Les nouveaux slogans de la mode

Féministe ou écologique, subliminal ou direct, l’univers rigide de la mode commence à tomber le masque et à rompre le silence pour dénoncer injustices et abus. Face au tumulte mondial, le style se conjuguerait-il désormais en version engagée ?

En 1984, George Michael au côté d’Andrew Ridgeley (avec qui il formait le duo Wham!) porte un tee-shirt à slogan signé Katharine Hamnett.
En 1984, George Michael au côté d’Andrew Ridgeley (avec qui il formait le duo Wham!) porte un t-shirt à slogan signé Katharine Hamnett.

Sois belle et tais-toi… C’était le message discret et un rien ennuyeux qui semblait souffler dans les couloirs de la mode ces dernières années. Jusqu’à ce qu’une légère brise rebelle fasse frissonner les ourlets et le papier glacé, petit vent contraire incarné par une jeune garde prête à bousculer les codes (Y/Project, Koché, J.W. Anderson, Eckhaus Latta et, bien sûr, Vetements). Nourrie par les chocs répétés qu’a subis le monde occidental – crise migratoire, attentats, Brexit, élection surprise de Donald Trump – la brise s’est changée en tempête capable de remuer les fondations même d’une industrie. Face à la tourmente, l’univers si lisse de la mode a (enfin !) emboîté le pas aux écrivains, artistes et vedettes de cinéma, qui ne l’avaient pas attendue pour dénoncer et mettre en lumière injustices et dangers. 

SUBLIMINAL OU DIRECT 

Si les podiums proposent désormais un nouveau vestiaire de combat féminin, les créateurs n’hésitent plus à clamer en toutes lettres leurs combats, Maria Grazia Chiuri en tête, avec les slogans féministes, révolutionnaires et Diorophiles de son premier défilé pour la maison. À New York, Prabal Gurung utilisait le tee-shirt comme vecteur de messages avec une force rappelant la grande époque de Katharine Hamnett, créatrice britannique célèbre dans les années 80 pour ses tuniques à missive. Il faut dire que l’arrivée au pouvoir de Donald Trump a créé comme un électrochoc aux États-Unis, ressenti lors de la Fashion Week automne-hiver 2017-2018 à de multiples niveaux. Si le très cérébral Raf Simons choisissait de suggérer le malaise en optant pour le “I’m Afraid of Americans” de David Bowie en bande-son de son premier défilé pour Calvin Klein, c’est tout le milieu fashion new- yorkais qui rompait un silence décrié dans le film I’m An Immigrant, projet lancé par Edward Enninful du magazine W. Quelques jours plus tard, à Londres, les créateurs réagissaient à la blessure du Brexit en créant des collections paradoxalement over-Britanniques – panache d’héroïne shakespearienne, lainages, références artistiques – dans un hommage appuyé à leur patrimoine commun. 





