La mode en bas de chez vous

Koché, Eckhaus Latta, Molly Goddard : trois jeunes marques en devenir qui font des vagues avec leurs styles hors du commun, sublimés par un rejet des codes traditionnels du défilé.
eckhaus latta automne-hiver 2016
eckhaus latta automne-hiver 2016

Qu’ils aient lieu dans un cube immaculé, dans une vénérable institution ou un décor conçu sur mesure, les grands défilés ont en commun leurs nombreuses rangées de sièges, leur seating rigoureusement signalé, leur curieux manque d’âme… Dans cet univers un rien blasé, il suffit parfois d’une surprise, d’un contact inattendu, d’un espace public détourné ou simplement d’une pointe d’humour pour que, tout à coup, le courant passe. À Paris, Londres ou New York, des représentants d’une nouvelle garde semblent conscients qu’au-delà de repenser l’offre vestimentaire, c’est tout le cadre de présentation – décor, casting, ambiance – qui joue dans ce changement des idées reçues. 

L’étrange et le familier

Passage du Prado, au cœur animé du 10e arrondissement. Coiffeurs afro, boutiques de téléphonie… On est loin des codes rassurants du défilé, et pourtant c’est ici que Christelle Kocher a choisi de présenter en mars 2016 le deuxième défilé de sa marque Koché. “C’est ce qui me ressemble le plus, souligne la créatrice. Je ne porte aucun jugement sur ce que font les autres, mais je voulais sortir les gens du système très clos de la mode, proposer un dialogue, toujours dans la légèreté.” Un événement qui s’est concrétisé dans la bonne humeur générale, grâce à un travail de fond de la part de Christelle et de ses équipes, qui s’étaient rapprochées des associations de quartier pour faire que tout se passe au mieux. Une évidence aussi, pour une marque entièrement basée sur l’idée du contraste. Entre le savoir-faire issu de la haute couture (Christelle est également directrice artistique du plumassier Lemarié et maîtrise sur le bout des doigts les techniques complexes de la broderie et de l’ornement) et le côté casual, streetwear, entre les matières, les formes, les styles : “C’est assumé, voulu, réfléchi”, confirme l’intéressée. Un choix qui lui a permis d’attirer l’attention des journalistes comme des internautes, avant de renouveler l'expérience, à l'automne, en défilant en plein coeur des Halles. 

Même constat pour le duo new-yorkais Eckhaus Latta, qui a convaincu la horde mode de s’exiler jusque dans le Queens (avec l’annexe PS1 du MoMA comme caution) pour assister à un show déroutant, où le podium et le seating s’enroulaient en spirale, précipitant le contact entre membres du public, modèles et vêtements. “Nous participions à l’exposition Greater New York au PS1 et nous avions toujours rêvé de développer une performance avec le musée. Le timing et le contexte sont tombés à point. Le dôme du musée nous a semblé le format parfait pour la présentation, et le podium en spirale s’est imposé comme une évidence”, expliquent les créateurs Mike Eckhaus et Zoe Latta. 

Si la Britannique Molly Goddard ne défile pas dans un cadre atypique, c’est le côté performatif de ses présentations qui rejoint ce besoin de décalage : ses filles déambulent deux par deux, comme dans une soirée d’un autre temps, ou construisent des piles de sandwichs dans une ambiance entre goûter d’enfants et usine sisyphienne : “Mes recherches créent l’humeur de la collection, explique la récente diplômée de la Saint Martins. Qu’il s’agisse d’adolescentes dépassées par leur job d’été ou de défilés couture d’antan, l’idée des vêtements et celle du show sont liées. Il y a aussi un côté pratique : si les filles ont une activité qui les amuse, cela permet de mieux mettre en valeur les vêtements et, du coup, tout le monde passe un bon moment”.  

Casting ouvert

On le sait, la mixité se (ré)invite sur tous les podiums. Chez Koché, Molly Goddard et Eckhaus Latta (comme chez d’autres marques en devenir), le casting se veut volontairement étonnant de… normalité. Si on aperçoit des tops comme Soo Joo Park ou Molly Bair, elles défilent aux côtés de visages très divers. Générosité et refus des diktats pour Christelle Kocher, qui parle d’un “hommage aux personnalités assumées” et d’un reflet de la rue, “l’excitation de voir nos vêtements activés par l’énergie de corps très différents”, selon Mike Eckhaus et Zoe Latta, qui soulignent leur refus de s’aligner sur les standards de beauté ou d’identité. Molly Goddard, qui travaille avec sa sœur Alice sur ces castings sauvages, évoque, elle, “l’importance de la personnalité aussi bien que le look. Mes vêtements sont faits pour êtres portés par tous et partout, il faut montrer des femmes confortables et en confiance.” Copains, copines, actrices, visages repérés dans la rue, physiques de toutes tailles et de tous âges, ou presque : c’est le quotidien qui s’invite sur le podium, un casting en forme de commentaire sur la distance entre une cabine dite classique qui n’a que très peu de lien avec les femmes et les hommes qui porteront au final les vêtements. 

Créations contrastées

La similarité s’arrête là… Rien à voir entre les créations fantaisistes et ultra-féminines d’une Molly Goddard, passionnée par le travail de la matière, et le mix riche/pauvre high/low de Koché, avec ses broderies travaillées et ses coupes qui lorgnent sur le sportswear, ni les modèles faciles d’accès d’Eckhaus Latta, travaillés à partir de tissus reconditionnés et disponibles sur leur site à des prix franchement abordables. Si Mike Eckhaus et Zoe Latta se positionnent dans une “zone grise” entre mode et art contemporain, Christelle Kocher parle de son envie d’“énergie brute” dans un univers dont elle connaît par cœur les codes, pour avoir œuvré au sein des studios de grandes marques pendant une bonne partie de sa carrière. Nommée pour la deuxième année consécutive parmi les finalistes du Prix LVMH, elle a déjà en tête le cheminement idéal pour une marque qu’elle imagine devenir un jour unisexe, pourquoi pas. La désopilante légèreté de Molly Goddard sied parfaitement au nouvel essor de la fashion week londonienne, cadre parfait pour elle : “Quand j’avais à peu près 12 ans, je me mettais sur mon 31 pour traîner devant les shows. Londres est ma ville et mon rêve !” 

Mais entre ces talents effervescents se tisse clairement une toile, signe des grands changements qui frémissent dans l’univers de la mode. Audace, proximité avec le public et le client, énergie positive : des points communs qui sont évidents pour tous, et avant tout pour les acteurs de cette scène en devenir : “Il est temps de secouer un peu l’industrie !”, résument Mike Eckhaus et Zoe Latta. 

www.koche.fr
www.eckhauslatta.com
www.mollygoddard.com