Li Edelkoort : "Dans la mode, la main et le cerveau sont nos seuls outils de survie"

Rencontre avec la prêtresse de la mode 3.0 qu'on ne présente plus. Tendanceuse et fine analyste, Li Edelkoort jette un regard singulier et nécessaire sur le secteur qu'elle juge sévèrement. Mixte est allé à sa rencontre pour recueillir ses dernières impressions. Une longue interview sans langue de bois.
Li Edelkoort, portrait.

Li Edelkoort nous reçoit dans ses bureaux parisiens, boulevard Saint-Jacques, où se trouve désormais une galerie au rez-de-chaussée avec des expositions régulières liées à l’art, au design et à la mode. La sexagénaire originaire de Wageningen, aux Pays-Bas, est l’une des chasseuses de tendances les plus respectées au monde. En 2015, elle a jeté un pavé dans la mare en publiant un Manifeste qui annonçait la disparition du système de la mode tel qu’on l’avait connu jusqu’alors. Dans ce rapport à charge, très largement relayé par les médias, elle décrit un système à bout de souffle, qui n’est autre que le miroir d’une économie déréglée et d’une société fragilisée. À qui la faute, selon elle ? Aux designers qui recyclent de vieilles idées, dupliquent des modèles vintage. À l’organisation ultra-pyramidale des maisons de luxe avec un créateur tout-puissant à leur tête. Aux écoles de mode qui poussent à l’égocentrisme et réfutent l’idée d’un monde créé pour et par l’interaction. Aux campagnes de publicité dont l’approche est devenue complètement obsolète. Aussi, Li Edelkoort s’interroge sur le très faible pourcentage du coût de la main-d’œuvre dans le prix final du vêtement : “Comment un produit qui doit être semé, cultivé, récolté, peigné, filé, tricoté, coupé, cousu, imprimé, étiqueté, emballé et transporté peut-il coûter quelques euros ?” Rien ni personne n’est épargné. Pour poursuivre la réflexion et les discussions, Li Edelkoort mène une fois par an, depuis 2016, avec Stéphanie Calvino, trois jours de Rencontres autour du projet Anti-Fashion : un mouvement ambitieux qui réunit à la fois des professionnels du secteur et des électrons libres pour s’interroger sur l’avenir de la mode et son écoresponsabilité. Un lieu de rencontres et d’échanges qui expose des créateurs originaux, comme la Coréenne Kyung-Ae Han du label Re-code qui pratique l’upcycling, l’Américain Quoï Alexander et son approche artisanale du vêtement ou encore la créatrice française Anaïs Guéry qui travaille à l’anoblissement de la couleur indigo. Avec une question cruciale en filigrane : comment faire en sorte que la mode retrouve sa valeur culturelle, cette force motrice du changement de société ? Interview.

Mixte En 2015, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce Manifeste ? Quel fut le déclic ? 

Li Edelkoort J’avais déjà réalisé un diagnostic du système de la mode et pris la parole sur les problèmes de fabrication, d’exploitation de la main-d’œuvre à bas coût, le manque de créativité, l’accélération du rythme des collections, etc. Mais le vrai déclic a eu lieu à New York, juste devant Barneys. Je me rappelle avoir vu trois femmes sortir de la boutique et déclarer : “There’s nothing here!” Elles venaient de voir plus de 15 000 références et ne trouvaient rien à acheter. Je me suis dit que nous avions perdu cette capacité à apprécier les choses, tant nous sommes envahis d’images et d’armoires qui débordent. Je ne pouvais pas continuer mon métier si je ne mettais pas cette réflexion noir sur blanc. J’ai alors réalisé un cahier de tendances sur ce thème, et je l’ai accompagné d’un texte appelé Manifeste car il me semblait qu’il était important d’alerter. 

M. En 2016 à Marseille, lors de la première édition des rencontres Anti-Fashion, vous qualifiiez votre démarche de “kamikaze”. Critiquer le système de la mode, c’est une prise de risque, et les initiatives de ce genre sont rares… Comment le Manifeste a-t-il été reçu à l’époque par les acteurs de la mode ? 

