Mode : Colin McDowell revient sur l'influence historique de Londres sur Paris

On pourrait appeler ça "défiler à l'anglaise". Si les créateurs britanniques trustent depuis trois décennies la direction artistique des grandes maisons parisiennes, Londres influe depuis des siècles sur l’histoire de la mode parisienne. Retour sur quelques temps forts.
Illustration : Tomek Sadurski.

Première fashion week au XVIème siècle

Le commerce aime la compétition. Lorsque pays, sociétés ou individus s’affrontent pour gagner leur part du marché, c’est en général le plus hargneux qui remporte la mise. C’est également le cas depuis des siècles dans la mode, avec en point d’orgue la rencontre de 1520 au Camp du Drap d’Or, lorsque les rois de France et d’Angleterre François Ier et Henri VIII se sont retrouvés à Balinghem, dans le Pas-de-Calais, pour tenter de forger une paix durable entre leurs deux pays. Leurs outils ? Des vêtements et du tissu. Tandis que les diplomates discutaient et que les courtisans tissaient des liens, les deux rois se divertissaient en observant les joutes et en dégustant les festins qui ponctuèrent les deux semaines du sommet, chaque monarque cherchant à impressionner l’autre par le faste de ses tenues. Chacun se changeait plusieurs fois par jour pour tenter de faire de l’ombre à l’autre, et leurs camps respectifs étaient ornés de riches tissus, dont le fameux drap d’or qui donnera son nom à l’événement. Ce grand concours d’élégance international destiné à en mettre plein la vue à son rival, et à toute l’Europe par la même occasion, pourrait même être considéré comme la toute première Fashion Week. Au fil des siècles et des fortunes européennes, le vocabulaire le plus direct de la suprématie a toujours été celui de la consommation effrénée, que ce soit pour l’apparat, le terrain ou les maisons (l’aristocrate britannique Bess de Hardwick a construit trois demeures magnifiques de son vivant). 

Poupées de soie

Sur ce créneau, la France a bénéficié d’un léger avantage, ses châteaux étant reconnus pour leur grandeur et leur style copié dans toute l’Europe. De l’avis général, la France était également sortie vainqueur du “combat” entre François Ier et Henri VIII, et cette suprématie vestimentaire perdura quelques siècles. Même en temps de guerre entre les deux pays au XVIIe siècle, les poupées incarnant les dernières tendances étaient exportées de France en contrebande pour permettre aux Anglaises de découvrir les modes parisiennes : l’équivalent historique des magazines de mode. D’ailleurs, le commerce de la tendance constituait un marché immense. Rose Bertin, chapelière et couturière de Marie-Antoinette, était considérée comme l’une des personnes les plus importantes de la cour de Versailles, et ses idées originales pour les tenues de la reine étaient copiées à Paris avant d’être déclinées dans toutes les grandes villes d’Europe. Mais le passage des idées et des tendances entre Londres et Paris était loin d’être unilatéral. Si les aristocrates français faisaient des plaisirs urbains leur priorité, un grand nombre d’entre eux admiraient et souhaitaient imiter le gentleman britannique si proche de ses terres. Les deux vocabulaires vestimentaires de la grandeur courtisane et des escapades bucoliques ont donc été créés respectivement par les Français et les Anglais. Si les tons riches et le luxe des velours et soies étaient surtout réservés au soir, à Londres comme à Paris, les lainages et cachemires, empruntés au vestiaire masculin, devinrent l’apanage des femmes chic des deux pays, même si les Parisiennes fréquentaient davantage les boulevards et les cafés que leurs voisines d’outre-Manche qui pratiquaient la chasse au faisan ou le tir-à-l’arc, à l’égal des hommes. 

À Londres, les femmes commandaient ces country clothes au tailleur de leur mari, tandis que les Françaises préféraient des couturières capables de travailler aussi bien ce style tailleur que les robes du soir. Pour comprendre le processus qui a fait de Paris la capitale incontestée de la mode depuis la deuxième moitié du XIXème siècle, et ce malgré des mouvements de révolution populaire et deux guerres mondiales, il faut retourner au beau milieu des années 1850 pour cerner l’influence d’un homme… britannique. 

