Liberté, égalité, virilité.e.s

Des podiums parisiens à l’explosion d’Eddy de Pretto, en passant par les nouvelles représentations vestimentaires de millennials et autres débats sur l’égalité homme-femme incluant une orthographe non sexiste de la langue française, l’époque est à la remise en cause de la virilité à l’ancienne, à la déconstruction des clichés et d’une image des genres formatée. Moins de patriarcat pour plus de liberté ?
Rostok Smirnov par Erick Faulkner

Jeudi 18 janvier 2018, 10 h, à l’AccorHotels Arena redécoré façon toits de Paris à la Alexandre Trauner, Alexandre Mattiussi pour AMI présente ses nouveaux modèles mêlant, comme toujours chez lui, chic et désinvolture. Quand soudain, alors que les mannequins hommes sont rejoints par des mannequins femmes portant indistinctement les mêmes vêtements, retentit le tube d’Eddy de Pretto, “Kid”, dont les paroles s’élèvent au-dessus des (faux) toits : “Tu seras viril mon kid, je ne veux voir aucune larme glisser sur cette gueule héroïque […] Tu seras viril mon kid, je ne veux voir aucune once féminine…” Et là, c’est le déclic, tout fait sens : une crise de la virilité surgit actuellement à tous les endroits de la société et de la culture, depuis les hashtags de femmes qui ne supportent plus les abus de puissance masculine (#metoo, #balancetonporc, #timesup) aux garçons qui, comme le jeune Eddy, remettent en cause l’injonction paternelle à la virilité. Une crise dont la mode, comme souvent avec les phénomènes de société, fut l’annonciatrice. 


De Jean paul Gaultier au tailleur bar masculin... 

Au début, pourtant, dans les années 80, quand Jean Paul Gaultier décidait de faire porter des jupes aux garçons, le public riait comme on riait à certains repas de famille de voir Tonton Jean-Luc mettre une perruque et un soutien-gorge. Sauf que, même si Jean Paul Gaultier a toujours eu l’élégance de jouer la carte de l’humour, il aurait fallu le prendre au sérieux : le compte à rebours était lancé. La vieille virilité à l’ancienne allait tôt ou tard être déboulonnée, à commencer par ses oripeaux. D’autant qu’à la même époque, des créateurs comme Montana ou Mugler collaient des épaules géantes aux femmes, manière d’annoncer ce fameux empowerment si contemporain, qu’on retrouve aujourd’hui dans l’exigence d’égalité salariale entre les hommes et les femmes. Depuis, la mode n’a cessé de donner des vêtements de pouvoir aux femmes et de proposer aux hommes autre chose que des costumes bleu marine, archaïques uniformes de la puissance masculine. Mais par le renouvellement des générations, c’est désormais toute la planète mode qui réinvente la virilité dans une version 3.0. À la Fashion Week hommes de Paris en janvier 2018, Kim Jones faisait ainsi ses adieux à Vuitton, saluant sur le podium entouré des mannequins Kate Moss et Naomi Campbell en imperméables monogrammés et ceinturés comme pour brouiller les genres. Au même moment, Hedi Slimane annonçait son arrivée chez Céline en précisant qu’il y créerait également de l’homme. Là aussi, on compte sur l’inventeur de la silhouette garçonnet androgyne à l’aube des années 2000 chez Dior pour proposer une réactualisation de la virilité. Chez Rick Owens, les visages étaient entièrement maquillés de blanc, gommant tout signe de virilité et évoquant au passage le théâtre No où les rôles féminins sont joués par des acteurs. Chez Valentino, les garçons avaient l’œil cerné de khôl et des dragons raffinés brodés sur leurs capes. Chez Acne Studios, de jeunes hommes portaient les cheveux longs encadrant des visages pâles et, comme pour accentuer cette androgynie, des vêtements oversize et fluides sous lesquels disparaissaient leurs formes masculines. Alejandro Gomez Palomo pour Palomo Spain faisait porter robes, cuissardes et longues plumes de paon à ses dandys maniérés inspirés de Vélasquez. Le créateur anversois Walter Van Beirendonck évoquait le #balancetonporc en inscrivant le mot “pig” sur ses vêtements ou en affublant ses mannequins d’une tête de cochon, rappelant ainsi le défilé Julien David qui les dotait, lui, d’une tête de chien, et Comme des Garçons Homme Plus qui les cachait sous d’effrayants masques de monstres. Sean Suen, de son côté, recouvrait les visages des mannequins de chapeaux descendant jusqu’à la bouche et Martin Margiela les dissimulait sous des bonnets de bain et des lunettes de soleil. Curieuse intuition que de couvrir le visage des hommes dans un moment où leur identité est tellement remise en cause… Même les plus classiques brouillent les codes, comme Kris Van Assche qui convoquait chez Dior Homme les mannequins vedettes des 90’s, Cameron Alborzian et autres Alain Gossuin, et twistait ses classiques panoplies vestes/pantalons ton sur ton en imaginant un costume noir à la taille marquée sur le modèle du tailleur Bar, pièce manifeste et féminine du couturier fondateur en 1947. 

