Les dernières séries françaises sont-elles fréquentables ?

"Les Grands", "Dix pour cent", le "Bureau des Légendes", "Engregnage", "The Young Pope" et bien d’autres créations... Les séries françaises séduisent aujourd’hui à l’international. Auteurs, showrunners, réalisateurs, diffuseurs… Comment s'organisent et travaillent les acteurs de ce renouveau ? Enquête en coulisses.
The Young Pope
The Young Pope avec Jude Law.

Dix jeunes gens studieux écrivent les grandes lignes d’un épisode de Friends. Et pourtant, pas de onzième saison en perspective, Jennifer Aniston n’est pas dispo (occupée à tourner des comédies trash avec Jason Bateman entre deux voyages sur Emirates Airlines). Cet épisode inédit de la sitcom culte américaine est en fait un exercice donné aux élèves du département série créé il y a trois ans au sein de la prestigieuse école de cinéma, La Femis, à la suite d’un rapport du ministère de la Culture sur les enjeux de l’écriture sérielle. Au cours de l’année, les mêmes étudiants plancheront aussi sur Plus belle la vie. Une espèce de cheval de Troie, non ? Dans une école qui compte comme anciens élèves Arnaud Desplechin et Noémie Lvovsky… Projet, pilote & business Franck Philippon, scénariste et codirecteur de la formation, explique son choix : “Plus belle la vie est le seul soap français et il a développé une grande technicité dans l’écriture. Et puis, tous les bons créateurs de séries américaines ont d’abord intégré une équipe existante. Avant de faire Breaking Bad, Vince Gilligan a participé au moins cinq ans à X-Files.” La leçon est claire : avant de créer sa propre série, il faut apprendre à être humble dans le rôle bien établi du staff writer. Les élèves attendent la fin de l’année pour proposer aux mécènes du département, France Télévisions, TF1 ou encore Canal+, leur propre série. Résultat : sur dix projets annuels, trois pilotes sont tournés. Et la promotion numéro un a même accouché d’Irresponsable de Frédéric Rosset : l’histoire de Julien, un ado attardé à base de doudoune bleu électrique, qui découvre qu’il a un fils… Des dialogues corrosifs à la Judd Apatow, qui ont tout de suite plu à la petite chaîne qui monte, OCS. “Là-bas, ils te font confiance et ils te laissent une liberté incroyable, mais c’est encore une économie à la bonne franquette, dit Benjamin Parent, le créateur des Grands, une autre série remarquée de la chaîne, sur une bande de collégiens. Techniquement, c’est quatre fois moins d’argent que Canal+… Il faut tourner sept minutes utiles par jour ! Honnêtement, j’ai eu peur de ne pas faire aussi bien que mon court métrage, et j’ai laissé Vianney Lebasque la réaliser. Une vraie névrose d’auteur !” Le court en question, Ce n’est pas un film de cow-boys – relecture attachante de Brokeback Mountain –, présenté à la Semaine de la Critique à Cannes en 2012, a fait office de pilote de luxe pour décrocher des financements. Car la série française tisse un lien de plus en plus fort avec le cinéma et ses grands festivals. 

