Le nouveau sac Prada vu par l'écrivain Marjorie Philibert

Tête pensante de la création mode s’il en est, Miuccia Prada a choisi pour le printemps-été 2017 de laisser parler l’élégance féminine. Plumes d’autruche, marabout, broderies et strass se sont exprimés sur une collection en forme de best-of pour la maison milanaise. Mixte a demandé à Marjorie Philibert de s'en inspirer pour nous écrire une histoire inédite.
Prada
Sac en cuir et strass Prada - Photo : Nicolas Clerc

"Je ne me serais jamais trouvée en face de lui s'il n'était pas apparu sur mon écran. Dans cet horizon encombré de mails, de messages et de photos, vers lequel je me tourne comme le tournesol vers le soleil, en un lyrisme hivernal radicalement déplacé, il est là. Un sac que personne n'a jamais mérité, qui est acheté, porté, offert, puis négligé, dans l'arc électrique divin du caprice. Petit, noir et jaune, en deux dimensions. Très petit surtout- la faute à mon écran, cet empêcheur de vivre. Voilà qu’il est là et qu’il me condamne à le décrire. Ou pas. Les écrivains, dit-on, ne savent plus décrire. L’art de la description s’est éteint avec Balzac. La description de la pension Vauquer qui ouvre Le Père Goriot et que tout lecteur a essayé de sauter. Trente pages où nous dit-on, l’écrivain était au sommet de son art et a résumé tout le livre. A quoi bon, se demande t-on alors, lire le reste? Autant s’en tenir à la sensation des boiseries de l’escalier vermoulu (vermoulu, un terme qu'on n’emploie plus que dans les descriptions, c’est-à-dire plus du tout) Les écrivains, donc, ne savent plus décrire. Ils fignolent les sentiments, ils triturent l’intime, ils jubilent avec les mots (dès qu’un écrivain jubile, on peut être sûr qu’on va lire quelque chose d’attristant). Mais ils abdiquent, terrifiés, devant la tâche de décrire une lime à ongles, un escarpin, un savon (sauf peut-être s’il est d’Alep). C’est ce à quoi s’est pourtant attaqué Francis Ponge dans Le Parti pris des choses (1947). Trente-deux poèmes qui réinventent un cageot, une huître, un quignon de pain (quignon, autre mot-star de la description). Une poésie étincelante qui voit dans le papillon une allumette volante, ou dans la fleur une tasse mal lavée. La première chose qu’on se dit quand on lit Ponge c’est: j’en serais totalement incapable. La deuxième, c’est : je vais faire différemment. Comment? Et là, on allume une cigarette. On n’en sait rien. Personne ne peut parler des choses aussi bien que Ponge. Quand j’étais en licence de lettres à la Sorbonne à la fin du siècle dernier, un étudiant en cinéma avait épinglé une annonce dans le hall d’entrée. C’était au temps où les choses vous obligeaient à venir à elles. Pas de cours? Pas de petites annonces. Pas de rencontres. Il avait écrit qu’il cherchait des acteurs pour un court métrage. Je suis allée au rendez-vous le samedi suivant. C’était chez lui, rue Poulet, pas très loin de la porte de Clignancourt. Il y avait deux autres garçons. On s'est entassés dans une cuisine minuscule. On sentait que l'étudiant était intimidé, mais qu'il ne pouvait plus reculer. Il voulait adapter en images un poème de Francis Ponge qui commençait par « Au bout de sept ans de malheur, elle brisa son miroir ». C’était un hommage à une fille qui venait de le quitter. Il me regardait tout en parlant car j’étais la seule fille. J'allais être sa muse. La femme fatale de la rue Poulet. Celle qui brise un miroir et pour qui on se tire une balle dans la tête. L'un des garçons a proposé de faire la lumière, l'autre les dialogues. On a parlé du scénario pendant des heures, en buvant du vin rouge et en fumant des cigarettes roulées. Puis comme tout le monde avait faim, on est descendus et on a mangé dans un Turc du boulevard Ornano. A l’époque la poésie du kebab était plus timide. Et puis chacun est rentré chez soi et on ne s’est jamais revus. Je voudrais poster un statut Facebook pour proposer d'écrire un court métrage sur un sac Prada. On déjeunerait en parlant du scénario au Café Blanc de la rue François Ier, où j'allais manger une salade lentilles oeuf mollet (6€) du temps où je travaillais à Europe1. J’aimerais que comme il y a vingt ans, on ne se revoie jamais."

Marjorie Philibert est écrivain. Son premier roman, Presque ensemble, vient de paraître aux éditions JC Lattès.