"Il n'y a plus de genre" Demna Gvasalia 

Chez Balenciaga, Demna Gvasalia, le créateur du label Vetements, annonçait fusionner ses collections homme et femme dans un même défilé en mars, mais montrait quand même une précollection masculine aux accents normcore androgyne, pendant que dans les rues de la capitale une publicité de la maison montrait un jeune homme blond pouponnant sa marmaille. Et Gvasalia d’enfoncer le clou : “Il n’y a plus de genre. Homme ou femme, maintenant, on peut choisir ce qu’on veut être”. Preuve éclatante de cette fluidité dans le genre pendant la Fashion Week londonienne, qui précédait de quelques jours la parisienne, avec le happening de Harry Freegard, un jeune étudiant de mode de la Saint Martin’s, qui se décrit lui-même comme “une it-girl et un garçon horrible”, au genre fluide, au poids extravagant et au panache incontestable, défilant pour la marque Rottingdean Bazaar en robe de satin mauve. À force de posts Instagram en tenue pailletée et le rouge aux lèvres, il avait déjà gagné sa place dans la dernière campagne Vivienne Westwood. C’est peut-être une image idéale de notre époque, d’où auraient disparu grossophobie et injonction à la virilité. Car pendant ce temps-là, le monde de la mode était à son tour touché par des scandales d’abus sexuels d’hommes dominants dans le milieu – après celui du cinéma et les polémiques Harvey Weinstein, Roman Polanski ou Woody Allen – et tombaient tour à tour de leur piédestal des photographes longtemps intouchables comme Terry Richardson, Bruce Weber ou encore Mario Testino. 

