Mode : pourquoi le stylisme "do it yourself" revient ?

Pour la saison printemps-été 2018, les vestiaires sont versatiles, décomposables, transformables, personnalisables. Retour à l’ère du vêtement multifonction, qui se prête volontairement au jeu de l’expérimentation et de l’interprétation. Soif d'individualité ou de mode à choix multiples ?
un trench-blouson en jean dont on enfile au choix les manches du blouson ou du trench chez Balenciaga.

Dans notre société de l’hyperchoix, tout est à vendre, tout est à acheter. Une garde-robe illimitée est à portée de main. Cette offre pléthorique, systématisée dans les années 2000, ne cesse de s’élargir. “Avec Internet, on peut commander un produit partout à travers le monde : nous sommes dans l’ère de l’hyper disponibilité des biens, souligne Elodie Nowinski, sociologue de la mode. Cette pluralité des expressions vestimentaires prend racine dans les années 1960, avec la naissance du prêt-à-porter et l’avènement du stylisme tel qu’on le connaît aujourd’hui : ce mix and match de marques différentes sur une même silhouette.” Si cette illimitation a un sens, “elle oriente certainement vers l’individualité. Elle appelle à la singularité, diversifiant l’offre pour mieux flatter l’option personnelle”, comme le démontre Georges Vigarello dans son ouvrage La Robe, une histoire culturelle paru au Seuil en novembre dernier. En ce sens, le choix crée du psychologique. Les tendances vestimentaires sont, de nos jours, une équation à plusieurs inconnues : les normes du goût sont de plus en plus éclatées. Chacun est invité à personnaliser son apparence, à customiser son style, à trouver la pièce capable de refléter états d’âme et personnalité ; ce qui éloigne définitivement de tout ce qui apparaissait autrefois comme subi. Révolue, cette époque où le couturier proposait et les clients suivaient. Ainsi, les designers intègrent directement dans leurs collections cette idée d’autonomie vestimentaire. Chez Y/Project, les encolures sont doubles, les ceintures triples, les manches quadruples, les doublures sont volontairement trop longues et s’enroulent autour de la taille, les blousons ont des surmanches… Les faux plis, les jeux de trompe-l’œil se multiplient, les pièces semblent se dédoubler. Glenn Martens, le directeur artistique du label, insiste : chacun est libre de choisir sa façon de porter un vêtement. Une idée que corrobore Brigitte Chartrand, directrice des achats Femme pour le site d’e-commerce SSENSE : “Au cours des dernières saisons, notre politique d’achat s’est focalisée sur la façon dont les tendances évoluent pour s’adapter au style personnel. Les clients sont désormais davantage tentés par l’expérimentation et l’individualité. L’industrie met l’accent sur la diversité, il y a moins de grandes tendances ; à l’inverse, les gens ont l’impression d’être plus expérimentaux et ils individualisent leur apparence. Des articles multifonctionnels comme ceux de Y/Project, qui leur permettent de porter le même vêtement de plusieurs façons, donnent aux clients la possibilité d’être plus créatifs. Chez SSENSE, notre cœur de cible a une très bonne connaissance de la mode et nous avons constaté une réaction très positive à ces produits personnalisables. La tendance a très bien fonctionné pour nous et nous continuerons donc à vendre ce type d’articles”. 

Une chemise à quatre manches et une jupe-sweatshirt qu’on porte comme on veut chez Y/Project.

Martin Margiela, déjà, dans les 1990-2000, créait des vêtements deux-en-un ou trois-en-un. Ses collections pouvaient être interprétées comme une résistance à la quête obsessionnelle du corps idéal qui règne sur l’univers de la mode. Ses créations multifonctionnelles (souvent oversized) étaient une façon de se distancier de ce corps standard. Le manteau-couette, la surjupe, la robe sans manches transformable en tunique, l’étole en peau retournée qui devient manteau, le système des poches amovibles et le fameux trikini (un Bikini en trois parties, une culotte et deux bandes de tissus à porter de différentes manières ; la baigneuse pouvant ainsi exposer son corps au soleil comme elle le souhaite), c’est lui. Ce printemps, chez Balenciaga, les mannequins deviennent portemanteau puisque les perfectos, trenchs et autres pardessus se portent en applique devant un blouson, comme suspendus à un cintre. Au choix : un vêtement-cintre ou une pièce qu’on enfile. “Plus qu’une possible appropriation personnelle de la pièce, cela suggère un système de création partagée entre le designer et le client”, décrypte Elodie Nowinski. Une cocréation encadrée, relativement limitée, qui donne l’illusion à celui qui la porte de pouvoir se fabriquer sa propre expression, son propre style. Une forme de libre arbitre, somme toute relative.” La sociologue rejoint ainsi le philosophe Georges Vigarello lorsqu’il s’exprime en ces termes : “Rêver d’un extérieur unique, fabriquer ce qui ne tient qu’à soi est un mirage des sociétés individualistes”. Un jeu de dupes dont finalement tout le monde sort gagnant. 

les vêtements hybrides en patch­work de matières, de styles et d’imprimés Sacai.