Le Plan C de Carolina Castiglioni

Fille de Consuelo, fondatrice de Marni, la jeune Italienne prend à son tour la direction artistique d’une maison à son image : intelligente, créative et très “famille”. Rencontre avec celle qui propose avec Plan C un super concept vestimentaire aux femmes qui refusent les diktats fashion.
Portrait Ricardo Gomes.
Carolina Castiglioni vue par Ricardo Gomes

Courant décembre 2018, un timide rayon de soleil hivernal filtre à travers les stores d’une suite très design du Marais. Prise dans cette pâle lumière, une jeune femme qui dégage une discrète émotion, entre douce fierté et appréhension bien dissimulée. Après avoir œuvré en coulisses lorsque sa mère dirigeait la maison Marni, c’est aujourd’hui à Carolina Castiglioni, 37 ans, de passer sous les projecteurs en tant que directrice artistique d’un nouveau projet : Plan C. Dévoilée en septembre dernier lors de la Fashion Week milanaise, cette maison se veut volontairement hors du tourbillon mode. Pas de défilés, deux collections par an, une équipe familiale, un focus sur la grande qualité des produits et surtout un style dont les propositions arty et élégamment décalées évoqueront de beaux souvenirs aux adeptes du Marni originel. Sa fondatrice en dévoile la philosophie.

Mixte. Une acheteuse de chez Barneys a déjà exprimé sa joie de trouver avec Plan C une proposition totalement différente de tout ce qui se fait en mode actuellement. Pourquoi cette différence ? 

Carolina Castiglioni. C’est une collection vraiment très personnelle. Comme c’est la première fois que je crée, j’ai fonctionné totalement à l’instinct, selon ce dont j’avais envie, ce que je pourrais porter ou acheter. Je me moque totalement de savoir si cela a un lien avec une quelconque tendance, car je n’observe pas tout ce système-là. Donc c’est peut-être pour cela, justement. 

M. Vous abordez pour la première fois la direction artistique… 

C. C. Pendant les treize années que j’ai passées chez Marni, j’ai eu la chance de découvrir beaucoup d’univers. J’ai commencé par le commercial, puis je me suis occupée du retail et des achats avant de gérer les projets spéciaux. J’ai pu bénéficier de nombreux points de vue sur la façon dont fonctionne une maison. Aujourd’hui, je travaille avec mon père et mon frère, c’est un privilège énorme de savoir toutes ces choses et d’avoir eu tous ces points de vue. 

M. La famille joue clairement un rôle essentiel pour vous. 

C. C. Absolument ! Nous avons toujours travaillé ensemble – nous formons une bonne équipe, chacun avec des qualités et des connaissances différentes, mais nous avons tous des rôles très définis et complémentaires. L’idée sur ce projet était de travailler avec une très petite équipe de personnes hyper qualifiées. Notre espace à Milan est un appartement qui était l’ancien atelier de mon arrière-grand-mère. Nous voulions créer une ambiance très personnelle, comme si nous invitions des amis à la maison pour leur présenter les collections. 

M. Pourquoi est-ce le moment adéquat à vos yeux pour prendre la parole de cette façon ? 

C. C. Fin 2016, toute notre famille a quitté la maison Marni. Très vite, on s’est dit que c’était vraiment dommage de ne pas exploiter nos connaissances, notre savoir-faire et ce lien si fort qui nous relie. Nous voulions recommencer avec un projet plus confidentiel que ce que nous avions connu, seulement deux collections par an, ce qui nous donne le temps de faire les choses mieux, de façon plus détendue. 

M. D’où l’idée de ne pas défiler sans doute… Vous savez d’expérience quelles sont les parties les plus “sympathiques” du job, ce qui vous rend tous heureux… 

C. C. Complètement ! 

M. Dans le nom Plan C, on devine évidemment votre double initiale, mais on pourrait aussi être tenté d’y voir une allusion à d’autres choses. “C” comme créativité, par exemple. 

C. C. Pour moi, tout commence par les tissus. La qualité est essentielle, je ne travaille qu’avec des fournisseurs italiens ou japonais. Lorsque je choisis les cotons, par exemple, j’aime avoir une variété de touchers, un fini plus technique, un autre plus “sharp”. Le choix des couleurs permet également de créer une silhouette particulière selon l’envie ou l’occasion. Chaque pièce est totalement portable et facile, mais elle peut passer de la simplicité à la créativité selon la manière dont on choisit de la porter. 

M. “C” comme contrastes, également. 

C. C. J’adore casser les codes. Il y a dans la collection ce bermuda pailleté, mais ce n’est absolument pas une pièce de soirée, je l’imagine plutôt porté avec un sweat-shirt comme dans le look-book. J’aime ce mix. Les robes oversized à l’instar de ce modèle en double caddy de soie proposent une large ceinture amovible qui permet une allure simple ou au contraire plus féminine, plus sophistiquée. C’est très important pour moi que chaque femme puisse ajuster le vêtement pour qu’il corresponde à son propre style et à ses envies. 

M. La “main”, qu’elle vienne de la cliente ou de l’artisan, semble essentielle dans votre processus créatif…

C. C. Nous produisons la collection en Italie, dans la région des Abruzzes. Dans notre petite équipe, l’une des personnes les plus importantes est une femme incroyable qui suit tout le processus de production et connaît la valeur du moindre détail. M. La chaussure phare de cette première collection printemps-été 2019 est assez particulière… 

C. C. Absolument. J’ai eu un coup de cœur pour la forme en bois que le bottier utilise lorsqu’il réalise des sabots. Cette forme est celle qui sert de base, avant toute mise en forme ou ornementation. C’est juste du bois brut. J’aime son épure, sa simplicité. 

M. On retrouve également une présence familiale avec la main de votre fille, à qui l’on doit les dessins qui ornent sweats et sacs. 

C. C. J’avais conservé ces portraits qu’elle avait dessinés à l’âge de 3 ans – elle en a 5 aujourd’hui – en me disant qu’il fallait absolument que j’en fasse quelque chose. Au moment de concevoir les imprimés, je les ai ressortis tels quels. Pour les sacs, on a utilisé une technique spéciale, comme si elle avait réellement dessiné sur le cuir. 

M. Entre l’époque Marni et le lancement de Plan C, vous avez pris du temps pour rester avec votre jeune famille. Le fait de devenir maman a changé votre façon de vous habiller, d’appréhender le vêtement ? 

C. C. Je ne crois pas. Je suis restée la même : je suis très active, je me déplace à moto dans Milan, donc j’ai besoin d’un vestiaire qui soit beau mais pratique. Chaque week-end, je vais skier comme je le faisais avant. 

M. Quel message essayez-vous de transmettre aux femmes qui vont découvrir cette collection et les suivantes ? 

C. C. Je pense que Plan C s’adresse à des femmes créatives, qui sont touchées par ce genre de formes et de couleurs. J’aimerais qu’elles suivent leurs instincts, mais qu’elles se laissent aussi surprendre par des mélanges qui pourraient sembler étonnants, qu’elles osent l’expérimentation. 

M. En tant que fille d’une créatrice qui a touché de nombreuses femmes et influencé leur façon de s’habiller, on vous attend au tournant… 

C. C. J’essaie de ne pas trop y penser, justement.