un transfert ciné-télé 

En 2014, P’tit Quinquin de Bruno Dumont débarquait sur la Croisette quand l’an dernier, la Mostra de Venise accueillait The Young Pope, la sitcom de Paolo Sorrentino avec Jude Law, Diane Keaton et Cécile de France. “Wild Side, une société de production italienne, nous a proposé de coproduire la série, dit Caroline Benjo, qui dirige avec Carole Scotta Haut et Court (Entre les murs, The Lobster ou encore La Fille de Brest). Il y avait juste quelques feuillets sur l’histoire d’un jeune pape américain récemment élu qui allait échapper aux cardinaux. On a dit OK, et Canal+ a été très réactif, puis HBO s’est associée au projet.” Un transfert ciné-télé qui éclot en 2010 sur Canal+ avec la mini-série Carlos d’Olivier Assayas puis Les Revenants proposée par Céline Sciamma. Une tendance que la série réalisée par Zabou Breitman viendra bientôt confirmer. “Il s’agit d’un projet sur les femmes parisiennes d’aujourd’hui, explique Morgane Perrolier, chargée de développement chez Canal+. La chronique, c’est assez rare en France car on a tendance à aller naturellement vers le polar. Mais notre but est de diversifier notre line up. Quand on fait The Young Pope, on fait le choix de porter à notre antenne un projet original avec une signature cinématographique. Mais dans la foulée, on propose également un thriller, Jour polaire, qu’on twiste avec Leïla Bekhti et un duo de réalisateurs suédois.” En cette rentrée 2017, Canal+ tâte un nouveau genre et prend des risques avec une série d’aventure : Guyane, créée par l’auteur de bande dessinée Fabien Nury et réalisée par Kim Chapiron. À chaque fois, la chaîne accompagne les scénaristes, depuis la conceptualisation du pitch jusqu’à la version de tournage. “Quand on travaillait sur Les Revenants, raconte Caroline Benjo, comme on n’arrivait pas à trouver le ton en français, on se demandait s’il ne fallait pas le tourner en anglais. Ce qui était complètement absurde. Heureusement, l’équipe de fiction de Canal+ nous a poussés à trouver la solution dans notre langue. Et, au final, la valeur ajoutée du français a été très forte à l’international.” Les chargés de développement adoptent une approche fonctionnelle de l’écriture, dont on devine qu’elle est clairement inspirée par John Truby et son best-seller L’Anatomie du scénario

Créer l'addiction

“Notre travail, ce n’est pas de dire ‘j’aime’ ou ‘je n’aime pas’, souligne Morgane Perrolier, mais d’être attentif à la dramaturgie, à la multiplicité des points de vue, qui est essentielle dans une série, ou encore au concept de l’ironie dramatique.” Un concept qui consiste à rendre le spectateur satisfait, parce qu’il a un temps d’avance sur les personnages… Mais au cours de cette partie de ping-pong entre diffuseur et auteurs, certaines balles sont plus difficiles que d’autres. “À la fin de la saison 5 sur Engrenages, Laure se fait agresser alors qu’elle est enceinte, raconte Morgane. On avait tous un rapport hyper émotionnel à ce bébé. Allait-il vivre ou pas ? C’était un vrai choix qui dépassait l’anecdote et qui allait définir le personnage pour toute la saison.” La série d’auteur Anne Landois sur Engrenages, Éric Rochant sur Le Bureau des légendes ou encore Fanny Herrero sur Dix pour cent (France 2) suivent de près leur série. On les appelle des showrunners. “Écrire entre six et douze épisodes par an, c’est impossible pour une seule personne, explique Fanny Herrero, qui supervise cinq scénaristes. On a besoin de tous les cerveaux. Mais pour que ça fonctionne, il faut quand même qu’il y ait quelqu’un qui trace les grandes lignes et qui tranche. Dans une série d’auteur, une voix doit se dégager. Politiquement, elle peut refuser qu’il se passe telle ou telle chose...” Pour la saison 2, ils ont travaillé à trois sur les grandes arches, “en laissant infuser entre les séances”, puis Fanny Herrero a attribué à chacun de ses auteurs un épisode. À la fin, elle a repris toutes les versions par souci d’homogénéité. Il y a dix ans, Fanny commençait à écrire pour la télévision et créait Le Sas, un collectif de scénaristes télé, qui allait participer au renouveau des séries françaises, en organisant des réunions pour aiguiser leurs outils ensemble. “C’était une manière d’arrêter de se plaindre et d’en vouloir aux diffuseurs trop frileux, aux producteurs, aux réalisateurs… explique-t-elle. On s’est dit : ‘Et si c’était nous, les scénaristes, qui n’étions pas assez bons ?’ On s’est rendu compte que c’était à nous d’endosser la responsabilité d’écrire mieux, pour que les histoires soient plus empathiques et captivantes. Il y a des techniques pour créer de l’addiction, et il fallait qu’on les apprenne.” Depuis quelques mois, Fanny Herrero s’attaque à la saison 3 de Dix pour cent. En début d’écriture, elle est agitée. C’est là qu’elle imagine les grandes lignes des personnages. Les situations qui seront les plus fertiles. “J’y pense tout le temps, confie-t-elle. Mon compagnon et mes enfants commencent  à  me  regarder  bizarrement.”