Moi (Sébastien Meunier)

Directeur artistique de la maison anversoise Ann Demeulemeester depuis le départ de sa fondatrice en 2013, Sébastien Meunier insuffle à la marque belge un ton post-chevaleresque, entre tribalisme sentimental et souvenirs en noir et blanc. Il partage pour Mixte sa passion pour les voitures de collection.
Portrait de Sébastien Meunier - photo : Nicolas Wagner
Portrait de Sébastien Meunier - photo : Nicolas Wagner

“J’ai une Jaguar XJS de 1974, mon année de naissance, une vieille Rolls Royce de 1981 et une Mercedes SL Cabriolet de 1989. Je suis fasciné par les voitures pour une raison simple : ma mère était assistante du P.-D.G. Mercedes-Benz France et je l’accompagnais tout le temps sur les salons automobiles. J’ai eu le temps de rêver, vraiment, à toutes ces merveilles. Elle avait une amie qui travaillait chez Jaguar, et je me rappelle être tombé amoureux du modèle XJS. J’ai voulu avoir cette voiture entièrement faite à la main : bois de citronnier, intérieur clair en cuir couleur magnolia. Dans les années 80, ce modèle existait encore ; les productions étaient beaucoup plus longues qu’aujourd’hui… J’étais fasciné par le luxe. Nous étions une famille très normale, pas particulièrement riche, nous faisions partie de la classe moyenne, mais avec cette possibilité de rouler dans les plus belles Mercedes de l’époque. Tous les six mois, nous avions un nouveau modèle. Et je me suis vite rendu compte que chez Jaguar et Rolls-Royce, tout était fait à la main, ce qui était très touchant. Or, quand j’ai commencé à travailler dans la mode, c’est ce que j’ai recherché. Du coup, les voitures sont restées en résonance avec moi. À l’époque, les tableaux de bord étaient en marqueterie, comme les vieux buffets du XVIIIe siècle. Quand je pars au travail en Rolls, au contact du cuir Wraith St James, je ressens quelque chose de très sentimental, de très chaleureux, qui me rappelle la notion des choses bien faites, des choses parfaites. Du luxe et de la beauté. C’est comme dans une belle maison ou dans un beau musée : quelque chose de sincère et de vrai, qui n’est pas calculé par le marketing. Même dans ces voitures de luxe, qui étaient pourtant des autos du capital. La Jaguar XJS est la dernière, je crois, dessinée par Sir William Lyons, qui est mort juste après sa création. La patte du designer et l’histoire de l’objet comptent beaucoup pour moi. Aujourd’hui, les voitures n’ont plus d’intérêt. L’automobile ne sera bientôt plus que du service, ce qui est assez logique. Une voiture ne sera plus un bel objet, une chose dont on a envie de rêver. Une certaine catégorie de mode souffre du même mal. C’est assez triste. J’aime les choses qui font rêver, comme la maison pour laquelle je travaille. C’est une marque à laquelle je rêve, à laquelle je donne du romantisme ; ce rock et ce romantisme que l’on retrouve dans ces voitures.”

Directeur artistique de la maison anversoise Ann Demeulemeester depuis le départ de sa fondatrice en 2013, Sébastien Meunier a relevé avec succès l’épreuve d’une simple transition. Son approche créative, marquée par ses années Margiela, revendique sensibilité, cœur à l’ouvrage et réflexion sur la coupe, dans la grande tradition de la mode dite radicale.