It's worth it 

Âgé de 20 ans à peine, Charles Frederick Worth est arrivé à Paris attiré par la réputation luxueuse de la ville, pour trouver une place chez un revendeur de tissus où les femmes achetaient les satins, soies et dentelles destinés aux tenues d’apparat qu’elles faisaient réaliser par leurs couturières. Futé et doté d’un grand sens commercial, Worth instaura le processus de création complet pour que, de l’achat du tissu à la réalisation du modèle, chaque étape reste entre les mains d’une seule et même enseigne. Ainsi naquit la haute couture ou l’idée de créer sur commande une tenue pour une cliente au sein d’une maison. Réputé (et craint) pour son orgueil et son besoin d’avoir toujours le dernier mot, même quand il s’agissait des têtes couronnées les plus prestigieuses du monde (la reine Victoria était cliente, tout comme l’impératrice Eugénie), Charles Frederick Worth a donné naissance à une industrie complète. Même Rose Bertin n’avait jamais atteint les niveaux d’arrogance et de domination du marché mis en place par Worth, qui pratiquait par ailleurs des prix faramineux. Il fut suivi par d’autres, dont Callot Sœurs, Paquin ou Poiret, son digne successeur aussi bien par son talent que par un ego surdimensionné. Worth lui-même était un visionnaire et un acharné du travail, habitué à la tâche depuis son enfance dans une famille pauvre en Angleterre. Dès son arrivée à Paris en 1845 il a repensé entièrement la façon de créer des vêtements. Sa maison a perduré après sa mort en 1895, demeurant une affaire de famille jusqu’en 1954. Mais le grand couturier avait fait bien plus, ouvrant les portes de Paris à la mode et au talent des créateurs issus de tous horizons. De Schiaparelli, Mainbocher ou Charles James à Karl Lagerfeld et plus tard John Galliano ou Alexander McQueen, Paris a su mettre son savoir-faire à la disposition de génies étrangers. En comparaison, Londres est restée bien isolée. Le couturier Hardy Amies, très apprécié de la reine mère, de la reine Elisabeth et de la princesse Margaret, m’a raconté que lorsque Cristobal Balenciaga a quitté l’Espagne à la fin des années 30, il est d’abord venu chercher du travail à Londres mais que personne n’a voulu de lui. Selon Amies, cette réaction très chauvine venait simplement du fait que Balenciaga ne parlait pas anglais. Il a donc traversé la Manche et trouvé sa place dans l’histoire de la mode à Paris. Londres serait donc restée une cousine provinciale s’il n’y avait pas eu le tremblement de terre que furent les années 60. 

Jeunesse et culture U.K. 

Cette “youth quake” a radicalement changé les règles de la société et avec elles le vocabulaire de la mode. Une jeunesse britannique âgée de 16 ans à peine allait être l’instigatrice d’une révolution. La musique pop british, le style british, l’assurance british et le sex-appeal british furent copiés par les jeunes dans le monde entier. “My Generation” des Who, “Get Off My Cloud” des Rolling Stones ou “Dedicated Follower of Fashion” des Kinks, trois titres sortis en 1965, allaient devenir les hymnes d’une nouvelle époque dont Carnaby Street ou Kings Road étaient les adresses rêvées. 


Mais d’un point de vue commercial, les opportunités étaient encore très limitées, aussi bien pour les jeunes créateurs britanniques que pour les maisons venues de Paris, Milan ou New York d’y établir une base. Les rares success stories étaient des feux de paille, associés à une époque ou à une tendance (Biba, Mary Quant, Ossie Clarke, Jean Muir, des noms phare pour leur époque mais restés confidentiels hors-UK). Paradoxalement, les écoles de mode londoniennes se sont très vite révélées comme un passage obligé pour les jeunes talents de tous les pays – surtout depuis l’émergence de diplômés de la prestigieuse Saint Martin’s – tels que John Galliano (en 1984) ou Alexander McQueen (en 1992). Pour les grandes maisons en manque d’inspiration, Londres s’est même démarquée comme la ville où dénicher sa future star. Galliano fut ainsi le premier à traverser la Manche, d’abord pour présenter ses propres collections avant d’être projeté à la tête de la maison Givenchy par Bernard Arnault, qui lui confia les rênes de Dior quelques années plus tard. John Galliano fut remplacé chez Givenchy par Alexander McQueen – lui-même suivi par Julian Macdonald, qui, encore étudiant, réalisait déjà des créations en maille pour Chanel à la demande expresse de Karl Lagerfeld –, tous deux protégés de la grande figure mode outre-Manche de l’époque, la muse et visionnaire Isabella Blow. Depuis, Paris n’a cessé de se tourner vers Londres pour y faire son shopping. C’est un véritable ballet d’Eurostar qui livre à bon port les talents du moment. En 1997, Stella McCartney et son assistante de l’époque Phoebe Philo arrivent chez Chloé avec fracas, avant de mener chacune la carrière que l’on sait, l’une à la tête de sa propre maison (qui défile depuis toujours à Paris) et l’autre à une série de postes parisiens prestigieux, dont le plus récent chez Céline. Vivienne Westwood également a compris que la Fashion Week parisienne était la plus adaptée à la présentation de sa collection, tout comme Sarah Burton qui continue de faire vivre l’esprit maison chez Alexander McQueen. Clare Waight Keller s’est épanouie chez Chloé avant d’accepter le défi Givenchy et de devenir ainsi la quatrième Britannique à y officier en tant que directrice artistique depuis l’entrée de la maison dans le giron LVMH. John Galliano apporte désormais son brio à la Maison Margiela tandis que chez Loewe, Jonathan Anderson distille une énergie créative remarquée qui prédit une carrière brillante au jeune homme. Paris continue donc de vibrer à l’heure anglaise…

Illustration Tomek Sadurski
Illustrations de Tomek Sadurski