"Les abus de pouvoir font partie intégrante de ce milieu", l'interview coup de poing de la top model trans Teddy Quinlivan

Top model trans et activiste mondialement connue, Teddy souhaite voir changer le regard de la société. À une époque où le rôle du genre est en pleine évolution, elle s’inscrit dans le présent et le futur de la mode… Et en couverture de notre nouveau numéro FW 18/19.
Photos : Liz Collins. Réalisation : Franck Benhamou. Veste et pantalon en gabardine de laine, ceinture en cuir ALAÏA.
Photos : Liz Collins. Réalisation : Franck Benhamou. Veste et pantalon en gabardine de laine, ceinture en cuir ALAÏA.

Il y a un an, en septembre 2017, pendant la Fashion Week de New York, le top américain Teddy Quinlivan confiait dans une vidéo être une femme née de sexe masculin. Aujourd’hui cover-girl du nouveau numéro de Mixte FW 18/19, elle revient sur son coming out trans et ses motivations, nous parle de la femme, de l’impact des réseaux sociaux et des changements qui secouent la fashion sphère.

Mixte Lorsque nous avons commencé à travailler sur ce numéro, notre phrase d’inspiration était “Future is Now”. Qu'est-ce que ça symbolise pour toi ?

Teddy Quinlivan Cela suggère que nos attentes et nos rêves pour le futur se jouent sous nos yeux. La technologie et les changements sociaux avancent à une telle vitesse que nous n’avons presque pas le temps de nous y adapter. Les concepts et les produits découverts hier sont déjà démodés aujourd’hui. 

M. Tu as fait partie du casting de certains des shows les plus influents de la saison Automne-Hiver 18/19, qui ont exprimé des visions très différentes de ce thème du “Future is Now”, de l’élégance galactique d’un Nicolas Ghesquière à une version plus apocalyptique chez Maison Margiela, ou la créativité hybride d’Alessandro Michele chez Gucci. Peux-tu nous donner ta perception de ces créations très contrastées et de la vision des créateurs avec lesquels tu as travaillé ?

T. Q. Actuellement, nous sommes tous un peu anxieux par rapport à ce que l’avenir nous réserve. Dans cette collection, la femme LV de Nicolas était forte et confiante, mais elle était encore plus adulte, habillée comme une sénatrice qui tente de faire passer une loi. Sa silhouette m’a fait penser à la façon dont s’habillent les femmes au gouvernement, une évocation très habile selon moi de l’actualité, avec le mouvement #MeToo et les femmes qui prennent la parole pour défendre leurs droits. De même que la collection de John Galliano pour Margiela m’a semblé raisonner comme un commentaire très intense sur la femme contemporaine. Elle était belle, mais pas glamour. La collection comportait des manteaux oversized, et j’ai pris cela comme une interprétation de la façon dont notre environnement conditionne notre habillement. Cette année, nous avons subi des orages parmi les plus importants de l’Histoire. La femme Margiela est prête à affronter un blizzard ou un ouragan dans une ville futuriste dystopique. Le style Gucci est une ode à la vie, il me semble aussi important de célébrer l’opulence et la beauté. Il faut savoir apprécier les belles choses, les broderies, les perles, les sequins et le velours. 

M. Il y a quelques années à peine, on n’aurait jamais pu prévoir l’impact immense des réseaux sociaux. Comment ont-ils changé ta vie, en tant que mannequin mais aussi activiste et porte- parole de la communauté transgenre ? 

T. Q. Les réseaux sociaux ont été un incroyable porte-voix pour communiquer sur mon histoire. Cela me permet encore aujourd’hui de toucher des gens qui découvrent et apprécient le contenu et le travail que je partage. Lorsque j’ai choisi de révéler mon identité transgenre, je l’ai fait en ligne à la fois via un reportage sur CNN et sur mon Instagram avec une vidéo. Mon histoire a eu un immense impact grâce aux réseaux sociaux. Ça, c’est le côté positif, mais en contrepartie ma vie est désormais scrutée à la loupe d’une façon qui me rend parfois mal à l’aise. Je dois souvent expliquer mon sens de l’humour et ma personnalité à des gens qui ne comprennent pas un post, ou sa signification pour moi. Les réseaux sociaux sont un espace sans foi ni loi où la négativité et la connerie règnent. Les gens ont tendance à avoir des réactions disproportionnées pour tout : pourquoi n’a-t-il pas liké ma photo aujourd’hui ? Pourquoi ne fait-elle plus partie de mes followers ? Pourquoi a-t-il posté ce commentaire ? C’est facile de se laisser happer par tout cela. 

M. Tu as signé la charte RESPECT pour les droits des mannequins. As-tu observé un changement dans la façon dont les top models sont traités depuis le lancement de ce mouvement ? 