TOUS ENSEMBLE 

Plus étonnant, dans un univers connu pour ses faux-semblants et son cynisme, un réel sentiment de solidarité semble se tisser entre créateurs, mannequins, journalistes… La famille Missoni, plus connue pour la chaleur intemporelle de ses mailles signature, faisait la une après un défilé en forme de célébration de la féminité, en soutien aux Women’s Marches tenues dans le monde entier grâce au pussy hat (bonnet rose) le plus tendance de l’univers comme symbole de solidarité. À la fin du show, Angela Missoni a évoqué le “besoin de reconnaître que, en ces temps incertains, il existe un lien entre nous qui peut nous apporter force et sécurité : le lien qui unit tous ceux qui respectent les droits de l’homme pour tous” et a invité le public à se joindre à la famille pour montrer un visage uni et sans peur face à l’adversité. Autre symbole fort de la saison automne-hiver 2017-2018, le bandana blanc, devenu lourd de sens grâce à l’initiative de Business of Fashion et de son fondateur Imran Amed : #TiedTogether. Lancée comme un défi à l’incertitude ambiante, l’initiative proposait un don de cinq dollars pour chaque post Instagram mettant en scène un bandana lors des semaines de défilés. La simplicité du geste a rapidement essaimé : Tommy Hilfiger a intégré l’accessoire sur tous les looks de son défilé-spectacle à Los Angeles, les invités Dior ont pu trouver sur leurs sièges un bandana siglé, les mannequins et invités des défilés Diane Von Furstenberg, Valentino, Redemption ont tous affiché leur foulard blanc… “Lorsque nous avons vu en première page du Times anglais Gigi Hadid au show Tommy Hilfiger avec son bandana, nous avons compris que le message #TiedTogether  avait une grande chance de se transmettre dans le monde entier – on voit aujourd’hui des initiatives à Dubai, Toronto, Paris, Milan, Mumbai, Sydney et bien d’autres villes, explique Imran Amed, fondateur et CEO de Business of Fashion. Nous avons atteint notre objectif des 50 000 dollars de dons pour l’American Civil Liberties Union et le UNHCR, mais notre travail est loin d’être terminé. À une époque d’incertitude et de peur dans beaucoup de pays, le mouvement #TiedTogether se poursuit partout où la communauté mode internationale dispose d’une plateforme où signaler son soutien, que ce soit via les fashion weeks locales ou de façon individuelle sur les réseaux sociaux.” 

PAPIER DÉGLACÉ

La perestroïka initiée sur les podiums viendrait-elle dégivrer les carcans de la presse et de la publicité ? Certes réputé pour ses pubs hors-norme, Diesel tombait à pic avec sa campagne Make Love Not Walls – mettant en scène murs abattus, migrants et mariage gay – pourtant conçue bien avant l’élection de Trump. L’esprit de rébellion a soufflé jusque chez Chanel, qui a choisi parmi les égéries de son sac Gabrielle un homme, Pharrell Williams, comme un clin d’œil à l’esprit frondeur de la Gabrielle originelle. Début avril, le groupe Condé Nast annonçait enfin le nom du remplaçant d’Alexandra Shulman à la tête du Vogue anglais : Edward Enninful, styliste britannique d’origine ghanéenne, premier homme à prendre les rênes du vénérable magazine et l’instigateur même du film I’m An Immigrant. Un choix audacieux et plébiscité qui prouve l’envie de secouer les idées reçues, même au sein d’un grand groupe. 

SUR LA DURÉE

D’autres n’ont pas attendu de vivre la crise pour se tourner vers autrui. Humberto Leon et Carol Lim, directeurs artistiques d’Opening Ceremony et de la maison Kenzo, multiplient depuis des années les gestes et les initiatives, souvent de façon assez discrète : “Nous avons la chance d’avoir une plateforme depuis laquelle transmettre des messages et nous ne considérons jamais cela comme acquis. Depuis notre arrivée chez Kenzo, nous essayons de créer le dialogue autour de sujets qui nous tiennent à cœur. Notre collection printemps-été 2014 était inspirée par l’océan et nos enfances en Californie. Nous avons entamé une collaboration avec la Blue Marine Foundation, que nous continuons d’aider. Cette année, pour nos défilés automne-hiver homme et femme nous avons utilisé le simple backstage comme décor et fait don des sommes ainsi économisées à deux associations, Earth Guardians et IDEAS for Us. En tant que citoyens américains de première génération, issus de parents immigrés, nous sommes très touchés par la crise migratoire actuelle. Lorsque nous avons lancé notre nouvelle ligne Kenzo Memento, qui s’inspire des archives, nous avons beaucoup pensé au voyage de Kenzo Takada vers la France et à son intégration. Pour inaugurer la collection, nous avons organisé un dîner et fait appel en cuisine à Mohammed Elkhaldy, un chef syrien réfugié à Paris. Il a créé un menu authentique qui évoquait son enfance. Pour nous, la nourriture est un lien essentiel entre les gens.” Entre feux de paille et véritable engagement, il reste à espérer que la mode trouvera sa vitesse de croisière dans un monde qui a passé le turbo en termes de tumulte et d’incertitude.