"Les jeunes s’en foutent du genre" : l'interview croisée de Renzo Rosso et Glenn Martens

Le designer de Y/Project s’est emparé des codes denim de Diesel pour collaborer au projet Red Tag de la marque italienne. Entretien croisé entre le jeune créateur belge et le fondateur de Diesel. Deux hommes qui, chacun à leur manière, dessinent le street style de demain, photos de Hans Eijkelboom à l'appui.
Look 4 - Glenn Martens x Diesel Red Tag - Image : Hans Eijkelboom
Look 4 - Glenn Martens x Diesel Red Tag - photo : Hans Eijkelboom.

Juin 2018, à quelques encablures du Chinatown de Milan, dans l’ancienne “usine à vapeur” de la fin du XIXe siècle reconvertie en espace multimodal d’exposition, les fashionistas italiennes se prennent en selfie au pied d’un podium-échafaudage monté pour l’événement. Diesel s’apprête à présenter la dernière collaboration branchée de son projet Red Tag, lancé par Rosso. L’homme d’affaires italien est à la tête du groupe OTB (qui rassemble entre autres Margiela, Marni et… Diesel) qu’il restructure peu à peu, après s’être fortement impliqué dans l’extension de son portefeuille. Après une capsule signée Shayne Oliver de Hood By Air en début d’année, la série réduite de pièces premium a été conçue cette fois par Glenn Martens avant d’être distribuée dans une cinquantaine de hot spots. Le départ d’un dialogue intergénérationnel entre deux créateurs. 

Mixte Alors, qui de vous deux incarne le plus Diesel ? 

Renzo Rosso Diesel est mon enfant ! C’est la marque avec laquelle j’avance dans le temps. Jusqu’au moindre détail, tout vient de mon corps, de mon propre ADN. Cela dit, nous avons des collaborateurs extraordinaires et des designers formidables qui travaillent sur la marque pour lui donner un souffle de modernité saison après saison. Red Tag est arrivé à un moment où nous nous sommes rendu compte que nous avions un peu vieilli. 

M. Et paradoxalement, les images de Hans Eijkelboom, qui a shooté le lookbook, mettent en avant des gens de tout âge… 

Glenn Martens Il n’y a rien de paradoxal, j’habille des gens de tous les âges ! Je cite souvent l’exemple de mon grand-père, qui a 95 ans et qui pense en avoir toujours 19. Ce n’est pas parce que ton corps est vieux que tu l’es… À l’inverse, je connais beaucoup de vieux de 18 ans ! 

M. Renzo, pourquoi avoir choisi Glenn ? 

R. R. Nous avions envie d’attirer les Millennials, les jeunes qui aiment la mode et la clientèle la plus fashion du secteur. Red Tag met un coup de projecteur sur un designer émergent que nous faisons venir avec son background, ses idées, son talent, son courage. Il faut pour cela qu’il y ait une vraie rencontre. Que les designers qui interviennent aiment Diesel. C’était le cas de Shayne Oliver et je crois qu’il en va de même pour Glenn ! Son travail sur le denim me semblait très intéressant… Je suis depuis quelque temps son travail pour Y/Project, j’avais vu ses shows et je l’ai revu quand il a gagné l’Andam. C’est à ce moment-là que je lui ai proposé de faire quelque chose ensemble. 

G. M. Quand Renzo amène quelqu’un qui a grandi avec cette marque, il s’attend à ce qu’il en apporte sa propre vision. Or je suis assez familier du denim. Pour Red Tag, j’ai voulu revisiter des pièces de base, travailler le denim, le jersey et proposer un peu de tailoring. 

R. R. Glenn est tellement particulier. Il vient d’Anvers et de cette “école” Margiela, Ann Demeulemeester, à la fois classique et intellectuelle. J’aime beaucoup son attitude, sa culture, son denim et le fait qu’il soit très cultivé. Il arrive à proposer des pièces one size et no gender avec tellement de façons différentes de les porter… 

M. Vous proposez 6 looks pour 24 silhouettes. Expliquez-nous le concept. 

G. M. La collection ne se veut pas très commerciale ; c’est davantage une célébration de la marque. Le but n’était pas de multiplier les pièces à l’infini, au contraire. J’aime travailler sur des choses resserrées, surtout quand il s’agit d’une capsule. Le concept, ici, est de proposer des pièces importables en apparence. Fermées, elles ne jouent que sur la géométrie, l’architecture, et ne sont même pas enfilables. Il faut les ouvrir pour les porter. Tout repose sur le styling qui nous a pris quatre jours à lui seul... 

M. C’est à chacun de s’adapter au vêtement ? 

G. M. Ou le contraire. Il y a tellement d’hommes et de femmes différents… J’aime prôner l’individualité, la personne. Tant de marques célèbrent des armées ! À tel point que tu portes une marque pour la devenir… Moi, au contraire, je pense le vêtement et la manière de l’adapter à soi comme une façon de se renforcer en tant que singularité. 

M. De même que chacun exprime son genre comme il l’entend… C’est un signe de progrès ? Une préfiguration du futur ? 

R. R. Pour le futur, c’est difficile à dire. Ce qui est vrai, c’est qu’aujourd’hui, les jeunes s’en foutent du genre ! Le leur est de plus en plus neutre. Cela se voit dans la manière dont ils se déplacent, dont ils bougent, là où ils sortent… Les choses ont changé. Les jeunes sont plus libres qu’autrefois. Tout leur semble possible. Ils ont moins de barrières dans la tête. À mon époque, pour faire quelque chose, il fallait gagner l’assentiment de tant de gens… Aujourd’hui, le monde est plus transparent. 

M. Et vous voyez cela comme une chose positive ? 

R. R. Plutôt. Mais ce n’est pas à moi de décider ce qui est bien ou mal. La seule chose qui me fait vraiment peur, c’est la perte de valeurs et le manque de respect. On ne peut pas agir sans respecter les autres. 

M. Plus d’une génération vous sépare. Comment, enfant, voyiez-vous chacun le futur ? 

R. R. Mon rêve, c’était d’aller aux États-Unis, ce que j’ai fait quand j’ai eu 21 ans. En arrivant à New York, je me suis tout de suite senti à la maison. Je sortais au Studio 54 et je découvrais tous ces mecs incroyablement beaux, torse nu et moulés dans leurs jeans 501. J’étais fasciné. C’était le début de la body-culture. Il est vrai que des années 60 à maintenant, beaucoup de choses ont changé. Je n’aurais jamais imaginé voyager autant. J’ai vu tellement de choses. Je suis parti de rien ! 

G. M. Moi, je pensais devenir archéologue mais tout ce qui me semblait un peu excitant m’avait l’air d’avoir été découvert. Je veux parler des grandes pyramides, des grandes choses… Sinon, j’ai toujours pensé que j’allais mourir à 21 ans. Je faisais partie de ces gens qui ont ce genre d’idées morbides alors que tout s’est passé très facilement… Je n’ai jamais trop réfléchi à ce que je voulais faire, ce qui doit être une manière de garder sa liberté.