T. Q. Il y a plus d’ouverture et de dialogue à propos des mauvais traitements. Les marques commencent à comprendre qu’il est important que les mineurs terminent à une heure raisonnable, qu’il faut nous proposer de la nourriture convenable en backstage ou sur un shoot. Cela dit, il est difficile de voir réellement les changements car les problèmes arrivent rarement en public, mais lors d’un casting ou sur un plateau. Personnellement, j’y croirai lorsque je n’entendrai plus d’histoires concernant de jeunes mannequins qu’on traite comme des objets. Les abus de pouvoir font partie intégrante de ce milieu, et il faut une prise de conscience plus large pour que les mentalités changent. 

M. Tu es mannequin depuis sept ans. Quels changements observes-tu ? 

T. Q. Je dirais la diversité dans les castings et les mannequins issus des réseaux sociaux. Pour défiler sur un grand show, il ne faut plus impérativement peser moins de 55 kilos et venir de l’Europe de l’Est. On voit enfin des mannequins issus d’origines ethniques différentes dans les shows et les campagnes. Cela me concerne également : il y a sept ans, l’idée qu’un mannequin ouvertement transgenre puisse défiler pour Louis Vuitton semblait inconcevable, or c’est une réalité aujourd’hui. On voit également émerger un nouveau type de mannequins, choisis par le public via les réseaux sociaux. C’est de plus en plus commun, puisque les réseaux sociaux ne cessent d’influencer la culture de la mode et la façon dont elle est consommée. 

M. Tu devais commencer des études de mode à la Parsons School de New York lorsqu’on t’a découverte. Ton expérience dans le mannequinat a-t-elle remplacé cette formation aussi bien dans tes connaissances sur la mode que d’un point de vue personnel ? As-tu des regrets à ce niveau ? 

T. Q. Je n’ai aucun regret de ne pas avoir suivi ces études car j’ai découvert l’industrie de la mode à travers de réelles expériences ; c’est ça qui a fait mon éducation. J’ai vu le travail de styliste de Katie Grand sur une collection, Nicolas Ghesquière a moulé du tissu sur mon corps, John Galliano a choisi le look haute couture le plus parfait pour ma silhouette… Quand j’arrive sur un job, je fais attention à tout, je regarde ce que chacun fait et de quelle façon. En tant que mannequin, j’ai pu découvrir des choses que je n’aurais jamais apprises dans une salle de cours. Bien sûr, j’aurais adoré vivre ces années de fac, mais ce n’était pas mon destin, du moins pas jusqu’à maintenant…

Photos : Liz Collins. Réalisation : Franck Benhamou.
Photos : Liz Collins. Réalisation : Franck Benhamou.

M. Être mannequin signifie que ton corps devient l’objet de toutes les attentions. Au début de ta carrière, tu étais perçue comme cisgender, c’est-à-dire que ton agence te voyait comme une femme, sans connaître ton identité. Comment as-tu géré cette expérience ? Les attitudes ont-elles changé depuis que tu as fait ton coming out ? 

T. Q. J’ai toujours eu beaucoup de mal avec mon image et mon corps, et travailler dans la mode où on te signifie sans cesse l’importance d’être belle et mince n’a pas tous les jours été facile pour moi. Mais j’ai réussi à atteindre un stade où j’ai enfin pu acquérir la confiance nécessaire pour faire ce coming out. J’ai réalisé que le fait de cacher mon état de transgenre ne me rendait pas moins transgenre, justement (rires), que si je ne pouvais pas m’aimer et m’accepter totalement, je ne pouvais pas attendre des autres qu’ils le fassent. 

M. Comment s’est passée la collaboration avec la photographe Liz Collins pour ce shooting et cette couverture de Mixte ? Comment abordes-tu chaque séance photo ? 

T. Q. Liz est géniale. J’ai adoré son attitude et son côté très fun. Parfois, j’arrive sur un shoot et le photographe n’est pas vraiment engagé, il ne sait pas trop ce qu’il cherche. Liz au contraire est très directive, elle a un point de vue très fort – j’adore ça. Lorsque je travaille, j’ai toujours l’esprit ouvert et l’envie de donner le meilleur de moi-même. Je veux me donner à 110 %, je prends très au sérieux mon temps et celui du client. Du coup, j’espère que le photographe et l’équipe me rendent cet enthousiasme. Je n’aime pas venir travailler pour faire des images de mode médiocres – j’ai envie de quelque chose de beau, qui va inspirer les gens. Je crois que Liz et moi y sommes parvenues sur ce shoot… 

M. Comment vois-tu ton avenir, dans l’univers de la mode ou en dehors ? 

T. Q. Il y a tellement de possibilités. J’aimerais créer, faire du stylisme, mais aussi réaliser, écrire… J’adore tout ce que ce milieu peut m’apporter et je voudrais tester toutes les opportunités. Mais je me sens également très impliquée en politique – le fait d’être un porte-parole pour la communauté LGBTQ m’a prouvé que ma voix avait son importance, et je veux pouvoir l’utiliser pour améliorer la vie d’un maximum de personnes.