Un piège pour les deux sexes

Quelque chose serait-il vraiment en train de changer ? Sans doute, oui. Grâce aux jeunes générations. Ce changement de mentalités n’a pas seulement été opéré dans la tête de créateurs excentriques. Côté clientèle aussi, on évolue. Les millennials (ceux qu’avant, on appelait simplement les jeunes), homos comme hétéros, ont un autre rapport à la mode, choisir avec attention la façon dont on s’habille n’est plus seulement à leurs yeux “un truc de filles”. Et au-delà de la mode, cette crise de la virilité à l’ancienne traverse comme une lame de fond tout le champ culturel. Outre Eddy de Pretto, 25 ans, déjà cité, c’est aussi Kiddy Smile dont le clip “Let a B!tch Know” mêle décors de cité, joggings Adidas et voguing ou The Blaze dont le clip bien nommé “Virile” montre deux lascars se faire des fumettes avec une tendresse pas exactement dans la doxa de la représentation classiquement ultra-testostéronée de la banlieue. Mais c’est aussi le récent film Moonlight de Barry Jenkins qui constitue cette critique d’une virilité dépassée incarnée dans le corps d’un homme noir et homosexuel dans l’Amérique ghettoïsée contemporaine : en trois chapitres, l’enfant “trop” sensible se forge un corps mastoc au paroxysme du mâle caricatural, qui l’enferme, le nie, le menace à plus ou moins long terme. Partout, dans le champ culturel, des pans de cette virilité à l’ancienne sont ainsi menacés, fragilisés, voire détruits. À la tête de l’émission Dans le genre de qui déconstruit le genre depuis deux saisons sur Radio Nova, la journaliste Géraldine Sarratia est à un poste d’observation idéal pour sentir ces mouvements tectoniques. Deux fois par mois, elle y reçoit des artistes, hommes et femmes, qui racontent leur rapport à la masculinité et à la féminité : “Je constate, explique-t-elle, que l’héritage de la pensée du genre a infusé le discours de toute la nouvelle génération d’artistes hommes, homos ou hétéros, qui sait désormais que la virilité est une construction au même titre que la féminité. La virilité comme symbole de force et de puissance est donc non seulement remise en question par les femmes, mais aussi par les hommes qui ne veulent plus de ce modèle-là car il les fait souffrir, tout simplement.” Oui, le modèle de virilité à l’ancienne, type DSK, Trump ou Weinstein, n’est pas pénible à supporter seulement pour les garçons homos : de plus en plus d’hétéros refusent d’y adhérer. “La lutte, lancée par les féministes, pour l’égalité hommes-femmes, n’aboutira, poursuit Géraldine Sarratia, que si l’on s’attaque aux stéréotypes de genre des deux côtés”. Autrement dit, après la déconstruction de la féminité, c’est maintenant l’heure de la déconstruction de la masculinité. La philosophe Olivia Gazalé ne dit pas autre chose dans son livre Le Mythe de la virilité, sous-titré Un piège pour les deux sexes. Et c’est ce qui fera avancer les choses aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Cette fluidité dans le genre est l’apanage d’une nouvelle génération en construction constante qui aborde son identité comme jamais totalement figée, mais qui décide plutôt au coup par coup, au jour le jour, ce qu’elle prend du masculin et du féminin. Le (très) beau livre Androgyne, une image de mode et sa mémoire de Patrick Mauriès, paru récemment et qui recense l’histoire du courant androgyne, rappelle d’ailleurs au passage qu’on peut être en même temps viril et androgyne, en prenant comme exemple des figures de la pop culture telles que Mick Jagger. 


