Lisbon Queer Melody

Loin des azulejos touristiques, une nouvelle génération revendique liberté et "non-binarité". Voyageant entre la danse, la chanson, le théâtre ou l’écrit, ces kids du 21ème siècle performent le genre et renouvellent l’esprit lisboète. Galerie de portraits réalisée dans les faubourgs de la capitale, là où les tramways ne s’arrêtent pas.
André, Total look personnel

C’est à son entrée en fac de lettres qu’André a compris qu'il voulait devenir danseur professionnel. Enfant, il admire Missy Elliott, Busta Rhymes, Naomi Campbell ou encore le chanteur portugais António Variações. Jusque-là, il pratique le hip-hop « mais quand j'ai commencé à être plus à Lisbonne que dans ma banlieue, j'ai senti le besoin de chercher un mouvement plus libre, je voulais aller au-delà de la technique. C'est comme ça que je me suis retrouvé à faire de la danse contemporaine. » 

La vingtaine, André sait mieux que personne ce qu’il doit à la danse, tant elle affranchit les corps. « Si le monde actuel était une danse, ce ne serait certainement pas une danse de couple mais plutôt un solo très complexe, un véritable casse-tête. » Comment transformer sa différence en une force tranquille, telle est la préoccupation que partage toute une génération de millenials portugais. 

Nix porte un tour de cou en cristal noir, un tour de cou dégradé, un top en maille métallique et un collier en chaine doré, total look Ceagagê @ceagage

A 19 ans, Nix a abandonné ses études de photographie et se cherche encore à travers l'art et la mode. Elle et son groupe d'amis sont de toutes les fêtes MINA où l'on abandonne les étiquettes en matière de genre : « Là-bas, tu peux être qui tu es réellement. C'est un peu comme à Berlin. Les MINA sont des soirées utopiques où les gens se sentent super à l'aise. La nuit rend tout ça possible. » Il faut dire qu’à Lisbonne, dans un pays où les conservatismes n’ont pas encore totalement disparu, vivre sa vie comme on l’entend reste difficile : « Si t'es un garçon homo, une fille lesbienne, une personne non-binaire, quand tu grandis, tu n’es pas très représenté dans les médias. Aujourd’hui, dans les séries télé, il y a de plus en plus de personnages auxquels s’identifier. Quand j'étais plus jeune, en tant que trans, il n'y avait rien de tout ça. Petite je pensais même qu'il n'y avait pas d'autres homosexuel(le)s dans le monde. Et puis, souvent, je me demandais si je rencontrerais un jour quelqu'un que j'aimerais et qui m'aimerait en retour. »

Simão porte une de ses robes de scène

Vivre au cœur d’une mégalopole laisserait-il paradoxalement plus de place pour exprimer sa singularité ? Simão, lui, a toujours su qu'un jour il quitterait le lycée de la petite ville où il a grandi pour étudier les arts du spectacle. « À 16 ans, je suis parti à Lisbonne pour devenir comédien. Je pensais que j'étais voué à jouer un personnage de la Cage aux Folles, un homme travesti. Quand je suis arrivé ici, je n'ai pas été victime de préjugés, les gens étaient vraiment différents. Mais petit à petit, au cours de ma formation, je me suis aperçu que dans le théâtre, parmi les comédiens, certains avaient des préjugés. Là, j'ai compris qu'il ne pouvait pas y avoir de rôles sans genre. À la fin de ma formation, j'ai décidé d’interpréter le rôle de Norma Desmond dans Sunset Boulevard mais le jury qui m'a évalué n'a pas compris ce qui se cachait derrière mes intentions. »

« Habituellement, une drag-queen choisit différents personnages à interpréter. Moi, je suis toujours Symone de La Dragma. Je fais des reprises de différentes chansons. Je n'imite personne et je ne fais jamais de play-back. Mon inspiration, je la trouve chez les actrices : Marlène Dietrich, Bette Davis ou Joan Crawford... ce genre-là. ». Toujours à la recherche d'une scène où il pourra chanter, Simão cumule les expériences. Après avoir participé à The Voice, il a joué dans la pièce de théâtre engagée imaginée par les artistes João Pedro Vale et Nuno Alexandre Ferreira intitulée Palhaço rico fode palhaço pobre. « Sur scène, mon personnage revendique le droit à être un monstre. Mon droit de ne pas être un homme ou une femme. X ou Y c'est ce que je suis. Pour le meilleur et pour le pire. »