L. E. J’avais un peu peur, bien sûr, de perdre une partie de ma clientèle. J’ai demandé le feu vert à mon équipe, on en a parlé ensemble car j’allais peut-être mettre en péril leurs activités ; mais il me semblait que je ne pouvais pas faire autrement : c’était écrire ou périr ! Le Manifeste a reçu un accueil incroyable, je n’ai eu qu’un seul détracteur très agressif ; sinon il n’a suscité que des témoignages positifs et des remerciements. Les gens m’ont dit : “Heureusement que vous êtes là, vous traduisez mot pour mot ce que l’on ressent, mais que l’on ne peut pas dire !” J’ai reçu des messages de personnes travaillant dans des studios de design ou de couture qui souffraient d’être invisibles et du stress qu’ils subissaient au quotidien. 

M. C’est quoi être “anti-fashion” ? 

L. E. C’est aimer tellement la mode que l’on ouvre une autre voie. Nous sommes à la recherche d’une autre mode : un mode de vie, un mode d’emploi, une mode modèle qui veut faire moins et mieux tout en étant créative. Il ne faut jamais oublier l’esthétique, la fantaisie, l’euphorie dans la mode. 

M. Vous déclarez : “Nous vivons toujours une période d’absence de mode”. Qu’est-ce qui vous fait penser cela ? 

L. E. Absolument. Et c’est même de pire en pire. De plus en plus de designers de streetwear créent des produits de luxe : même le luxe abandonne la mode… ça veut tout dire ! Chemises, pantalons, baskets, tee-shirts : le streetwear est davantage un mode de vie qu’une mode. La mode est sortie du vêtement pour aller vers la gastronomie, le sport ou la musique. On l’a tellement exploitée dans tous les sens qu’elle a fini par s’éteindre toute seule… On attend peut-être une plus grosse catastrophe pour changer le système. Quand on regarde l’histoire du vêtement, depuis le début de l’humanité, l’homme a toujours essayé de se parer : l’envie de s’embellir est dans nos gènes. Mais aujourd’hui on ne ressent plus ce besoin-là. C’est aussi parce que la société est perdue, complètement sous le choc de tous les événements. Nous n’arrivons plus à lire nos propres intuitions et nous ne savons pas quoi porter ! Les gens semblent se cacher derrière des “vêtements amis” et ne font plus d’efforts pour se vêtir. Il faut du courage pour bien s’habiller et on ne l’a pas en ce moment. La mode est un outil de communication, une façon de se présenter aux autres, et c’est un langage de plus en plus compliqué à déchiffrer avec cette profusion de basiques. La différence se lit dans un détail, une couleur, le millésime d’une paire de baskets, etc. : des données marketing. Avec le système du sold-out, on nous fait croire que porter des baskets un peu trop vieilles, c’est grave. Globalement, je remarque un manque de fantaisie, d’excès, de joie. 

M. Trois ans après la parution de votre Manifeste, votre constat sur le système de la mode est-il toujours aussi pessimiste ? Les choses se sont-elles aggravées ou au contraire percevez-vous une prise de conscience globale pour trouver des solutions ? 

L. E. Malheureusement, je pense qu’il y a eu peu de changement ! Et je dirais même que ça s’aggrave dans les grands groupes qui ne prennent plus le temps de définir une vision, une stratégie sur le long terme. Les consommateurs créent des moodboards pour s’inspirer, mais les marques n’en font plus ! D’une manière générale, c’est choquant de voir qu’on continue sans rien changer : le nombre de collections et de vêtements est toujours en explosion, mais ils sont tous pareils ! Néanmoins, je suis timidement optimiste car il y a quand même davantage de gens qui désirent changer les choses, plus d’initiatives et de communication sur ces sujets-là, même si tout cela va très lentement. Je pense aussi qu’il y a plus d’attentes de la part des consommateurs. Mais nous manquons encore de vision globale, de stratégie collective pour aller de l’avant. Il n’existe pas de salon, de grand magasin ni de magazine pour relayer des propositions de changement, des initiatives positives… À ce niveau-là, il y a une vraie carence. 

M. Vous sentez-vous moins seule aujourd’hui pour mener de front ces combats ? En matière de mode écoresponsable, les choses semblent enfin bouger… avec plus d’initiatives et surtout une prise en main de ces questions-là de la part de la jeune génération ? La prise de conscience a-t-elle enfin lieu ou est-ce un leurre ? 

