période Gorillaz (“Room Without a View”, “Young Retired”). Le morceau final (“All the Sounds in One”) prophétise peut-être cette profusion stylistique désarmante : “Can you hear all the sounds in one ?” “J’aime Damon Albarn, surtout son projet The Good, the Bad & the Queen avec Tony Allen, Paul Simonon et Simon Tong de The Verve. Le disque est beau par son line-up hybride : le mec de The Clash avec le batteur de Fela Kuti et Damon Albarn, qui représente deux décennies de pop anglaise. Mais tous mes morceaux ne ressemblent pas à ça. Les groupes des années 80 auxquels on me compare, comme Depeche Mode, Duran Duran, etc., je ne les ai jamais écoutés. Je suis plus branché The Doors, le premier Pink Floyd, ou même Rory Gallagher. J’écoute beaucoup plus de musique africaine que ce genre de choses.” Cédric a 30 ans : “J’ai fait de la musique plus de la moitié de ma vie. J’ai commencé à en écouter et à m’identifier à des artistes quand j’avais 11 ans. Il y a un disquaire incroyable à Aigle, près de Leysin, DCM. Je pouvais y passer jusqu’à cinq heures par jour entre 12 et 16 ans. Je suis avant tout batteur, même si sur scène je joue un peu de basse et de claviers. Je compose au piano, mais je n’ai pas vraiment la maîtrise du solfège. Je suis plus dans le ressenti. J’ai pris des cours de 14 à 18 ans avec un prof italien formidable de 70 ans. Un peu jazzeux, il a parcouru l’Italie dans les années 50-60, il est devenu percussionniste classique, puis il a pris sa retraite pour donner des cours de tennis et de batterie en montagne. C’est l’un des meilleurs batteurs que j’ai vus, encore aujourd’hui.

Pull à col roulé en laine et soie LOUIS VUITTON, casquette FANTOM. Photo MARC-ANTOINE SERRA. Réalisation STORNY + MISERICORDIA.
Pull à col roulé en laine et soie LOUIS VUITTON, casquette FANTOM. Photo MARC-ANTOINE SERRA. Réalisation STORNY + MISERICORDIA.

Elasticity a été enregistré dans le studio de Pan European au Point Éphémère avec Luc Rougy, responsable des dernières productions du label : Arielle Dombasle & Nicolas Ker, Nicolas Ker solo, Flavien Berger, Calypsodelia, Maud Geffray, Thos Henley. Projets tous excellents, qui en font, mine de rien, l’un des labels les plus excitants du moment. “On a passé énormément de temps sur le mix, car on voulait recréer comme un album dans chaque morceau. Le disque n’est pas non plus un catalogue de styles. Mais j’écoute énormément de choses, et tout m’est venu naturellement.” Arthur Peschaud, boss et DA du label, s’est énormément investi. Cédric et lui ont discuté de l’évolution de chaque morceau. Cédric l’a rencontré en 2013 à la suite d’un concert à La Cantine de Belleville, grâce à une amie commune qu’il avait lui-même connue à force de la voir assister à ses concerts dans la cave d’un ami, en Suisse. Le feeling passe d’abord avec Aurélie Mercier de Pan European : “À la fin du concert, on est tombé dans les bras l’un de l’autre, et elle m’a relancé jusqu’à ce que je rencontre Arthur. Je pensais le voir vingt minutes dans son bureau, mais on s’est quittés sept heures plus tard, après beaucoup de musique, de bouteilles et de danse !” Cédric ne prise rien tant que ces rencontres, le hasard, la triangulation des lieux, qui lui ont permis de découvrir la capitale de manière idéale. Et de finalement décider qu’il y enregistrerait son album immergé en studio. Il en parle alors à sa compagne, qui le lendemain trouve du travail à Paris. Le surlendemain, un appartement leur tombe du ciel. “Tout m’appelait ici. J’accorde beaucoup d’importance à la lecture des signes, je vais vers les projets à l’instinct. J’ai un programme sur deux semaines et des rêves à long terme. Entre les deux, je ne planifie pas.” 

Caban en laine et col-roulé JUUN J., jean javellisé effet marbre éTUDES STUDIO, sneakers NIKE.
Caban en laine et col-roulé JUUN J., jean javellisé effet marbre éTUDES STUDIO, sneakers NIKE. Photo MARC-ANTOINE SERRA. Réalisation STORNY + MISERICORDIA. 

Quand nous voyons Buvette sur scène au Bus Palladium mi-octobre, dans le cadre du MaMA Festival, le groupe en est à son huitième concert en un an. Il est accompagné de la bassiste Clémence Lasme de Moodoïd, du batteur Ben McConnell de Beach House et du guitariste Richard Fenet de Calypsodelia. Le concert rend justice avec fluidité à la luxuriance de l’album. “Au départ, le live partait pour être très électronique. Plus on répétait, plus il y avait de câbles, plus c’était compliqué. J’ai tout viré ! Comme ça, j’ai les mains libres, je peux vraiment chanter.” Le nom Buvette viendrait d’un ami qui lui a dit que c’était le plus vilain mot de la langue française. Il travaillait alors dans un bar à supporter les plaintes des clients. Il a gardé ce nom dont il aime, lui, la sonorité. “Je chante en anglais, et le but du projet était de tout mettre dans une valise pour jouer aux quatre coins du monde. Ce mot français n’a donc pas le même sens à l’international que pour nous qui sommes francophones. En plus, ça commence par B, c’est pratique pour les programmations par ordre alphabétique !” Quant au titre Elasticity, il inclut “city” : “La ville, dont le personnage cherche à quitter la dureté. L’élasticité est aussi celle du temps et de l’espace, l’idée de pouvoir se téléporter grâce à son imaginaire. C’est un disque bouddhiste ! Il parle de la beauté des toutes petites choses. Pour sortir des sentiers battus, trouver le diamant dans le fumier, il faut avoir une certaine élasticité dans ton rapport au monde et donner une grande importance aux sensations. Car ce n’est pas ce que tu amasses, mais ce que tu ressens qui influe sur toi et ta manière de voir les choses”. 


Buvette - Elasticity (Pan European Recordings) - En concert à La Maroquinerie le 25 janvier 2017.