Autre personnage tout aussi théâtral, Kenzo travaille dans un magasin de lingerie et se transforme la nuit en celle qu'il appelle sa sœur jumelle, Lola. « Dans la vie, tu dois toujours faire des choix. Avec Lola, je n'ai pas à choisir, je suis dans la danse, la mode, la photo et le spectacle. » Dans quel quartier de Lisbonne se sent-il le plus libre ? « Toute la ville est ma scène. Je vis à Sintra mais je viens ici tous les jours, quoiqu’il arrive. Les regards des autres, je n’y fais pas attention. »

« Je suis la version masculine de Rihanna, tout le monde me le dit. C'est mon destin. D’ailleurs, Rihanna, si tu me lis, ajoute moi sur Instagram : @lolaherself » prévient-il avant d’ajouter : « Avec Lola, j'ai compris que je pouvais faire ce que je voulais et même être un modèle pour d’autres. Nous avons besoin d'originalité, et moi dans tout ça, je suis là pour lancer des paillettes. »

Guilherme porte une robe en mohair Morecco @morecco_official.

Se représenter différemment pour soulever des questions profondes, tel est le projet qui anime Guilherme, qui a pourtant du mal à définir ce qu'il fait quand on lui pose de but en blanc la question : « On peut qualifier ça d’art vidéo ou d'art expérimental, mais je rêve toujours de réaliser un long-métrage. » Son travail sur l’isolement questionne le statut actuel de l’artiste obligé de s’exposer et de faire sa propre publicité. « Moi je suis plus du genre à disparaître, comme une tortue dans sa carapace. Pour moi Lisbonne c’est comme un squelette recouvert veines dans lesquelles coulent l'énergie qui irradie ses rues. » 

Explorer son identité ou sa sexualité, quand elles sont difficilement acceptées socialement, font intrinsèquement partie de l’univers d’Aurora, chanteuse et performeuse à la voix magnétique et puissante, ou de Gabriel, venu à l’écriture par... Instagram : « Je suis entré dans l’écriture par l’image, à cause d’Instagram et de la pression à mettre une description. D’abord je faisais un selfie et de là, les mots me venaient. » 

Plus tard, alors que nous photographions Miguel dans une piscine gonflable en bord d’autoroute, des enfants s’approchent et commencent à nous jeter des pierres. Notre modèle, fan de RuPaul, joueur sur Gameboy et lecteur de Harry Potter évoque le souvenir, enfant, des insultes dont il faisait l’objet : « Les gamins se demandent si je suis un homme ou une femme. C’est parce que l'un d'entre eux a décidé que j'étais "pédé" que les insultes ont fusé. C'est marrant de constater qu’ils n'ont que deux concepts : le masculin et le féminin. J'aimerais revendiquer le droit à l'étrangeté. Le droit pour une personne d’être comme un alien, de ne pas faire partie de la planète terre, de ne pas adhérer aux modèles qui régissent actuellement nos sociétés. D'où mon goût pour la fiction scientifique et la dystopie. Je pense que nos corps sont non seulement dissidents mais aussi désobéissants ».

Autre dissident, avec 12 000 abonnés au compteur (@how2skipschool), João Pacola est arrivé du Brésil il y a un peu plus d'un an et « cumule les tares », si l’on en croit les difficultés qu’il rencontre : « Être brésilien à Lisbonne, c'est pas facile. Les Portugais sont froids et xénophobes. Au Brésil, c'est une question d'ignorance et de manque d'informations. Ici, c'est de la méchanceté et de la rancœur. Je me dis : si moi qui suis blanc j'en souffre, je n'ose même pas imaginer ce que ça peut être pour un Brésilien noir. » Enfiler une robe pour le fun, « ce n'est peut-être qu'un jeu de personnage, mais ma vie n'en est que plus intense » explique-t-il. Un héritage de l’esthétique punk que lui a transmis son frère ? Enfant, la chambre de sa sœur tapissée de posters des Spice Girls et d'affiches de films d'horreur le fascinait. Les croisements de subcultures de la toute fin du XXème siècle n’auraient-ils engendré que des monstres Lady Gagesques ?

Afonso porte une robe du soir David Ferreira @davidhsf en satin duchesse et tule brodé à la main

Plus qu’une esthétique univoque, la culture queer aujourd’hui mondialisée, de la plus radicale à la plus pop, offre d’inépuisables raisons de vivre en paix avec soi-même, comme en témoigne Afonso, transfuge de l'Est londonien où il organisait des soirées pour aujourd’hui officier au Lux ou au Rive Rouge, clubs lisboètes branchés où se produisent les plus grands : « Il y a quelques temps, dans un bar, un garçon est venu me demander du feu et m'a dit "Tu sais, je t'ai déjà vu sur le bateau (qui traverse le Tage entre la banlieue et Lisbonne), tout le monde te regardait, mais toi tu t'en fichais. " »

Merci à Pedro de Figueiredo,  João Guilerme Ferreira et Raquel Guerreiro.