L. E. Je pense qu’il faut savoir embrasser toute initiative et avoir les bras grands ouverts. Toute initiative, aussi petite soit-elle, est la bienvenue car elle peut en entraîner d’autres et ainsi créer un mouvement plus large. Aucun créateur, aucune marque ne peut revendiquer une approche totalement écoresponsable, être parfait à 100 % : il y a toujours des fils en polyester, une livraison avec un emballage en plastique, c’est l’authenticité de la démarche qui compte et qu’il faut valoriser. Pour poursuivre notre mouvement “anti-fashion”, j’espère un appui gouvernemental. Notre voix n’est pas encore suffisamment forte. Quant à la jeune génération, elle est toujours très consommatrice et peut acheter en ligne jour et nuit. Je compte plutôt sur les très jeunes, les lycéens qui luttent contre les armes aux États-Unis, par exemple. La petite-fille de Martin Luther King a dit : “We are going to be a great generation”. Depuis, j’appelle cette génération la Great Generation, ils ont beaucoup de courage. Ils sont nés sur une planète si malmenée : quand on regarde les problèmes de sécheresse, de tempêtes, d’océans pollués, ce n’est vraiment pas un cadeau ! Je crois beaucoup en eux pour faire naître le changement. D’ailleurs, nombreux sont les candidats des écoles de mode ou de design qui citent le Manifeste, c’est bon signe et ça montre également que cette génération a envie d’agir autrement. Les précédentes ont le tort de penser que tout leur est dû.

M. Que pensez-vous des marques qui s’orientent vers une forme de militantisme (le défilé de Christopher Bailey pour Burberry conçu comme un manifeste de soutien aux personnes LGBT, le don de Gucci pour la manifestation contre le port des armes aux États-Unis, Dior et la cause des femmes) ?

L. E. Je comprends tout à fait car je pense qu’on ne peut pas se taire en ce moment, ce n’est pas possible. Chaque marque essaie de trouver la cause qui lui est la plus proche. Je ne vois pas vraiment cela comme de grandes manifestations de marketing car je suis persuadée que ça vient des créateurs et des studios. Pour l’instant, c’est authentique. Si ça devient une mode, une copie de ces initiatives, ce sera bien sûr différent. 

M. Depuis la parution de votre manifeste, Instagram a explosé, pour s’imposer comme la vitrine privilégiée de l’industrie de la mode. Quel regard portez-vous sur la plateforme et la montée en puissance des influenceurs ? Vous disiez déjà dans votre manifeste : “Il n’y a plus personne pour formuler des critiques. La culture du ‘like’ apportée par Facebook a engendré une écriture journalistique qui ne sait qu’admirer”. 

L. E. La presse mode a beaucoup perdu en substance. On se rend compte qu’il n’y a plus de marge de manœuvre, qu’il y a beaucoup de blocages. Le manque d’imagination et de vraie curiosité est également palpable. Instagram n’aide pas bien sûr car c’est une jubilation de l’excès de consommation, cela véhicule l’idée qu’il faut tous les jours avoir quelque chose de nouveau. Aucun influenceur n’est jamais photographié deux fois avec la même tenue. On promeut des self-made-men de la mode. Avec Etsy, Airbnb et Instagram, n’allons-nous pas globalement vers une société d’amateurs ? Même nos dirigeants sont des amateurs catapultés au sommet des États. 

M. Des solutions pérennes et efficaces peuvent-elles vraiment émerger de la Fashion tech ? 

L. E. Certaines, oui ! La biotechnologie est très prometteuse, surtout pour remplacer le synthétique. La fashion tech offre également des solutions pour produire sur mesure, à proximité. Mais je crois surtout à une hybridation entre le fait main et le virtuel, on a besoin de l’influence du savoir-faire. Le développement de l’intelligence artificielle et de la robotisation redéfinit nos façons de travailler. Soit on contre-attaque et on montre que les choses créées par l’homme sont plus belles et ont plus d’âme, soit c’est la fin et on va périr. On n’a pas trop le choix ! La main et le cerveau sont nos seuls outils de survie. La lutte la plus importante aujourd’hui est celle de la préservation de l’espèce humaine car elle est en danger. Et tout le monde ne peut pas être artiste ; si on n’anticipe pas ces questions-là, on risque de vivre des drames. 

M. Quelle mode voyez-vous pour demain ? 

L. E. J’étudie beaucoup l’anthropologie et je crois réellement à un retour du vêtement. Je m’intéresse aux habits folkloriques, à toutes les pollinisations possibles en eux. C’est d’une richesse infinie, qui contrevient à cette idée en vogue d’appropriation culturelle. En réalité, il s’agit d’une contre-vérité car tous les peuples du monde ont subi des migrations, des hybridations. Pour les Rencontres Anti-Fashion, la prochaine étape est de passer les frontières, de se rendre en Asie et en Italie afin de soutenir les initiatives locales en matière de savoir-faire et d’artisanat et de faire entendre notre voix.