#BlackBoysEmbrace 

Socialement, Géraldine Sarratia anticipe même : “Dans la remise en cause du modèle de virilité abusive, violente, très dominante qu’ont pu récemment incarner Harvey Weinstein ou Bertrand Cantat, c’est tout le patriarcat comme sommet de la pyramide sociale qui est contesté. Tout à coup, est remis en cause l’homme maître de l’espace public, du corps des femmes, et ça pourrait rejoindre selon moi le courant antispéciste et vegan. J’ai été surprise, par exemple, que le chef Bertrand Grébaud, 32 ans, à la tête de Septime, en parle spontanément dans l’émission que je lui ai consacrée”. C’est aussi dans l’émission de Géraldine Sarratia que le réalisateur français Christophe Honoré s’est plaint d’avoir du mal à trouver des acteurs avec qui travailler : “Parce qu’après 40-50 ans, ils veulent tous être Jean Gabin, ce qui est un type de virilité qui ne m’intéresse pas du tout. J’ai du mal à trouver des acteurs qui incarnent une masculinité différente, dissidente. Heureusement, certains, comme Romain Duris, y résistent”. Plus loin encore, le philosophe Paul B. Preciado, né Beatriz Preciado, a voulu prendre le genre masculin pour le déconstruire de l’intérieur : “Je suis passé de l’autre côté de la barrière et ce que j’ai découvert n’est pas beau à voir”, écrit-il dans Libération, décrivant un “régime hétérosexuel nécropolitique aussi dégradant et destructeur que l’était l’esclavagisme”. Un avant-goût de son brûlot, à paraître chez Flammarion, Je me réveille rarement deux fois dans le même corps. On pourrait objecter que la remise en cause de la virilité à l’ancienne est facile pour des stars de la pop culture qui, socialement et culturellement, n’ont pas grand-chose à y perdre. Sauf que de nombreux signaux montrent que l’homme de la rue ne se retrouve pas non plus dans le patriarcat à l’ancienne. D’où la naissance de l’association Les Nouveaux hommes, une curieuse plateforme d’amélioration personnelle lancée par un certain Ali Chahat, qui propose de “devenir l’homme de vos rêves par le développement personnel”. Mais si on creuse, on comprend qu’il s’adresse à des messieurs paumés auxquels il enjoint de faire attention à leur apparence (privilège jusque-là plutôt féminin dans la doxa) aussi bien pour réussir des entretiens d’embauche que pour draguer les filles. Il s’agit donc bien d’un programme de reformatage de la virilité pour la mettre en phase avec la société contemporaine, voire “efficace” dans la jungle urbaine, ce qui est déjà plus discutable, surtout quand Ali Chahat prend des accents dignes de Tom Cruise dans le film Magnolia, et quand un certain culte du secret entoure des week-ends-séminaires exclusivement réservés aux hommes… Surtout, la “nouvelle virilité” ne peut s’entendre seulement dans une logique hommes/femmes, il faut aussi la penser socialement et même racialement. Ainsi, dans son excellent essai Les Couleurs de la masculinité, sous-titré Expériences intersectionnelles et pratiques de pouvoir en Amérique du Sud (éditions La Découverte), l’anthropologue colombienne Mara Viveros Vigoya analyse la manière dont se construisent les “identités masculines” au croisement de différentes formes de domination : sociale, sexuelle et raciale. En inscrivant sa réflexion dans l’histoire coloniale et néolibérale en Amérique latine et au-delà, Mara Viveros Vigoya traite notamment des imaginaires sur la sexualité noire, des mises en scène de la “blanchité normative” et des violences sexistes, montrant que la masculinité est toujours racialisée. Lui fait écho le #BlackBoysEmbrace, lancé contre les stupides injonctions à la virilité faites aux hommes afro-américains. À l’origine de ce hashtag, une belle photo en noir et blanc publiée par Vanity Fair, sur laquelle deux hommes noirs, l’acteur Michael B. Jordan et le réalisateur Ryan Coogler, se caressent le crâne. Une nuée de colère homophobe s’était alors répandue sur les réseaux sociaux, des commentaires haineux souvent émis par des Afro-Américains. Le graphiste Jermaine Dickerson enregistre alors des captures d’écran de ces messages haineux et les publie avec le hashtag #BlackBoysEmbrace, s’adressant aux Noirs hétéros et leur demandant de réfléchir à la façon dont ils perpétuent des préceptes hétéronormatifs et homophobes : “J’invite tous les hommes à venir briser la stigmatisation qui existe autour de l’intimité masculine chez les Noirs (platonique ou non)”. Pour mettre un terme à ce qu’il appelle “la masculinité toxique”, Jermaine Dickerson leur propose de partager une photo d’eux avec un homme noir qu’ils aiment et son fameux hashtag. Le succès de cette initiative a été inespéré, montrant que même dans les communautés où la virilité à l’ancienne était la plus enkystée, les choses étaient en train de bouger. Mais attention à ne pas vouloir peindre la nouvelle virilité 2018 de couleurs trop roses. Dès le début de l’année, alors que pour la cérémonie des Golden Globes, les actrices hollywoodiennes, solidaires, s’affichaient toutes en robes noires pour manifester leur soutien au fond Time’s Up créé pour financer la défense de victimes d’abus sexuels au travail (et qu’Oprah Winfrey, femme forte, en profitait pour se positionner en opposante démocrate à Donald Trump), en France, c’est une tout autre musique qui se faisait entendre : une tribune dans Le Monde, signée par Catherine Millet, Catherine Robbe-Grillet et Catherine Deneuve entendait redonner aux hommes “une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle” jusqu’à tolérer avec une magnanimité troublante “les frotteurs dans le métro”. De quoi bien nous rappeler, au cas où on ne l’aurait pas compris, que le regard sur la virilité est définitivement une question de génération, d’ethnie et de classe sociale.